Le 14 janvier prochain, la radio Espace FM va célébrer ses 10 ans d’existence dans le paysage médiatique guinéen. A cette occasion, Guineematin.com est allé à la rencontre de Lamine Guirassy, le PDG du groupe Hadafo Médias, dont relève la radio Espace. Dans cette interview, nous avons évoqué les activités prévues pour marquer cette fête, le bilan de ces dix années de travail, mais aussi d’autres questions comme la situation de la liberté de la presse en Guinée.

Après la version vidéo, Guineematin.com vous propose l’intégralité de cette interview.

Guineematin.com : Bonsoir Lamine Guirassy ! La radio Espace FM célèbre le 10ème anniversaire de sa création le 14 janvier prochain, dites-nous d’abord, qu’est-ce que ces 10 ans de la radio Espace représentent pour vous ?

Lamine Guirassy : Les 10 ans de la radio Espace représentent beaucoup de choses pour moi. La passion, la maturité, l’abnégation, le courage. Pour résumer je dirai la passion tout simplement. En ce sens que Espace a démarré avec une thématique d’abord, au départ une radio 100% musicale. Avec le temps elle a su se démarquer tout simplement en écoutant la préoccupation des auditeurs. Et on est là aujourd’hui avec cette radio 10 ans comme on le dit bien avec le slogan « cultiver notre différence », parce que pour nous c’était très important de faire la radio autrement. C’est-à-dire que la peur doit changer de camp. Donc, beaucoup de souvenirs évidemment, je dirai tout simplement que le chemin est encore long parce que 10 ans c’est bien, mais pour moi c’est comme si on avait un an aujourd’hui.

Guineematin.com : L’anniversaire on l’a dit c’est le 14 janvier prochain, qu’est-ce que la radio Espace prévoit à cette occasion ?

Lamine Guirassy : Alors, beaucoup de choses. Au niveau antenne, j’aurai le plaisir de conduire un programme comme 24 heures Guirassy c’est comme ça que nous l’avons appelé. C’est-à-dire que je prendrai l’antenne le vendredi à minuit jusqu’au samedi à minuit. Donc ça, c’est non-stop, avec des programmes inédits. Prendre l’antenne à minuit et rester tout au long de la journée à la radio, on l’avait jamais fait. Donc, pour nous c’est important d’essayer ça. Ça peut être ici, ça peut être aussi des liaisons que nous allons mettre notamment dans les universités comme à Koffi Annan et on verra bien.

On va aussi inviter ces politiques que nous, nous questionnons tous les jours, les mettre face au peuple. On a par exemple Domani Doré qui va tenir l’antenne le samedi 13 janvier de 6 à 7 heures du matin. Vous savez qu’on a un programme qu’on appelle ici « Midi libre » présenté par Alhassane Sakho, où on essaye de mettre dans le panel un sujet d’actualité et les auditeurs appellent pour essayer de débattre et donner leurs avis, c’est ce que Domani Doré va faire. Ça, c’est une première dans notre pays évidement, qu’un homme politique prenne l’antenne sans l’animateur, sans journaliste, une manière de discuter directement avec les auditeurs. Et puis « Les grandes Gueules » aussi, l’émission phare de la radio Espace dit-on même si je ne suis pas trop d’accord avec ça, qui sera animée par Laye Junior Condé ce jour-là, avec Arfamoussa Macka Diaby et d’autres gars de l’opposition comme l’UFR, l’UFDG entre autres. Pour l’instant, il y’a une équipe qui s’occupe de ça, Salim Souaré avec Ibrahima Prince Diallo, une manière de vraiment surprendre les auditeurs ce jour-là. Evidement des surprises aussi à l’antenne viendront.

Guineematin.com : Il y a également un grand concert qui est prévu à Conakry à cette occasion ?

Lamine Guirassy : Oui, évidement avec Zaho qui va faire le déplacement de Paris. Pourquoi Zaho, parce que je disais tantôt, Espace d’abord on a commencé par une radio musicale. Donc à l’époque, je me souviens c’était Zaho, Kerry James qui passaient à l’antenne en boucle à ce moment-là. Pour nous donc, les 10 ans de la radio Espace, c’était important d’inviter ces artistes-là et puis faire le Show avec tous les artistes que nous avons lancés ici en Guinée. Avec le personnel aussi, il y aura un dîner que nous allons organiser avec tout le personnel que ça soit à Conakry mais aussi à l’intérieur du pays. Une manière de remercier tout le monde et puis dialoguer et voir un peu qu’est-ce qui a marché en 10 ans et qu’est-ce qui n’a pas marché même si on le fait à chaque rentée déjà, une manière de regarder un peu plus dans le rétroviseur et puis continuer.

Guineematin.com : Si on vous disait justement de parler du bilan de ces 10 ans, selon vous qu’est-ce qui a marché ? Parce qu’on estime qu’au début vous aviez des ambitions, est-ce que ces ambitions sont atteintes ?

Lamine Guirassy : Oui, oui ça, je peux le dire sans risque de me tromper. Parce que je n’ai jamais pensé un jour que je pouvais débarquer en Guinée avec une seule radio, une seule fréquence et puis au bout de 10 ans, qu’on est aujourd’hui carrément quatre radios. Quand je dis quatre, je parle de Espace à Conakry, Espace à Labé, Espace à Boké, Espace à Kankan. Cinq radios même en comptant Sweet FM et puis y’a Espace TV aussi. Voilà, c’est le courage, c’est l’abnégation, il n’y a pas de secret en fait. Quand vous travaillez, vous ne trichez pas, tôt au tard les personnes qui vous regardent, qui vous écoutent, sauront que vous n’êtes pas là pour s’amuser en fait. Même si moi en travaillant c’est comme si je m’amusais.

Guineematin.com : Aujourd’hui, le bébé Espace FM est devenu adolescent, quelles sont les perceptives à partir du 14 janvier?

Lamine Guirassy : A la rentrée de cette année, on avait en perspective le lancement d’Espace FM à Kindia, mais aussi à N’zérékoré. Sauf que les dossiers sont toujours du côté de la HAC, qui nous demande toujours une enquête de moralité, je ne sais pourquoi. Demander une fréquence pour ses auditeurs, pour les habitants de Kindia et de N’zérékoré est très important pour nous. On nous fait traîner, je ne sais pas pourquoi, les perceptives c’est ça. Et c’est cette fille que je vais lancer si tout va bien en février, Kalack radio. Vu qu’on n’a pas de fréquence, nous allons lancer cette radio via l’application, comme ses grandes sœurs.

Guineematin.com : Une radio Web alors ?

Lamine Guirassy : Une radio web, oui justement une radio comme ça.

Alors, après toutes ces années passées dans le paysage médiatique guinéen, vous avez certainement un regard sur la situation de la liberté de la presse en Guinée ?

Lamine Guirassy : Oui forcément. Je disais tantôt à « Jeune Afrique » que ce qui se passait en Guinée, c’est du jamais vu. J’ai l’impression que le pouvoir est en train de jouer avec le feu. Les journalistes ne sont pas des intouchables je le répète encore une fois, il faut que les choses soient claires. Mais aller dans le sens de menacer les gens et se donner du plaisir à faire des choses dont nous pensions que c’était derrière nous, parce que même au temps des militaires ce qui se passe maintenant on ne l’a jamais vu. Donc pour moi, la liberté de la presse a pris un sacré coup. Quitte à nous de savoir ce qu’on veut exactement. Quand je dis, nous, je parle de la corporation. Est-ce qu’il faut continuer à nous défendre tout en respectant la loi évidemment ? Est-ce qu’il faut peut-être baisser les bras c’est-à-dire la plume et le micro et tout on se laisse faire ? Parce que c’est un terrain très miné, ils sont en train de tâter pour voir est-ce que ça peut marcher ou pas. Ils ont nous disent, je parle du pouvoir évidemment, ils ont réussi à diviser l’opposition, la société civile, aujourd’hui c’est la presse qui peut être l’obstacle si on peut le dire ainsi. Donc si on arrive à tuer cette presse, ça veut dire que c’est fini.

Guineematin.com : En tout cas à l’occasion du déjeuner de presse qu’il a organisé vendredi dernier, le président Alpha Condé n’a pas manqué de sermonner les médias. Il a dit qu’il se demande même si les journalistes guinéens sont des patriotes, vous pensez aussi comme le chef de l’Etat qu’il y’a parfois un manque de patriotisme dans le travail des journalistes ?

Lamine Guirassy : Non pas du tout ! Ça c’est sa pensée, il faut voir le président comme un militant. Parce que je ne peux pas comprendre qu’il dise qu’on n’est pas en train de l’encourager. Mais nous on n’a pas besoin d’être du RPG, s’il fait du bon boulot on va l’apprécier. Il y’a eu beaucoup de contrevérités ce jour-là Dieu merci vous posez la question, parce que je voulais demander la parole ce jour-là pour intervenir et dire que malheureusement, ce qu’on vous rapporte tous les jours ici c’est des contrevérités, ce n’est pas du tout vrai. Je ne peux pas comprendre que le président dise par exemple qu’on donne des licences aux radios à Conakry et que ces radios-là partent s’installer à l’intérieur du pays. En tout cas en ce qui concerne la radio Espace, c’est faux, parce que tout simplement la licence que nous avons, c’est une licence qui concerne et Conakry et Kankan, mais aussi Labé. On a une licence spéciale pour la zone de Kankan, donc s’il dit qu’on nous a donnés une licence pour Conakry et on est allé s’installer à l’intérieur du pays, c’est vraiment une grosse erreur de la part du président de la République. Et quand il dit aussi qu’on n’a pas parlé des promesses de financements du PENDS de la Guinée qui ont été faites récemment à Paris, je trouve ça vraiment dommage ! Dans ce sens que nous par exemple, on avait deux envoyés spéciaux à Paris qui sont allés couvrir la rencontre, parce qu’on se dit que quand le gouvernement marque des points positifs, c’est notre devoir de les relater, d’informer la population. Et quand il dit aussi de ne pas donner la parole à Aboubacar Soumah qui serait un rebelle, j’ai trouvé ça vraiment rigolo parce que pour moi ce n’est pas digne de l’institution qu’est le président de la République. Mais je pense qu’ils ont compris eux-mêmes qu’ils ont fait une grosse erreur de ce côté. Il y’a Dr Makalé qui disait dans notre émission « Les Grandes Gueules » que l’ennemi principal du président Condé c’est son téléphone portable, je pense qu’elle a raison sur toute la ligne, parce qu’il reçoit toutes sortes d’informations et il croit à tout ce lui dit sans vérifier l’information. Donc je trouve ça vraiment abject et c’est vraiment dommage. Le président qui appelle Bolloré pour dire bloquez des chaînes de télévision telle que Espace TV ce qui a été fait, et autorisez telle chaîne parce que peut-être qu’il a des business avec quelques propriétaires de médias, je trouve tout ça dommage. Je pense que nous devons nous lever et se donner la main, parce que c’est maintenant ou jamais.

Pourtant le président de la République lui pense, qu’il y’a plus de liberté de la presse en Guinée que dans les autres pays de la sous-région et que c’est le temps utilisé par les journalistes guinéens qui les met en cause, vous ne pensez pas alors que vous allez parfois trop loin dans les débats, parce qu’il a cité votre émission notamment ?

Lamine Guirassy :  Oui il a cité « Les Grandes Gueules », mais moi je pense que c’est un acquis ça et il l’a trouvé ici.

Guineematin.com : Cela a commencé bien avant son arrivée au pouvoir vous voulez dire ?

Lamine Guirassy : Bien sûr ! C’était bien avant lui. Il y’a quelqu’un qui m’a dit un jour, c’est juste une anecdote, que le gouvernement se vante de deux choses. « Les grandes gueules » et Gassama Diaby, qui est un ministre qui va dans le sens contraire que les autres ministres.

Guineematin.com : Donc, vous voulez dire que vous êtes une caution morale pour le gouvernement en matière de liberté de la presse?

Lamine Guirassy : C’est ce que j’ai entendu. On disait que ce qui se passe en Guinée c’est du jamais vu. Oui c’est du jamais vu parce qu’on est la Guinée, nous ne sommes pas le Sénégal. Donc, je pense que cet acquis-là, il faut le conserver. C’est très important et ça c’est non négociable. La liberté de ton, on nous l’a pas donnée, on l’a arrachée, le doyen Souleymane du Lynx le disait. On a trouvé des doyens comme ça ici, qui ont vraiment fait le beau temps de la presse guinéenne. Est-ce qu’il faut continuer à suivre ces gens-là parce que bien avant Espace, bien avant Guineematin.com et d’autres organes, tout le monde connaissait le Lynx avec la liberté de ton qu’il avait. Donc pour nous, ce n’est pas un fait nouveau, même si à la radio c’est une nouveauté qu’on a expérimentée en Guinée.

Guineematin.com : Récemment on a vu un arrêté conjoint des ministères de la communication et des finances, qui prévoit le retrait de 10 % des frais de publicité des radios et télévisions privées du pays, est-ce que cette décision vous inquiète?

Lamine Guirassy : Ça ne m’inquiète pas du tout. Pour moi, c’est encore un autre mensonge. C’est une manière de dire, on va amuser un peu la galerie, on va faire peur.

Guineematin.com : Vous pensez donc que cette décision ne sera pas appliquée ?

Lamine Guirassy : Ça ne sera pas appliqué. Il y a un an ou deux ans, on avait vu Paul Moussa qui sortait un peu de ses gangs pour dire que les radios vont verser maintenant des pourcentages à l’OGP. Tout ça, c’est juste extraordinaire. Moi j’ai très peur pour ce pays, parce que les enfants que nous mettons au monde, si ces enfants se disent qu’il n’y a pas de rigueur, finalement tout devient négociable dans ce pays, ça devient du n’importe quoi. Un gros n’importe quoi !

Guineematin.com : Vous avez parlé de la situation de la liberté de la presse en Guinée, on va évoquer une autre question qui revient régulièrement dans les débats, c’est la façon dont les journalistes traitent les informations. Y’en a qui pensent que les journalistes guinéens manquent de niveau et de professionnalisme, est-ce votre avis ?

Lamine Guirassy : Il faut se remettre en question. C’est important. Je pense que la formation elle est importante. Et aussi quand on regarde un peu dans le rétroviseur, il n’y a pas 15 ans depuis qu’on a eu la libéralisation des ondes. Je pense donc qu’aujourd’hui, on doit mettre l’accent sur la formation parce qu’il y’a beaucoup de tares. Chacun s’invite dans ce milieu aujourd’hui en même temps. C’est pourquoi ça me fait mal, souvent j’ai le cœur qui fait très mal, de voir qu’on se retrouve comme si c’était dans l’armée à la fin du compte. C’est-à -dire ton enfant qui n’a pu rien faire dans la vie de tous les jours, tu l’amènes dans l’armée pour dire que là-bas peut-être il pourra être contrôlable. Je pense que c’est important, comme le disait la dernière fois le président, de balayer devant chez nous avant de faire quoi que ce soit. Tout n’est pas rose, je vois aujourd’hui que les gens ne respectent pas les journalistes, c’est parce qu’on se fait pas respecter. Nous-mêmes on ne se respecte pas. Et tant que c’est comment ça, ça va continuer. Pour qu’on puisse vous respecter, vous devez d’abord vous respecter.

Guineematin.com : Dernière question, qu’est-ce qui vous a le plus marqués pendant ces 10 ans de radio en Guinée?

Lamine Guirassy : C’est le massacre du stade du 28 septembre 2009. Je me souviens ce jour-là j’étais la rentrée à la radio. J’avais un reporter qui est aujourd’hui directeur régional de la radio Espace à Labé, Ousmane Tounkara avec Ahmed Camara et Ibrahima Sory Mansaré, qui sont partis sur le terrain pour relayer en direct ce qui se passait du côté du stade. Alors là, entendre à l’antenne, parce que c’est moi qui gérait l’antenne ce jour-là, entendre des bruits de kalachnikovs tout ça, je ne savais pas où j’étais. Voir ces reporters là revenir du stade, je pense que c’est le plus beau cadeau que j’ai eu ce jour-là, parce que s’il se passait quoi que ce soit, j’allais m’en vouloir jusqu’à la mort. Peut-être que l’aventure Espace allait s’arrêter ce jour-là.

Guineematin.com: Merci Lamine Guirassy et joyeux anniversaire à Espace FM !

Lamine Guirassy : Merci Guineematin.com, merci à vous tous !

Interview réalisée par Alpha Fafaya, Saidou Hady et Abdoulaye Oumou pour Guineematin.com

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