« J’en appelle au retour de la démocratie. Le retour du pouvoir dans les mains du peuple. C’est cet appel que j’ai lancé lors des élections locales du 4 février 2018 ; et, jusqu’ici, vous voyez, on n’a pas réussi à installer les exécutifs communaux. C’est très regrettable… », trouve le doyen Momo Bangoura.

Pour cet octogénaire qui respire et rêve toujours d’un retour aux affaires du système Sékoutouréen de la gouvernance, « ce que vous appelez démocratie, c’est la pagaille ! La démocratie dans le vrai sens, c’est le Parti Démocratique de Guinée section du Rassemblement Démocratique Africain (PDG/RDA), qui l’a instaurée. Qu’on le veuille ou non. La démocratie, c’est le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple. C’était cela le PDG. Les gens étaient administrés depuis la base avec le pouvoir révolutionnaire local, (PRL) jusqu’au sommet. Les populations choisissaient leurs dirigeants et librement. Aujourd’hui, la Guinée a mille partis politiques ; mais, le peuple n’est pas au pouvoir comme au temps du PDG. Je le regrette très sincèrement ».

Dans quelques jours, la Guinée va célébrer les 60 ans de son accession à l’indépendance nationale. En prélude à cet événement, Guineematin.com a rencontré, le jeudi passé, 20 septembre 2018, l’un des témoins de cette époque historique de la Guinée. Il s’agit de l’honorable Momo Bangoura.

Du haut de ses 82 ans, ce doyen qui est l’un des derniers dignitaires du régime Sékou Touré, alors gouverneur de Lola, se souvient de la proclamation de l’indépendance de la Guinée. Avec lui, nous avons parlé de l’historique du Parlement guinéen, son parcours d’acteur politique et bien d’autres sujets.

Décryptage !

Guineematin.com : pour commencer parlez-nous brièvement de votre parcours. Qui est le doyen Momo Bangoura ?

Honorable Momo Bangoura : je suis Momo Bangoura né en 1936 à Dubréka. Mon école d’origine est Moussaya, créée en octobre 1945 dans le cercle de Forécariah. De 1947 à 1952, nous avons eu le certificat d’études du primaire. Et j’ai eu l’honneur d’être premier de la promotion. Donc j’étais admis au collège moderne d’enseignement court de Donka à Conakry où j’ai fait quatre ans d’études. De 1952 à 1956. De là, j’ai été admis au brevet élémentaire. Au lieu d’aller à l’école des instituteurs à Dakar, j’ai demandé à être dans l’enseignement. Et ce choix, je l’ai fait intimement à cause de ma mère qui était malheureuse après le décès de mon père.

Donc, en 1956, j’ai demandé à être enseignant et on m’a affecté à Kollangui, un village de Tougué, situé à 50 km du chef-lieu. Pour la première fois, c’est là que j’ai été désigné membre du Comité de base du PDG/RDA. Mais déjà, étant élève au Collège de Donka, je militais clandestinement dans ce parti. Et c’est dans mes fonctions d’enseignant à Kollangui que nous avons participé intensivement aux activités du parti. A cet effet, nous avons participé aux campagnes des élections législatives du 31 mars 1957 du Conseil territorial de la Guinée indépendante.

Guineematin.com : parant de l’accession de la Guinée à l’indépendance, que faut-il retenir de la suppression des cantons ?

Honorable Momo Bangoura : Quand Sékou Touré a été nommé Vice-président du gouvernement autonome de la Guinée-française, le PDG/RDA a pris la décision de supprimer la chefferie des cantons. Et ces chefferies de canton ont été supprimées le 31 décembre 1957. Cette suppression a été un acte essentiel à la victoire du NON au référendum du 28 septembre 1958. Puisque s’ils étaient en place, le NON n’allait pas gagner.

Guineematin.com : militant actif et fidèle du PDG/RDA, vous avez occupé différents postes de responsabilité sous le premier régime.

Honorable Momo Bangoura : sous le règne du Président Sékou Touré, j’ai occupé plusieurs postes administratifs et politiques. Du poste de Directeur d’école à celui de Gouverneur de région en passant par les fonctions de député et bien d’autres (ndlr : l’équivalent du poste de préfet). J’ai été nommé Gouverneur de région de Télimélé en 1980 et muté dans les mêmes fonctions en 1983 à Lola. En 1984, à la mort du Président Sékou Touré, j’étais à poste et membre du Comité central du Parti-Etat, le PD/RDA.

Je rappelle que sur plan politique, j’ai grimpé tous les échelons. Du Comité de base au Comité central en passant par le Comité directeur, le Secrétaire fédéral du parti à Dubréka.

Guineematin.com : je rappelle que vous avez été plusieurs fois députés en Guinée. Est-ce que vous pouvez nous parler du 1er député guinéen, comment s’appelle-t-il ?

Honorable Momo Bangoura : le premier député guinéen à l’indépendance ? On avait 60 et pas un seul.

Guineematin.com : j’imagine qu’avant ces 60 élus après l’indépendance il y en avait eu d’autres non ?

Honorable Momo Bangoura : ils sont deux. Selon l’histoire, c’est Yacine Diallo qui a été élu à l’Assemblée nationale française en 1946 avec Momba Sanoh au compte de la Guinée française au Palais bourbon de Paris. Le député Yacine Diallo est mort en 1954. Très honnêtement, je ne connais même pas leurs partis politiques d’origine. C’était très ethnique au départ. Et, chacun d’entre eux avait son groupe politique à l’Assemblée là-bas.

Guineematin.com : Parlons des députés qui ont participé à l’érection de la colonie guinéenne en République souveraine. Qu’est-ce que vous retenez de cette première Assemblée nationale de Guinée ?

Honorable Momo Bangoura : sur la base de la Loi Gaston Defferre, chaque pays a élu, le 31 mars 1957, une Assemblée territoriale d’outre-mer.  La Guinée française, qui faisait partie de l’Afrique occidentale française, avait 60 conseillers territoriaux dont 57 députés pour le PDG/RDA, un député pour le BAG de Diawadou BARRY, un autre pour la Démocratie socialiste de Guinée (DSG) de BARRY III et un indépendant, en la personne de Habib TALL. A l’issue de ces élections, Sékou TOURE a été nommé vice-président du gouvernement semi-autonome de la Guinée française.

Guineematin.com : et puisque nous parlons de l’historique du parlement guinéen, qui a été le premier président de l’Assemblée nationale guinéenne ?

Honorable Momo Bangoura : le premier président de l’Assemblée nationale de Guinée, c’est Saïfoulaye Diallo du PDG/RDA. Il était le président de l’Assemblée territoriale de la Guinée française et faisait partie, avec Sékou Touré et Barry Diawadou, des trois députés membres de l’Assemblée nationale française (bien entendu, ces trois étaient élus le 2 janvier 1956. Donc séparément avec les élections locales du 31 mars 1957). Donc, Saïfoulaye DIALLO était le président de l’Assemblée territoriale de la Guinée française ; et, le 2 octobre 1958, il est devenu le premier président de l’Assemblée nationale de Guinée. L’Assemblée territoriale a été érigée en Assemblée nationale constituante et le gouvernement semi-autonome en Gouvernement de la République de Guinée. Et, c’est Saïfoulaye DIALLO qui a proclamé l’indépendance de la Guinée au Palais du 2 août où le Général DE GAULLE a été reçu le 25 août 1958. Le Palais du 2 août qui abritait l’Assemblée territoriale est l’actuel siège de la Haute autorité de la communication, HAC.

Guineematin.com : Quelles étaient la composition et la durée des deux premières législatures de la Guinée ?

Honorable Momo Bangoura : La première Assemblée, héritée de la colonisation a été élue en 1957 et son mandat est fini en 1963. Elle comptait 60 membres et son Président fut Saïfoulaye Diallo. La deuxième,  a duré également de cinq ans et elle a été dirigée par Léon Macka et comptait 75 membres.

Guineematin.com : Comment étaient choisis les députés guinéens sous la première République ?

Honorable Momo Bangoura : ils étaient démocratiquement élus. Par exemple moi, j’ai été élu par ma fédération de Dubréka. Donc, chaque fédération élisait son député. Et, ces députés étaient inscrits sur la liste nationale. L’autre frange était désignée parmi les militaires et les cadres de l’administration.

Guineematin.com : à l’image du Général Lansana Conté ?

Honorable Momo Bangoura : oui, il était député, militaire, aide de camp du Président Sékou Touré et membre du comité d’unité militaire et du comité révolutionnaire.

Guineematin.com : de 60 députés, on est passé à combien de députés et qu’est-ce qui a motivé cette variation ?

Honorable Momo Bangoura : le nombre de députés est passé de 60 membres en 1958 à 270 en 1984, à la mort du Président Sékou TOURE. Cette augmentation du nombre était liée à la décision du Parti-Etat de Guinée.

Guineematin.com : donc, pas sur la base d’une loi ?

Honorable Momo Bangoura : non pas du tout. C’est le parti qui décidait de tout cela. Et la durée est restée toujours égale à cinq ans. Et c’est le cas je crois jusqu’à présent.

Guineematin.com : quelles sont les personnalités qui se sont succédé à la tête de l’Assemblée nationale guinéenne ?

Honorable Momo Bangoura : vous avez Elhadj Saïfoulaye Diallo pour un mandat, Léon Macka pour deux mandats, Jeanne Martin Cissé pour un mandat, Damantang Camara pour un mandat.  En 1984, Sékou est décédé et les militaires sont venus avec un régime d’exception sans Parlement jusqu’en 1995.  En 1995, Elhadj Boubacar Biro Diallo a présidé l’Assemblée pendant 7 ans (1995-2002), Elhadj Aboubacar Somparé pour 6 ans (2002-2008). Là aussi, Conté est mort et l’Assemblée a été interrompue jusqu’en 2013. Depuis 2014, notre Parlement est présidé par Claude Kory Kondiano.

Guineematin.com : vous avez appartenu à trois législatures dont celle de 2002-2008. Qu’est ce qui a caractérisé cette législature présidée par Elhadj Aboubacar Somparé ?

Honorable Momo Bangoura : c’était une Assemblée pluraliste, ce n’était pas le parti unique, tout comme la précédente. Elle avait 114 députés et comptait la présence de plusieurs formations politiques. Entre autres le PUP, parti majoritaire, l’UPR, l’opposition parlementaire, notre parti, le PDG/RDA qui avait trois députés.

Guineematin.com : lesquels ?

Honorable Momo Bangoura : il y avait le secrétaire général du parti, Elhadj Ismaël Housseïn Guisseïn, moi-même son adjoint, Momo Bangoura, et le secrétaire administratif, Lansana Ousmane Cissé.

Guineematin.com : quel est votre commentaire sur les organes législatifs de transition, à savoir le CTRN et le CNT ?

Honorable Momo Bangoura : au décès du Président Sékou Touré, en 1984, il n’y avait pas de pouvoir législatif, c’était un pouvoir d’exception. Il n’y avait même pas de partis politiques. Après la mort du Général Lansana Conté, nous avons connu une courte durée de pouvoir d’exception aussi. C’est très regrettable ; mais, cela fait partie de la vie des nations.

Guineematin.com : depuis 2008, vous n’êtes plus député. Dites-nous comment vous vivez votre retraite parlementaire ?

Honorable Momo Bangoura : j’ai été d’abord à la retraite sur le plan administratif. En 1986, j’ai écrit une lettre au gouvernement du CMRN (Comité militaire de redressement national). Vous savez pourquoi ? C’est parce que les autorités d’alors avaient mis en place un programme qui consistait à vilipender le père fondateur de la nation guinéenne, Ahmed Sékou TOURE. Et, la retraite m’a été accordée en 1987. Ça, c’est sur le plan administratif.

Guineematin.com : et sur le plan politique ?

Honorable Momo Bangoura : quand les partis politiques ont été autorisés, nous avons réhabilité le PDG/RDA et jusqu’en 2010, j’étais le secrétaire général adjoint du parti. Et, c’est dans ce cadre que j’ai été élu député en 2002. Donc, en 2010, j’ai demandé au parti, vu mon âge, étant fatigué, qu’on me mette à la retraite par rapport aux activités du parti, j’ai actuellement 82 ans. Ils m’ont compris et le parti m’a élevé au rang de Président d’honneur. A l’heure actuelle, je jouis de ce titre de Président d’honneur du PDG/RDA.

Guineematin.com : d’accord. Et, comment est-ce que vous vivez votre retraite parlementaire ? Est-ce que vous bénéficiez d’un traitement depuis votre départ en 2008 ?

Honorable Momo Bangoura : non, pas du tout ! Mais, les fonctions de député sont électives, ce n’est pas un administratif. Donc, il n’y a pas question d’une retraite de quelque nature que ce soit. Depuis mon départ de l’Assemblée en 2008, je suis là sous ma véranda, je ne bénéficie de rien, je n’ai rien demandé et je ne regrette rien.

Guineematin.com : vous êtes le Président d’honneur du PDG/RDA. Depuis le 20 septembre 2018, le secrétaire général de votre parti, en conflit avec la loi américaine est inculpé avec son épouse. Quelle est votre réaction ?

Honorable Momo Bangoura : je n’ai pas du tout été informé. Et d’ailleurs, tout cela c’est de la manigance. C’est vraiment très regrettable.

Guineematin.com : quel est votre regard sur la gestion de la Guinée depuis l’arrivée au pouvoir du Président Alpha Condé ?

Honorable Momo Bangoura : c’est de la pagaille. Ce que vous appelez démocratie, c’est la pagaille ! La démocratie dans le vrai sens, c’est le Parti Démocratique de Guinée section du Rassemblement Démocratique Africain (PDG/RDA), qui l’a instaurée. Qu’on le veuille ou non. La démocratie, c’est le pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple. C’était cela le PDG. Les gens étaient administrés depuis la base avec le pouvoir révolutionnaire local, (PRL) jusqu’au sommet. Les populations choisissaient leurs dirigeants et librement. Aujourd’hui, la Guinée a mille partis politiques ; mais, le peuple n’est pas au pouvoir comme au temps du PDG. Je le regrette très sincèrement.

Guineematin.com : quel est votre appel à l’endroit des acteurs politiques du pays ?

Honorable Momo Bangoura : c’est le même appel que j’ai lancé lors des campagnes communales. J’en appelle au retour de la démocratie. Le retour du pouvoir dans les mains du peuple. C’est cet appel que j’ai lancé lors des élections locales du 4 février 2018 ; et, jusqu’ici, vous voyez, on n’a pas réussi à installer les exécutifs communaux. C’est très regrettable…

Interview réalisée par Abdallah Baldé pour Guineematin.com

Tél : 628 08 98 45

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