« La relation entre la Banque centrale et les banques commerciales est régie par la loi. En Guinée, la Banque centrale joue un rôle de réglementation et de surveillance du système bancaire. En ce qui concerne la gestion relative aux revendications syndicales, en tant que premier responsable de la banque centrale, mon rôle consiste à faire de la facilitation. Dans cet exercice, il faut faire en sorte que la confiance se rétablisse entre les acteurs en instaurant un dialogue permanent entre le mouvement syndical et le patronat du système financier ».

Monsieur Loucény Nabé, gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG), a accepté de recevoir un de nos journalistes.

Ci-dessous, Guineematin.com vous propose l’intégralité de cette interview

Guineematin.com : Comment se porte la monnaie nationale après l’épidémie d’Ebola qui s’est abattue sur la Guinée en 2014 et 2015 ?

Loucény Nabé, Gouverneur de la BCRG : Je pense que le franc guinéen se porte globalement bien. Il se porte en tout cas beaucoup mieux que pendant la crise économique provoquée par la maladie à virus Ebola (MVE) qui a sévi en 2014 et 2015, grâce aux réformes menées par la Banque centrale depuis début 2016 dans la conduite d’une politique de change appropriée. Comme vous le savez, après la déclaration de la fin de la maladie, le gouvernement a pris des mesures vigoureuses de relance économique. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les mesures de la Banque Centrale parmi lesquelles on peut citer en particulier la mise en place du Marché aux Enchères Bilatérales de Devises (MEBD) et les mesures incitatives de rapatriement des recettes d’exportations qui ont permis une stabilité du franc guinéen et une réduction des primes de change. Il faut dire que ce qui est fait constitue des résultats partiels d’un processus de réforme que nous avons engagé depuis 2011. La Banque Centrale continuera à mettre tout en œuvre pour qualifier davantage nos méthodes et renforcer les acquis pour que la monnaie nationale continue de se porter de mieux en mieux.

Comment avez-vous réussi à maintenir à un chiffre le niveau d’inflation, malgré un environnement économique difficile ?

Pour rappel, à l’orée de la Troisième République, la situation économique de la Guinée était marquée par une accélération de l’inflation qui avait atteint 21% en décembre 2010, suite à un gonflement excessif de la masse monétaire dans un contexte de politique budgétaire laxiste. Pour contenir les tensions inflationnistes, la Banque Centrale a utilisé les instruments de politique monétaire et de change pour geler l‘excédent de liquidité bancaire et stabiliser le taux de change. Elle a ainsi modifié plusieurs fois de suite le coefficient de réserves obligatoires et son taux directeur en fonction des conditions monétaires. Elle a aussi instauré le marché interbancaire de change, devenu le Marché aux Enchères Bilatérales de Devises en février 2016, pour financer régulièrement une bonne partie des besoins d’importations exprimés par les opérateurs économiques.

Grâce à ces efforts, l’inflation a progressivement diminué pour s’établir à 8,5% en avril 2017. Dans le futur, la Banque Centrale poursuivra la mise en œuvre d’une politique monétaire prudente en vue de garantir la stabilité des prix, indispensable pour créer les bases d’une croissance économique forte et durable.

Dites-nous quel est le niveau de démonétisation des billets de 5 000 francs guinéens après le lancement de l’opération en 2016 ?

En 2016, la Banque Centrale a poursuivi son chantier d’assainissement et de modernisation de la circulation fiduciaire. A ce titre, elle a lancé l’opération de retrait des billets de GNF 5000. Cette opération concerne les séries de 1985, 1998, 2006, 2010 et 2012. Elle vise à mettre en circulation des billets mieux sécurisés en vue de renforcer la confiance du public. A ce jour, 447 020 375 billets (soit une valeur de GNF 2 235, 1 milliards) sont retirés de la circulation. Avec un taux de récupération de 96%, je peux qualifier cette opération de réussie.

Quel est le niveau de développement de la monnaie électronique en Guinée ? Peut-on savoir les relations existant entre la Banque centrale et les opérateurs de téléphonie qui gagnent du terrain dans le transfert d’argent ?

Comme vous le savez, la Banque centrale s’est attelée, depuis 2011, à la mise en place d’une structure de Gouvernance de la Monnaie Nationale. Dans un premier temps, elle a donné deux agréments, l’un à la Société Monétaire de Guinée (SMG) pour la mise en œuvre et l’exploitation d’un centre de traitement monétique interbancaire et délégataire, et l’autre à la Société NET1 (Universal Elcetronic Technological Systems) pour exercer des activités de commercialisation et de déploiement d’un Système universel de Paiement Electronique.

Dans un second temps, nous avons décidé de créer un Group d’Intérêt Economique (GIE) avec l’ensemble des banques en exercice. Ce groupement est chargé de la mise en place et de l’exploitation du Centre de Traitement Monétique Interbancaire ou Swich National.

Les textes légaux et réglementaires sur le régime des chèques, la preuve électronique, la carte bancaire et les autres procédés de paiement par voie électronique sont aussi élaborés.

Au niveau des banques commerciales, la monétique se développe et connaît un fort engouement au niveau de la clientèle. Cinq banques commercialisent ont déjà des cartes de débit.

Pour répondre à votre question concernant la relation entre la Banque Centrale et les sociétés de téléphonie effectuant des opérations de transfert d’argent, je peux dire qu’elle est conforme au statut de la Banque Centrale. Celle-ci octroie des agréments aux opérateurs de téléphonie et assure la supervision de leurs activités de transferts d’argent. Pour votre information, elle a déjà octroyé des agréments à deux sociétés qui opèrent.

Comment sont vos relations avec les banques privées du pays et parlez-nous du rôle dévolu au Gouverneur de la banque centrale en cas de grève dans le secteur bancaire et des assurances, comme ce fut le cas en mai dernier ?

La relation entre la Banque centrale et les banques commerciales est régie par la loi. En Guinée, la Banque centrale joue un rôle de réglementation et de surveillance du système bancaire. En ce qui concerne la gestion relative aux revendications syndicales, en tant que premier responsable de la banque centrale, mon rôle consiste à faire de la facilitation. Dans cet exercice, il faut faire en sorte que la confiance se rétablisse entre les acteurs en instaurant un dialogue permanent entre le mouvement syndical et le patronat du système financier. Heureusement, avec l’appui du gouvernement, nous arrivons toujours à trouver des accords pour désamorcer les mouvements de grève au bénéfice de la population.

La semaine dernière, le FMI a publié un rapport sur les perspectives économiques de l’Afrique Subsaharienne. Selon ce rapport, ces perspectives sont sombres. Comment comptez-vous réagir au niveau de la Banque centrale pour sauver le franc guinéen des mauvais lendemains ?

Je ne sais pas exactement de quel rapport vous parlez. Contrairement à ce que vous dites, une mission du Fonds Monétaire International, ayant séjourné en Guinée du 15 au 25 mai 2017, a indiqué dans sa conclusion que les perspectives de l’économie guinéenne sont favorables. La croissance économique projetée est de 6,7% en 2017 et devrait s’établir à 5,3% sur le moyen terme. L’inflation devrait rester modérée sur le moyen terme.

Comme je l’ai déjà dit, la Banque centrale jouera sa partition dans la mise en œuvre de la politique économique. En particulier, elle mettra tout en œuvre pour préserver les acquis en matière de stabilité des prix. Elle œuvrera au renforcement des réserves de change de la Nation afin d’atteindre et de maintenir au minimum une couverture de trois (3) mois d’importations.

Selon vous, quelles pourraient être les mesures et politiques concrètes à prendre par les autorités pour mettre le pays sur le chemin de l’émergence ?

Je crois que les mesures pour atteindre l’émergence sont déclinées dans le Plan National de Développement Economique et Social (PNDS). Sans être exhaustif, ces mesures s’articulent autour de la restauration de l’Etat de droit, de la valorisation du capital humain, de la stabilité macro-économique et de l’exploitation du potentiel économique du pays pour le bénéfice des Guinéens, en s’appuyant sur une gestion intégrée des ressources naturelles. Ces différentes mesures nécessitent une synergie et des efforts conjugués de tous les acteurs du pays. La banque centrale peut contribuer à la création des conditions macroéconomiques favorables à l’atteinte de l’émergence.

Actuellement, des agents de la Banque centrale sont derrière les barreaux. Est-ce une mesure disciplinaire ponctuelle ou un processus visant à cultiver la bonne gouvernance au sein de la Banque centrale ?

Récemment, les résultats d’un audit interne ont révélé l’implication de deux agents de la banque centrale dans une opération que je peux qualifier d’usage de fausses écritures. En fait, il s’agit d’un dossier de paiement déjà traité en faveur du Trésor et qui a été réintroduit, sur initiative de certains agents du Ministère de l’Economie et des Finances, dans le circuit pour un nouveau paiement. Le montant de l’opération s’élève à USD 150 000 et Euro 100 000. Les deux agents de la Banque centrale incriminés sont déjà remis à la justice pour des fins d’enquête et sont radiés définitivement de l’effectif de la banque centrale. Bien sûr, cette mesure disciplinaire vise à dissuader les esprits malveillants et cultiver la bonne gouvernance au sein de l’institution.

Des informations de plus en plus persistantes font état d’une éventuelle dévaluation du franc CFA. Quelles pourraient êtres les conséquences pour le franc guinéen ?

Je ne sais pas les sources de vos informations. A mon humble avis, il est utile d’être prudent sur cette question et d’avoir une lecture différenciée sur la situation des différentes communautés économiques de la zone franc. Je pense, par exemple, que le niveau des réserves de change des pays de l’Union Economique et Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA) ne laisse pas apparaître cette éventualité. C’est vrai que les réserves de change des pays de la Communauté des Etats de l’Afrique Centrale (CEMAC) ont fortement diminué, suite à la chute des prix du pétrole. Mais, avec les réformes et mesures de politiques économiques en cours dans ces pays, cette situation pourra s’améliorer et même s’inverser.

Néanmoins, une dévaluation du franc CFA, si elle arrivait, entraînerait au départ une appréciation de la parité du franc guinéen par rapport au franc CFA. A long terme, l’évolution du taux de change de la monnaie nationale par rapport au franc CFA dépendra dans une large mesure de la politique monétaire et de change des Banques Centrales, mais également des situations économiques entre notre pays et les pays de la zone.

Depuis quelques années, la CEDEAO est engagée dans le processus de création d’une monnaie unique. Quel est le niveau d’avancement pour la mise en place de la ZMAO ?

Effectivement, les pays de l’Afrique de l’Ouest se sont engagés dans un processus d’intégration monétaire qui devrait aboutir à la fusion de l’UEMOA et de la zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO) à l’horizon 2020 avec le lancement de la monnaie unique CEDEAO.

Pour rappel, ce projet d’intégration est né à l’occasion du 22ème sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement de la CEDEAO, tenu à Lomé en décembre 1999.

Le 20 avril 2000, les chefs d’Etat et de Gouvernement de la Gambie, de la Guinée, du Libéria et de la Sierra Leone se sont réunis à Accra (Ghana) pour examiner la faisabilité du projet d’union. Les six pays ont fait état de leur entente pour la création de l’union monétaire en janvier 2003.

Après treize ans d’exercice, les résultats restent largement en deçà des objectifs. Le lancement de la monnaie unique a connu plusieurs reports en raison de l’incapacité des pays membres à respecter tous les critères de convergence. D’abord prévu en 2003, le lancement a été reporté en 2005 puis en 2009 puis encore en 2015.

A cause des résultats mitigés, il a été proposé de remplacer l’approche à deux vitesses par l’option progressive simplifiée. Cette nouvelle approche vise à lancer la monnaie unique entre les pays de la CEDEAO (UEMOA et ZMAO) qui auraient respecté l’ensemble des critères de premier rang avant 2020. Les autres pays les rejoindraient par la suite, au fur et à mesure qu’ils respecteraient les critères de convergence.

Pour le respect de l’échéance de 2020, la conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement a procédé à la rationalisation des critères et des Institutions.

Pour l’instant, l’état de réalisation des critères de convergences évolue en dents de scie. Mais, je pense que dans les deux ou trois années à venir, nous serons à même d’établir une certaine constance dans l’atteinte des objectifs fixés par les critères de convergence.

Il faut noter toutefois que la question du respect de l’échéance de 2020 sera examinée lors des réunions statutaires mi-annuelles prévues à Monrovia au Libéria à la fin de ce mois de juillet.

Merci monsieur le gouverneur

C’est moi qui vous remercie.

Interview réalisée par Abdallah Baldé pour Guineematin.com

Commentaires

No Comments