« Recevoir un grand nombre de journalistes est un plaisir. Un petit nombre un ennui. Un seul d’entre eux : un supplice », disait Charles de Gaulle.

On ne sait pas si Alpha Condé a eu l’occasion de juger de la pertinence des propos du fondateur de la Ve République française, mais l’on peut affirmer qu’il semblait heureux de recevoir, en début d’année, une centaine de journalistes pour un déjeuner sous les lambris du palais Sékhoutouréya. Surtout qu’après avoir fait le tour des tables et eu quelques bons mots pour les uns et les autres, il a eu tout le loisir de dire ce qu’il pense de la pratique du journalisme en Guinée. Un réquisitoire à couper l’appétit au plus insatiable des goinfres (heureusement que les organisateurs avaient prévu les discours après le repas).

Au moins c’est ça de gagné : le contact est renoué grâce au ministre d’Etat Tibou Kamara, conseiller personnel du président Condé et ancien journaliste. Celui-là même qui avait initié auparavant, avec une grande habileté, une série de rencontres entre les médias privés et le chef de l’Etat.

Il faut dire que certains événements avaient fini par convaincre d’aucuns de la volonté du pouvoir d’attenter à la liberté de la presse. A l’occasion de ce déjeuner du 5 janvier, dans une salle où flottait comme un parfum de réconciliation, il a été convenu d’organiser une « journée de la presse » pour aplanir les divergences et réfléchir à une plus grande professionnalisation des médias guinéens.

Avant que l’on ne soit fixé sur la date, il faut avouer que cette énième initiative du ministre Tibou Kamara arrive à un moment où dans les journaux et la presse en ligne, sur les radios et tv privées, le débat public sur les choix de société, les stratégies économiques, les enjeux dans les domaines de l’éducation ou la santé par exemple, sont quasiment absents. Ce sont plutôt les faits divers, les invectives entre camps politiques, les rumeurs, le relais de propos tribalistes, etc., qui semblent avoir la priorité dans la hiérarchisation de l’information.

Une situation à la fois inquiétante et paradoxale, au regard justement du combat d’avant-garde mené par la presse privée guinéenne, notamment dans les années 1990 et 2000, pour l’avènement du pluralisme politique, l’affirmation de la liberté d’expression, la libéralisation de l’audiovisuel…

En effet, si l’on est en droit aujourd’hui de critiquer le contenu de certaines émissions et les choix éditoriaux de tel ou tel organe (dans un paysage médiatique dominé par le sensationnel), il ne faut pas cependant passer sous silence la contribution de la presse pour la bonne marche du pays.

S’interroger sur le rôle de la presse relève en grande partie de la responsabilité des journalistes et des dirigeants des médias, qui sont unanimes sur deux constats.

Le premier, c’est la faiblesse du modèle économique de nos entreprises de presse. Les journaux par exemple, sont sans cesse déficitaires, les baisses de recettes publicitaires sont constantes, leur diffusion dépend de commerçants analphabètes du secteur informel qui ont le contrôle du marché de la distribution, essentiellement à Conakry qui absorbe 90% des tirages.

Le second est d’ordre existentiel. Du fait des difficiles conditions de survie, il s’est développé un type dominant de la presse qui présente moins de contraintes, moins de charges et qui est amené à susciter l’attention du public par des informations sensationnelles. C’est cette presse de caniveau et de faits divers qui alimente en général les tribunes radiophoniques et certains journaux (papier et en ligne).

La presse n’est pas un produit comme les autres

Devant un tel tableau, l’on pourrait se demander quelle devrait être alors l’attitude de l’Etat.

Laisser à la presse la liberté de mourir de sa belle mort, en s’enlisant chaque jour un peu plus dans la crise, ou alors s’impliquer pour que l’espace médiatique se réapproprie sa fonction d’institution du débat public ?

En tant que garant de l’accessibilité des citoyens guinéens à une information diverse et plurielle, l’Etat serait bien dans son rôle en encadrant, en allouant des aides (directes ou indirectes) aux entreprises de presse pour préserver cet espace public.

Les médias, comme cela est unanimement admis, constituent un des piliers de la démocratie. Un autre argument traditionnel avancé, est que la liberté d’information et de presse est un droit humain fondamental. Mais au-delà, les partenaires au développement considèrent qu’une presse libre, forte et indépendante est un puissant allié du développement économique et social et de la réduction de la pauvreté. Toutes choses qui font de la presse un produit différent qu’on ne devrait pas, aux dires d’un autre chef d’Etat français, laisser aux seules lois du marché.

De plus, dans le cas d’un accès gratuit (comme c’est le cas avec nos radios privées), l’information se définit comme un bien public pur. C’est sur la base de ce caractère que se justifie économiquement l’intervention de l’État.

Dans des pays comme la France ou le Canada, l’Etat alimente des fonds (sous différentes formes : subventions, aides, etc.) pour soutenir les médias. Pratiquement, seuls quelques pays anglo-saxons rechignent à le faire au nom d’une certaine indépendance de la presse.

A côté, en Côte d’Ivoire, ce sont six milliards de francs CFA que le Fonds de soutien et de développement de la presse (FSDP) a accordé, en 2017, aux médias privés et aux associations de presse. En sus d’autres actions (formation, développement multimédia, lancement de projets d’intérêt collectif, garantie d’emprunts…). Ce qui a fait grincer des dents du côté de «N’Dakarou» au Sénégal, où pourtant l’Etat débourse pas moins de sept cents millions de FCFA par an pour la presse (privée et publique).

Ce qui est quand même bien au-dessus des trois milliards de francs guinéens de subvention que reçoivent annuellement les organes privés d’information au pays du président Alpha Condé. Ces derniers attendent toujours, par ailleurs, la Maison de la presse que l’opposant historique de l’époque, aujourd’hui au sommet de l’Etat guinéen, entendait déjà leur offrir.

La résolution des maux du secteur appelle à un exercice de vision partagée qui doit concerner les médias, l’Etat, les partenaires au développement et tous les acteurs de l’industrie des médias. D’où le souhait de voir se réaliser cette «journée de la presse» pour des discussions franches, susceptibles d’aboutir à des décisions fortes pour le plus grand bien de la presse et de la démocratie.

Tout ce qui affaiblit la presse, affaiblit la démocratie.

Après un combat politique de plusieurs décennies pour l’enracinement de la démocratie, et un avènement au pouvoir perçu comme une victoire de cette dernière, ça, Alpha Condé ne devrait pas l’oublier.

Jusqu’à preuve du contraire.

Top Sylla

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