Du 17 au 22 juillet 2017, la ligue Africaine des web activistes pour la démocratie (Africtivistes), en collaboration avec le Pr. Richard Brooks de l’université de Clémson aux USA et la Plateforme pour la Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique (PPLAAF), a offert une formation sur la cyber-sécuritéà des Journalistes, Blogueurs et activistes de la société civile.

Dans cet entretien accordé à Guineematin.com, le blogueur et activiste Sénégalais, Cheick Fall, président des Africtivistes est revenu sur les objectifs visés par cette formation, son regard sur l’évolution du numérique sur le continent et sa vision sur cette Guinée qu’il pratique souvent.

À cœur ouvert, le fondateur de la plateforme SUNU2012, s’est prêté aux questions de votre quotidien en ligne le weekend dernier.

Guineematin.com : pourquoi êtes-vous en Guinée cette semaine ?

Cheick Fall : On est en Guinée depuis une semaine, pour renfoncer la capacité des journalistes et acteurs des médias. Donc, on est sur le programme qui s’appelle Afrique Médias cyber-sécurité, qui est un programme de formation très vaste, très large sur tout ce qui concerne les questions de la cyber-sécurité. Ce programme est dédié à notre regretté Anna Gueye, qui est membre et fondateur d’Africtiviste, décédé depuis quelque temps. Le programme va dans dix pays. Dans chaque pays on s’est fixé pour objectifs de former cinquante acteurs des médias, vous avez les journalistes professionnels et les acteurs de médias de la société civile. Donc, qui parle de journaliste professionnel, parle de journaliste de radio, de la télé, de la presse écrite, journaliste en ligne. Et quand on parle des acteurs des médias de la société civile, on parle des blogueurs, des web activistes, des journalistes citoyens. Donc, 25 acteurs de chaque groupe sont concernés. Au total, 50 acteurs sont formés en une semaine dans un pays. À la fin, on se retrouvera avec 500 personnes qui seront formées en Afrique de l’ouest autour de la question de la cyber-sécurité.

Guineematin.com : Quels ont été les contenus de cette formation?

Cheickh Fall : le contenu est large et varié. On a fait le bilan et l’état des lieux sur le contexte régional. Aujourd’hui, on parle de cyber-sécurité, quelles sont exactement les menaces ? Quelles sont les méthodes qui existent et les outils qui existent ? On a vu comment la censure est appliquée, comment elle impacte notre utilisation. On a vu les méthodes de surveillance, mais aussi comment contourner la censure. Nous avons aussi vu comment protéger nos données, comment les conserver, les supprimer ou les envoyer en toute sécurité. En quelque sorte, quitter la technique plus ou moins internet, qui est plus ou moins surveillée, et arriver à protéger nos données qui sont sur nos machines et nos supports mobiles. Tout tourne autour des mesures de sécurité que l’utilisateur lui-même doit avoir par rapport à l’environnement numérique qui l’utilise, qu’il est obligé d’utiliser.

Guineematin.com : comment avez-vous trouvé le niveau de sécurité numérique des personnes qui ont suivi la formation ?

Cheickh Fall : Riche et varié. J’avoue que j’ai été très surpris par l’engouement que cette première session a suscité. On a reçu 118 candidatures et il fallait en sélectionner 50. Donc, vous comprenez déjà la tache au niveau de la sélection qui était très compliquée. Parce qu’on voulait former tout le monde et faire bénéficier à tout le monde. Ce n’était pas évident, il fallait sélectionner. Et ensuite, ceux qui ont été sélectionnés ne nous ont pas déçus du tout. On a rencontré des jeunes très dynamiques, très engagés, très disposés à apprendre et à améliorer leurs usages. On a rencontré des journalistes professionnels qui souvent sont dans le monde de l’information et dans les sociétés de l’information, qui n’ont jamais été confrontés à ce type de problème, mais aujourd’hui comprennent les enjeux qui tournent autour de ces questions, les menaces qui les entourent et qui peuvent intégrer les outils que nous leur avons donnés, et qui peuvent aujourd’hui se donner une certaine ligne de conduite et une certaine feuille de route par rapport à leur politique sécurité.

Guineematin.com : pendant ses six jours d’échanges, quelles ont été les inquiétudes des acteurs participants ?

Cheickh Fall : les inquiétudes, c’est d’abord comment faire, si on applique la censure, qu’on puisse rester encore connecté et continuer à recevoir de l’information. Parce qu’il faut le dire, la censure viole un droit, qui est celui de l’accès à l’information pour l’utilisateur que nous sommes et le droit d’informer pour les journalistes qui sont producteurs des contenus. Ensuite, on a vu comment protéger les Smartphones, parce qu’on a compris que c’est un objet de dégâts en ce moment, même s’ils nous aident à combler plein de choses et à atteindre plein d’objectifs dans notre vie et dans notre environnement numérique. Aujourd’hui, le Smartphone est l’objet de tous les dangers puisqu’on y passe toute notre vie et toutes nos données. Donc, ça a été tellement suivi et ça a suscité beaucoup d’intérêt. Ensuite, on a vu comment il faut faire pour qu’on ne se fasse pas espionner ou surveiller à travers notre communication digitale. Que cela soit par mail ou via les réseaux sociaux. Donc, on peut comprendre que l’inquiétude née par la censure et la cyber-surveillance, mais aussi le besoin est exprimé par rapport à la communication et par rapport à la sécurité de nos outils.

Guineematin.com : pourquoi le choix de la Guinée pour cette première phase ?

Cheickh Fall : parce que tout simplement, on a vu beaucoup de volonté et une réelle dynamique citoyenne depuis les dernières élections avec notamment les mobilisations citoyennes et digitales menées par ABLOGUI, qui est l’association des blogueurs Guinéens. Ensuite, des jeunes très engagés qui montent des projets citoyens et qui sont dans une dynamique de citoyenneté augmentée, essayent de sensibiliser et pousser le pays à valoriser et à conserver ses acquis démocratiques ou à renforcer son arsenal juridique par rapport à toutes ces questions qui touchent les citoyens, qui touchent la démocratie. C’est un choix qu’on a jugé judicieux tous simplement parce que nous, nous savons ce que ces jeunes là peuvent apporter à la consolidation d’une démocratie. Et après la Guinée, bien entendu on ira dans d’autres pays. Nous avons la Gambie, la Mauritanie, le Sénégal et ensuite on sera dans d’autres pays qui sont sur la liste pour atteindre l’ensemble des dix pays qui sont concernés par ce programme.

Guineematin.com : Quels sont les enjeux de la sécurité numérique en Afrique ?

Cheick Fall : les enjeux de la sécurité numérique en Afrique dépendent de la compréhension et de la connaissance des questions qui tournent autour de la sécurité. Nous utilisons une technique, mais souvent nous ne la connaissons pas. Nous ne faisons pas d’efforts pour aller au delà de l’usage qu’on en fait. Nous lisons peu. Nous ne lisons pas les conditions d’utilisation. Nous lisons peu les conditions et les politiques de sécurité. Ce qui fait qu’on est exposés et on peut finir par être complètement exposé à tous ces dangers qui tournent autour de ces réseaux. Nous avons vu plein de scandales, nous avons vu beaucoup de dégâts et même nous, nous rencontrons ces dégâts et ces scandales là dans notre vie de tous les jours. Donc, ces enjeux commencent d’abord par conscientiser les citoyens africains par rapport aux outils et aux plateformes qu’ils utilisent. Qu’ils comprennent qu’au-delà de l’usage des effets positifs, il y a énormément d’effets négatifs. Et ces effets font beaucoup plus de dégâts. Je pense qu’ayant connaissance des enjeux là permet d’abord, d’avoir la première mesure de sécurité qu’on pourrait se donner avant d’utiliser les outils qui nous permettraient de nous protéger. C’est d’abord une question de culture et de sécurité numériques. Cette question de culture et de sécurité numériques, il faut l’intégrer dans notre vie de tous les jours par rapport aux usages qu’on fait de ces outils là, qu’ils soient connectés ou pas.

Guineematin.com : quelles ont été vos fiertés depuis que vous vous êtes lancés dans cette culture de citoyenneté numérique ?

Cheickh Fall : pour moi la fierté, c’est d’être d’abord jeune Africain, Sénégalais et d’avoir le courage et l’audace d’aller dans un certain sens par rapport à l’usage de ces techniques là. On pouvait bien entendu parler de Cristiano Ronaldo, de Messi, de Rihanna, ou rester sur les news people. Ce fut un choix de base et ce choix nous l’assumons. Peut-être ça fâche certains et ça peut ennuyeux d’autres, parce que nous ne disons pas tout le temps les choses qui intéressent leurs réseaux. Mais, nous avons voulu être ce citoyen modèle qui utilise internet pour conscientiser, sensibiliser, mais aussi éduquer par rapport à la culture digitale. Tout simplement parce la question qui nous a suivis depuis le premier contact avec l’outil informatique dans les années 1996-1997, est d’aider l’Afrique à donner certains sens par rapport à l’usage de cette technique. Notre combat c’est de créer des fabriques citoyennes digitales dans ces pays, pour amener les jeunes à mieux exercer leur citoyenneté en s’accaparant de ces outils pour impacter et pour changer des choses au niveau de leurs sociétés. C’est une force de changement, c’est une force de mobilisation, d’impact et changement de nos sociétés. Cela ne peut se faire que par le partage que nous faisons sous plusieurs formes, en lançant des initiatives et le faire avec d’autres personnes. Mais, être dans une communauté de réseau. Ce qui nous a poussés aujourd’hui de lancer Africtivistes qui regroupe plus de 165 jeunes dans plus de 35 pays à travers le continent. L’objectif est de faire une reprise de ces contenus et de regrouper tous ces jeunes qui à un a moment donné de leur vie, ont voulu être forcé du changement en utilisant le digital, en apportant du nouveau au service de leurs populations en s’appuyant sur le numérique. Aujourd’hui ce réseau existe. C’est pour parler aujourd’hui par exemple d’Afrique cyber médias sécurité avec des programmes pour aider et accompagner des mouvements sociaux dans leur pays, pour bâtir une dynamique citoyenne à travers les nouveaux médias et à travers internet.

Guineematin.com : Le réseau Africtiviste vient de perdre une de ces fondatrices, en la personne d’Anna Gueye. Qu’est-ce que vous retenez d’elle ?

Cheickh Fall : C’est une incomprise. Elle voulait montrer que l’Afrique avait un besoin à dire, mais l’Afrique a à dire de la meilleure des manières. Anna voulait assainir l’écosystème numérique africain. Elle voulait assainir l’information qui tournait autour de l’Afrique. Elle voulait amener les gens à aller vers la production pertinente. C’est ce qui la poussait très souvent à demander à certaines personnes de ne pas aborder certains sujets. Anna va nous manquer et elle nous manque déjà. C’est pourquoi, on lui dédie ce programme pour pouvoir lancer le prix Anna Gueye qui pourra récompenser les jeunes Africains qui travaillent dans ce sens pour renforcer la citoyenneté à travers la technologie.

Guineeamatin.com : après votre séjour ici Guinée, qu’avez-vous retenu du pays ?

Cheickh Fall : beaucoup d’espoir, parce que moi j’aime la Guinée. Le « Konkoî » je le porte dans mon cœur. Déjà, je partirais avec beaucoup de poissons fumés. Mais aussi inciter à plus de responsabilité citoyenne. Aujourd’hui, il est très déplorable de passer à côté de la mer, de la plage et observer des tas d’ordures qui sont abandonnés à côté. C’est un fléau qui aujourd’hui ne fait pas la fierté de la Guinée. Mais aussi, demander à cette communauté de réseau de jeunes de continuer à travailler ensemble et de continuer à bâtir… Aujourd’hui, ce qu’Ablogui (Association des Blogueurs de Guinée) a fait durant les dernières élections, fait rayonner et fait parler de la Guinée dans d’autres pays avec un exemple sur le plan technologique et sur le plan de l’innovation, de l’audace et sur le plan de l’engagement de la jeunesse. Et, c’est ce qui peut nous faire, nous en Afrique, de participer à l’évolution de nos pays pour gagner le challenge de la révolution digitale, mais aussi de l’engagement citoyen.

Interview réalisée par Abdoulaye Oumou Sow pour Guineematin.com

Tél : (00224) 620848501

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