AFP-Paris : Débarqué seul en France après la noyade de sa sœur en Méditerranée, ce fragile adolescent a vécu l’hiver à la rue, et se retrouve égaré entre deux vies et les défaillances de l’accueil des mineurs étrangers. « Ni reconnu mineur, ni reconnu majeur, c’est ma situation », lance-t-il sur un boulevard triste du nord de Paris.

Arrivé début décembre dans la capitale dans le dénuement le plus total, ce que Cellou souhaite le plus ardemment, « c’est aller à l’école en France ». « Mais, c’est compliqué… ».

Ce jour de mars, le jeune au visage doux et à la silhouette frêle que l’AFP suit depuis décembre a marché des heures sous une pluie et un vent implacables. De Paris, il connaît surtout les lieux de survie : la soupe populaire, les robinets d’eau, « là où on distribue des vêtements quand il fait très froid ».

Comme nombre d’autres migrants, Cellou (prénom modifié), qui dit avoir 17 ans mais paraît plus jeune, s’est vu refuser à son arrivée à Paris la reconnaissance de minorité lors d’entretiens dans le centre de premier accueil à Paris et au Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers (DEMIE).

« La dame m’a dit: +au revoir et bonne chance+… », lâche-t-il. Le voilà à la rue et dans un « no man’s land » administratif. Dans les structures d’accueil de jour pour étrangers adultes, il est refusé car on le juge « trop jeune ».

Cellou raconte être né de père inconnu dans une région rurale de Guinée et que sa mère est décédée des suites de l’accouchement. Il sera élevé par sa grand-mère, mais sous la coupe d’un oncle tyrannique, qui le bat et l’empêche d’aller à l’école. « J’ai trouvé que ma vie était +gâtée+… ».

En 2015, sa soeur organise leur fuite. Le Sénégal en bus, puis la traversée du désert à travers le Mali, l’Algérie. Il passe quatre mois en Libye où « si tu sors des camps, on te tue ». Il raconte que sa soeur y a été violée par un Libyen, puis est tombée enceinte.

En novembre 2015, ils embarquent finalement sur des bateaux surchargés.

Jusqu’au drame. A l’approche des côtes italiennes, le bateau chavire: elle se noie, lui ne doit la vie qu’à un réflexe désespéré: « je me suis agrippé à quelqu’un ».

Après un an seul dans des camps en Italie, il débarque à Paris en décembre 2017, caché dans les toilettes de trains.

Il survit les mois d’hiver à la rue dans des conditions très précaires sous un pont, cachant tente et sac de couchage dans des bosquets. « La nuit, tu dors pas, tu te laves pas, tu peux pas changer les habits ».

– Peur au ventre –

« Violences, fumeurs de crack, prostitution: la misère s’accumule aux portes de Paris; c’est dangereux et très dur pour ces jeunes », déplore Marion Nhoux, qui a passé huit mois à aider bénévolement ces mineurs isolés étrangers.

Leur nombre a explosé en France, où les députés débattent d’un projet de loi controversé sur l’immigration.

Violaine Husson, de la Cimade (association défendant les droits des étrangers), s’insurge contre une « évaluation de leur minorité qui est souvent à charge » et une « mise à l’abri qui ne fonctionne pas ». « Des enfants se retrouvent dans des hôtels miteux », dit-elle. « Des milliers d’autres sont hébergés chez des citoyens qui pallient aux manquements de l’Etat ».

S’il était reconnu mineur, Cellou, quasi illettré aurait le droit de rester en France, d’être hébergé.

En mars, épuisé par ses nuits dans une tente qui prend l’eau, il est mis à l’abri à la demande de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), dans une localité à une heure de Paris.

A l’abri, mais isolé, dans une sorte d’hôtel avec couvre-feu où les jeunes sont nourris et fournis en produits d’hygiène, mais sans alphabétisation, prise en charge sociale ou ressources.

Pour s’enquérir de son dossier, qui reste dans les limbes administratifs, Cellou va régulièrement à Paris, s’égarant souvent et la peur au ventre d’être contrôlé dans les transports où il fraude, faute d’argent.

En février, un mineur isolé pakistanais de 17 ans, logé depuis cinq mois dans un hôtel, a été retrouvé mort noyé dans la Seine à Paris. Malgré une première tentative de suicide et plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, il avait été « maintenu à l’hôtel » par l’ASE, ont dénoncé des associations.

« Cette errance s’ajoute aux traumatismes vécus pendant leurs migrations; peu de gens ici seraient en capacité de tenir debout après les choses atroces que ces jeunes ont vécu », relève Mme Husson.

Cellou évoque un départ en Allemagne, où selon un ami migrant, il aurait « enfin le droit à des cours de langue ». « J’en ai assez d’être seul », lâche-t-il, désespéré. « C’est pas ça la liberté ».

AFP

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