Après la sortie médiatique du révolutionnaire, Elhadj Biro Kanté qui a menacé de « brûler la bouche », de celui qui niera les complots contre Sékou Touré, Docteur Amadou Tounkara, fils de feu Tibou Tounkara, mort au camp Boiro, a souhaité réagir. Responsable de la communication de l’association des victimes du camp Boiro (AVCB), Docteur Amadou Tounkara estime qu’on ne peut pas se taire face aux propos « incendiaires » du PDG-RDA.

Décryptage !

Guineematin.com : Le 28 septembre dernier, Elhadj Biro Kanté a menacé de « brûler la bouche » de toute personne qui dira qu’il n’y a pas eu de complot contre Sékou Touré. Et, vous avez souhaité réagir !

Docteur Amadou Tounkara : C’est difficile pour moi de répondre au vieux Biro puisque nous sommes en Afrique. Le vieux Biro est de la génération de mon papa. Je ne pourrais donc pas facilement répondre à mon papa… Mais, comme on parle de notre nation qui passe en priorité, je me donne le droit de pouvoir répondre à certains de ses propos.

D’abord, la violence utilisée dans le message. Je pense qu’on doit tout faire aujourd’hui pour bannir la violence dans nos pratiques. « Brûler la bouche de quelqu’un », je crois qu’on a dépassé ce stade. C’est pour cette raison qu’effectivement, nous avons salué la prise du pouvoir par l’Armée en 1984 parce que si avant 1984, le PDG RDA se permettait la vie ou la mort des guinéens, après 1984, les guinéens ont été réhabilités dans leur droit. Le Président Lansana Conté et son équipe ont donné le plein pouvoir aux libertés publiques. Chaque guinéen a vu ses droits qui sont respectés. Il a droit à un avocat qui puisse le défendre, il ne doit pas être arrêté de façon arbitraire et exécuté de façon extrajudiciaire.

On peut bien parler de complot ; mais, la Guinée a pris son indépendance en 1958. Si en 1958 la Guinée indépendante a eu une constitution que le Président Ahmed Sékou Touré n’a pas respecté, qu’il a violé en arrêtant les gens de façon extrajudiciaire, les mettre dans le noir, les accuser de comploteurs, les faire exécuter sans jugement, si c’est ce qu’ils appellent complot, c’est un point d’interrogation pour nous. C’est pourquoi, nous saluons les efforts de la communauté internationale, des organisations de défense des droits humains qui reconnaissent à chaque citoyen son droit. C’est pour cette raison que nous nous battons pour la réconciliation nationale parce qu’avec elle on connaîtra ce qui s’est passé dans le pays : la vérité sur les complots, la justice, etc. Après tout, on va parler de réparation et de réconciliation. Il est important aujourd’hui qu’on n’écoute pas un seul son de cloche, c’est-à-dire celui du PDG. On a dépassé ce stade. Si en 1984, c’était le seul parti, aujourd’hui on a plus de 100 partis politiques en Guinée. Il faut écouter tout le monde, pas seulement le PDG.

Guineematin.com: Au-delà de dire qu’il va brûler des bouches, Elhadj Biro a aussi menacé de briser toute statut qui sera érigée à la mémoire des victimes du régime Sékou Touré. Qu’est-ce que cet autre message vous dit ?

Comme vous le savez, il faut coller à chaque personne en son temps. Le temps d’Elhadj Biro est celui de la révolution. C’était le temps du culte de la personnalité, un temps à travers lequel on a écrasé les intelligences en Guinée. Ce n’est pas le fait d’éliminer les gens physiquement ; mais, on a écrasé les intelligences. Au temps d’Elhadj Biro, c’était une seule personne qui parlait et c’était Sékou Touré. Il n’y a pas une sommité en Guinée dont on a fait la promotion au temps de Sékou Touré. Une rue ou un statut par exemple portant le nom d’une sommité intellectuelle ou religieuse, ça n’a pas existé. Tous les guinéens étaient confondus au PDG et à Sékou Touré. C’était la référence. Maintenant, on se bat pour que le pays soit démocratique, parce qu’on peut faire un rapport entre la démocratie et le développement.

Déjà, il y a des acquis sur le plan politique, il y a la presse privée, le mouvement syndical, la Cour suprême, la Cour constitutionnelle et il y a plusieurs députés des autres partis politiques à l’Assemblée nationale. Cela veut dire que le PDG est loin derrière nous. Alors, si le doyen menace que l’on ne gratifie les gens qui se sont distingués par leur travail dans ce pays, c’est un tort qu’on va continuer à causer aux guinéens. Il faut bien que l’on reconnaisse les gens qui ont fait du bon travail, les gens qui ont créé des villages, construit des régions, des écoles, qui ont éduqué, emmené des gens à l’école ; mais, qui ne vivent plus. Qu’on leur accorde des honneurs permettant à d’autres personnes de faire mieux. Cela fera un facteur de comparaison et de développement. Mais, nier le passé au profit d’une seule personne, c’est un facteur de non développement. Nous de l’association des victimes du camp Boiro, nous ne parlons plus à notre nom mais au nom de la Guinée. On souhaiterait que la Guinée se développe. Donc, partout et toute les fois qu’il faut faire la promotion de quelqu’un qui a fait du bien, nous sommes d’accord. Il faudrait bien que ceux qui ont fait du bien soient distingués et honorés pour que les jeunes au nom desquels il parle aient la volonté et le courage de se surpasser pour être reconnus demain. Si nous nos aînés avaient été reconnus, peut-être aujourd’hui d’autres aussi allaient se battre pour faire un bon travail afin d’être reconnus. C’est l’objectif de faire des stèles, des statuts à la mémoire de ceux qui ont eu le mérite dans ce pays.

Guineematin.com: Vous parlez de reconnaissance et le doyen Biro Kanté estime aussi qu’il est temps de dire la vérité à cette jeunesse montante sur ce passé sombre. Selon vous, quelle est cette vérité ?

Effectivement, c’est une question cruciale. Depuis 1985, nous nous battons pour la réconciliation. La réconciliation c’est la vérité. La vérité, ce n’est pas ma vérité, ni la vérité d’un autre ; mais, c’est la vérité des faits vécus. C’est pourquoi, nous souhaitons que les deux parties soient confrontées et que cette confrontation soit faite de façon responsable avec des arbitres, des historiens, des sociologues qui sont des témoins de l’histoire et qui vont faire la part des choses. L’histoire en Guinée n’est pas une seule mais plusieurs histoires. Il faudrait bien que demain cette jeune génération ait une seule histoire et que cette histoire soit reconnue. L’histoire a été falsifiée par qui, par le PDG RDA qui a rédigé tout à son actif et qui a ignoré les autres pendant que même l’indépendance du pays, le président était à la tête d’un parti politique. Ce n’est pas lui qui a créé le parti, il y avait ses lieutenants ; mais, après, il a tué tous ses lieutenants. Il a mis sa famille au dessus de la société qui a régné sur le reste de la population. C’est une autre histoire qu’il faut en parler. Les compagnons de l’indépendance, rares ont été honorés. Même son compagnon le plus proche, qui a beaucoup lutté n’a pas été honoré. Lansana Béavogui, on ne parle pas de lui et tous les autres, on ne parle pas d’eux. Mais, le capitaine Siaka Touré qui était au camp Boiro, qui arrêtait les gens, les torturait, les faisait tuer, qui faisait la cour à leurs épouses, à leurs filles et qui détournait leurs biens, on a parlé de lui. Des gens comme Magassouba Moriba, premier maire de Kankan, maitre Bangaly Camara, Balla Camara, qui ont bien travaillé, personne ne parle d’eux. Pourquoi on a arrêté les gens pour les tuer ou torturer sans les juger ? Cela ne faisait pas parti de la constitution de 1958.

Guineematin.com: Monsieur Tounkara, votre association se bat depuis plusieurs années pour cette reconnaissance ; mais, le dossier n’aboutit toujours pas. Selon vous qu’est-ce qu’il faut pour que la Guinée puisse tourner définitivement cette page de son histoire ?

D’abord, la volonté politique sans laquelle il est difficile d’évoluer. Nous, nous avons évolué ; mais, le pays n’a pas évolué. Nous avons fait un pas ; mais, tous les jours il y a des victimes. On s’est battu en 1985 pour qu’il n’y ait pas des victimes, il y en a eu. Les dignitaires de la première République ont été les victimes de 1985. Ensuite, il y a eu d’autres victimes en 1996, en 2006, 2007, 2009 et jusqu’à présent on continue à faire des victimes. Est-ce que les pays limitrophes font des victimes comme nous ? Il faut qu’on s’arrête pour voir tout cela. C’est pourquoi, nous souhaitons vivement une conférence vérité-justice et réconciliation qui sera organisée de façon structurée et civilisée. Parce que si on part de ce qui a existé, c’est même pédagogique cela va aider à éduquer les autres. Mais, si mon papa a tué, il a été applaudi, je le remplace je vais tuer parce que je sais que je vais être applaudi. Si je sais que quand je vais tuer, demain même si on ne me juge pas on va me dire que je suis un tueur, je vais éviter de tuer. Les gens ont la gâchette facile chez nous pourquoi ? Pourquoi l’individu n’est pas respecté ? Pourquoi c’est facile de tuer chez nous ? C’était ça le PDG RDA. La violence de l’Etat érigée en système de gouvernance. On arrête les gens pour les tuer et on les accuse de complot qui n’est pas prouvé. Il faut reconnaître qu’il y a eu injustice sociale dans ce pays. Ceux qui ont été arrêtés en 1970-1971 n’ont pas eu droit à un avocat, ils ont été jugés à leurs insu.
Pour qu’on arrête ce cycle de violence il faut une conférence vérité-justice-réconciliation qui sera pilotée par l’Etat et de façon responsable et structurée.

Guineematin.com: Un dernier mot ?

C’est de féliciter ceux qui nous ont amenés à l’indépendance parce qu’ils étaient jeunes ; mais, ont eu le courage de nous sortir du joug colonial. Ils ont un mérité. C’est de se battre aussi pour l’unité nationale et éviter qu’un clan soit au dessus des autres familles. Sékou Touré nous a sortis du joug colonial pour nous faire entrer dans le joug familial. Ses frères, ses demis-frères, ses neveux ont fait pire que les colons. Mon souhait que l’on parle maintenant d’une réconciliation effective pour que les fils de ce pays se donnent la main afin que le pays se développe.

Interview réalisée et décryptée par Alpha Assia Baldé pour Guineematin.com

Tél.: 622 68 00 41

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