A l’occasion du passage à la nouvelle année, deux reporters de Guineematin.com ont rencontré le ministre de la pêche, de l’aquaculture et de l’économie maritime, monsieur André Loua. Au cours de cette interview, il a été question des actions menées par son département pendant l’année 2016, notamment de la sortie de la Guinée de la liste noire de l’Union européenne des pays tiers non coopérants, de la manifestation des femmes mareyeuses, des relations tendues avec la marine marchande et autres. Il a été également question des perspectives de l’année 2017 qui s’annonce avec un grand défi à relever qui est celui de ravitailler en quantité suffisante le marché guinéen en produits halieutiques.

Décryptage

Guineematin.com : près d’une année après votre installation à la tête de ce département, quel bilan pouvez-vous faire ?

André Loua : on peut dire d’une manière générale que le bilan est positif, parce que nous avons accompli de bonnes choses, de très bonnes choses. C’est vrai que tout n’a pas été rose, tout n’a pas été fait, mais les résultats aux quels on est parvenu sont vraiment satisfaisants et nous nous en réjouissons. Voilà ce que l’on peut dire en termes de résultats.

Guineematin.com : La Guinée a été finalement effacée de la liste de l’Union Européenne des pays tiers non-coopérants, qu’est ce que cela a apporté à la Guinée?

André Loua: quand je vous parlais de bilan positif, c’est l’un des résultats. Parce que, depuis très longtemps, notre pays était le seul pays africain sur la liste de l’UE. Le Cambodge et la Guinée étaient les seuls pays au monde à être sur cette liste. Donc, le premier objectif qu’on m’a assigné dans la lettre de mission, c’était de redynamiser la relation entre les partenaires de l’union européenne et la République de Guinée. En faisant en sorte que nous puissions répondre aux exigences de l’UE pour que le nom de la Guinée soit retiré. Le retrait de la Guinée sur cette liste a une double signification. La première, crédibiliser notre nation. Vous savez, indiquer un pays comme étant un pays tiers non coopérant, ça signifiait qu’on n’observait pas la réglementation internationale. Donc, c’était comme étant un pays voyou en quelque sorte. Maintenant qu’on ait pris les choses en main et que notre pays se voit complètement affirmé, respecte tout ce qui est normes et règlements dans le domaine de la pêche, ça crédibilise notre pays. Le deuxième avantage de ce retrait, toutes les conditions sont réunies nous allons pouvoir exporter les produits halieutiques guinéens vers le marché de l’UE. Dieu seul sait que c’est un vaste marché de plus de 28 pays-États. Donc, se sont des marchés qui sont désormais ouverts à la Guinée et qui va apporter de nouveaux débouchés, pour que nous puissions permettre à nos artisans-pêcheurs de pouvoir exporter les produits halieutiques. Donc, ça veut dire aller rechercher et revenir avec des revenus supplémentaires pour investir dans le secteur et pour le développement de l’économie nationale. Voilà d’une manière ramassée, les avantages liés au retrait de la Guinée sur la liste.

Guineematin.com : Récemment un atelier sur la FITI a été tenu à Conakry, quelles ont été les conclusions et quelles sont vos attentes réelles avec cette organisation?

André Loua : La FITI est le panda de l’ITIE dans le secteur de la pêche. Autrement dit, c’est l’initiative de transparence dans le secteur de la pêche. On a imprimé une nouvelle gouvernance au secteur. Nous voulons une gestion transparente pour qu’on puisse savoir qu’est-ce qui se passe dans le secteur et qu’est-ce que nous attendons. Alors, la FITI confirme tout simplement cette tendance à la bonne gouvernance. Ce qui nous permettrait des informations crédibles et à jour sur les stocks de produits, sur leurs exploitations et sur les retombées pour notre pays. C’est pourquoi nous avons adhéré à cette initiative. Vous savez, c’est une initiative qui vient après l’ITIE, mais comme c’est au début ils ont sélectionné cinq états pilotes qui vont mettre ensemble toutes leurs connaissances et leurs appréciations pour élaborer la nouvelle ONG qu’on appelle FITI. Donc, c’est une chance pour la Guinée compte tenu des résultats auxquels on est parvenu pour être choisi comme pays pilote. Nous avons été agréés depuis le 15 juin 2016 à Madrid comme cinquième pays. Il y a trois pays africains à savoir, le Sénégal, la Mauritanie et la Guinée. Donc, ça va permettre d’avoir une bonne visibilité et d’avoir un suivi réel des exploitations des produits, des retombées et de tout se qui s’en suit pour le développement du secteur. Voilà ce à quoi on est parvenu et maintenant nous sommes en train de mettre en place le secrétariat national qui va mettre tout ça en mouvement, afin qu’au mois de juin 2017 à Bali (Indonésie) qu’on puisse lancer officiellement la FITI internationale.

Guineematin.com : Certains estiment que la Guinée dispose des côtes les plus poissonneuses d’Afrique, mais le poisson reste toujours rare et cher sur nos marchés. Comment expliquer cela ?

André Loua : C’est ça le paradoxe guinéen. On a les côtes les plus poissonneuses, j’ajouterai même les espèces les plus prisées, mais très malheureusement le poisson reste une denrée rare ou bien de luxe pour la consommation en Guinée. Ça s’explique par une simple raison qu’on ne dispose pas de flotte nationale. Les bateaux qu’on aligne pour la pêche en Guinée sont des bateaux qui appartiennent à d’autres nations et les contrats leur donne des prérogatives d’exporter plus du tiers de la récolte vers leurs pays d’origine. Donc, on est pris avec cette situation. On est obligé de vendre des licences, mais en retour, comme les licences ont des dispositions qui favorisent les armateurs, ils peuvent décider de nous laisser les mauvaises qualités et exporter les bonnes qualités. C’est pour renverser cette tendance que le gouvernement s’emploie actuellement à encourager les opérateurs du secteur de la pêche à avoir eux-mêmes leurs propres navires. Et dans ce cas, on ne parlera plus de vente de licence, mais on parlera de gestion de stock. Donc, si nos opérateurs nationaux sont accompagnés, et c’est le souhait du président, ouvrir les banques pour leur permettre d’avoir accès aux crédits à des taux qui les aideraient, nous allons à court terme avoir des flottes nationales. Ça sera à nous de déterminer ce qu’on vend à l’extérieur et ce qu’on laisse dans notre pays. C’est ça le sérieux problème auquel nous sommes confrontés.

 Guineematin.com : Justement, est ce que vous pouvez nous parler des sociétés de pêche qui évoluent légalement dans notre pays?

André Loua: Oui, on a des sociétés! Toutes les sociétés qu’on a utilisées depuis le mois de janvier sont légalement constituées et sont sur le droit guinéen. Je parle de Thiangui pêche, Sonit pêche, Kourouma et Yanguis, Sopic… Il y en a en tout, neuf sociétés qui sont de droit guinéen, qui appartiennent en partie ou en totalité à des guinéens et qui opèrent dans nos eaux. Mais très malheureusement, elles sont obligées de concilier des navires, parce qu’elles ne sont pas propriétaires.

Guineematin.com : Dans des pays comme la Mauritanie, la pêche apporte gros au budget national. Pourquoi en Guinée le secteur peine à mobiliser autant si non mieux ?

André Loua : C’est une très bonne question. Parmi toutes les questions que vous m’avez posées, c’est la plus pertinente. Pourquoi on ne tire pas le maximum de nos ressources halieutiques? Vous savez que la Guinée est première dans le monde en termes de mine. Mais pensez vous qu’on va tirer le maximum de ressources des mines, si on y investi pas ? Je ne pense pas. C’est la même chose pour la pêche. En Mauritanie, ils ont trois ports industriels de pêche. Eux, ils ne vendent plus de licences, ils gèrent les stocks. Tu veux pêcher dans les eaux mauritaniennes? Parfait, tu as l’autorisation. Tu vas, tu pêches, tu reviens avec tout le stock péché dans le port. Tu revends obligatoirement à l’Etat selon ses prix. Soit l’Etat transforme ces produits, soit il revend. Ou toi armateur qui a pêché et qui a revendu à l’Etat tu rachètes. Donc, cela permet à l’état mauritanien de maximiser la chaîne de valeur, d’avoir beaucoup de ressources et de transformer le poisson non consommable. La chaîne de valeur du produit halieutique est très allongée et à chaque jalon des revenus supplémentaires s’ajoutent. Mais chez nous, on n’a pas de port industriel, plutôt des débarcadères pour la pêche artisanale. On ne peut pas contrôler la pêche industrielle parce qu’on vend des licences. Les gens laissent une partie à l’intérieur des cargos et nous déverse seulement ce que la loi leur impose. Comment on va maximiser nos ressources on n’a pas investi depuis plusieurs années dans le secteur? Le bateau de recherche que nous avons, qui nous permet d’aller déterminer avec précision le stock mérite d’être entretenu, mais on n’a pas les moyens. Ce qui permet d’aller arraisonner les délinquants dans nos eaux pour les imputés des amendes, on n’en a pas. De sorte, aujourd’hui, si un crime est en train d’être commis est observé par les satellites au delà de la Guinée Bissau, on ne pourra pas se rendre parce qu’on n’a pas les moyens. Comment voulez dans la mesure où on investi pas dans ce secteur qu’on s’attende que les revenus augmentent? Si nous mettons tous les moyens à la disposition du secteur, en investissant dans la construction des ports, dans la surveillance, dans l’équipement des laboratoires, dans deux ans maximum, le secteur de la pêche va dépasser les mines. Cela, parce que nous avons à faire à des ressources renouvelables. Il suffit d’observer scrupuleusement le repos biologique chaque année pour permettre au stock de régénérer.

En fait, le secteur avait été abandonné à lui même. Il y a eu du n’importe quoi dans ce secteur. Ce qui reste clair, il y a beaucoup de coins du littoral qui sont menacés. Nous avons été très regardants, c’est pourquoi nous avons éloigné la ligne de base pour permettre juste aux pirogues de venir aux côtes et pêcher. Parce que eux, leur capacité de nuisance en terme de destruction n’est pas aussi que les bateaux semi industriels ou industriels.

Guineematin.com : l’un des problèmes majeurs qu’on rencontre dans le secteur de la pêche, c’est la présence des bateaux pirates. Comment vous faites actuellement pour combattre les pirates qui pullulent dans les eaux territoriales guinéennes ?

André Loua : C’est ce que je vous disais. L’un des problèmes auquel nous sommes confrontés, c’est la surveillance de notre zone économique exclusive. Nous avons plus de 250 miles de profondeur de notre zone et on a 350 km de littoral. Si on n’a pas de moyens, comment surveiller toute cette superficie? C’est grave! On n’a pas doté notre centre de moyen adéquat pour prévenir ces comportements illicites. C’est que, nous avons essayé de renforcer la coopération sous régionale en essayant de mutualiser les moyens dont disposent les pays appartenant à la commission régionale des pêches. Il y a la Mauritanie, la Gambie, le Sénégal, la Guinée Bissau, le Cap Vert, la Sierra Leone et la Guinée Conakry. Alors, si tous ces pays se mettent ensemble, nous allons mutualiser les moyens et on peut assurer la surveillance de notre Zone Economique Exclusive. C’est qui nous a permis au mois de septembre dernier d’arraisonner des navires chinois qui sont maintenant dans le port.

Guineematin.com : Qu’en est-il justement de la présence des Chinois sur le marché du poisson dénoncé récemment par les mareyeuses lors d’une manifestation ?

André Loua : Le professeur Alpha Condé le dit souvent, qu’il a hérité d’un pays et non d’un Etat. L’Etat c’est quoi? C’est une organisation juridico-administrative qui permet de mieux gérer à chaque instant les activités du gouvernement. Il y a eu un laissé-aller dans des documents juridiques délivrés aux gens qui demandaient à exercer  des activités commerciales. Les chinois ont obtenu des RCCM qui les autorisent à faire des activités de commerce de manière générale. Il n’y a eu aucune limitation. Donc, si notre pays avait élaboré des lois qui indiquent clairement quelles sont les activités que tout le monde peut faire en Guinée dans le domaine du commerce et quelles sont celles où seuls les nationaux peuvent faire, on ne serait jamais arrivé dans ce dossier là. Les documents qu’on a saisis chez les chinois leur donnent toute la possibilité du monde de faire tout dans le commerce. Et, ils en ont profité. Il n’était pas interdit de vendre du poisson, il n’était pas interdit de vendre du ciment, il n’était pas interdit de faire ceci et de faire cela. Ils n’ont fait rien d’illégal, parce que les documents qu’ils détiennent sont légaux qui les autorisent. Maintenant, la morale de l’histoire est de dire, est-ce que c’était normal de leur laisser cette ouverture là? C’est le côté positif de cette grogne des mareyeuses. Ça nous a permis de nous réveiller et de dire aux chinois de ne pas faire tels ou tels activités. Et, on a mis un terme à ça. Les femmes m’ont pris deux jours en otage ici pour ça. Maintenant c’est fini, ils ne peuvent plus travailler dans le domaine de la distribution du poisson.

Guineematin.com : Votre département est également confronté à des problèmes d’ordre institutionnel. Dites-nous quels sont vos rapports avec la préfecture Maritime et la marine marchande qui opèrent toutes dans le secteur de la pêche ?

André Loua : Nous n’avons pas de rapport particulier avec la marine marchande. Pour l’instant nous travaillons sur la base des licences. Licence adossée à la capacité des navires qu’on appelle TJB (Tonneau Jaugeage Brut), c’est à dire ce qu’un navire peut prendre. Ce sont ces TJB qui sont délivrés par la marine marchande. Mais comme vous savez que tout est possible en Guinée, on s’est rendu compte que ce sont des TJB falsifiés que la marine marchande aurait négocié pour réduire la capacité de ces navires. Ce qui a deux conséquences. Conséquences financières dans la mesure où on adosse les redevances à la capacité des navires, donc l’état perd une partie. Parce qu’au lieu d’avoir 10 TJB à 8, donc il y a un écart de 2 que nous n’allons pas récupérer. Deuxième perte : c’est sur le stock a prélevé. Nous délivrons la licence,  nous on ne peut plus contrôler la quantité pêché, mais eux, ils ont non seulement gagné sur nous en termes de redevance, parce qu’ils n’ont payé la juste valeur, mais ils vont aller pêcher beaucoup et remplir leur cargo. Voilà ce que nous avons décelé en termes d’anomalies dans notre collaboration avec la marine marchande. Je ne vais plus me faire jouer au dos avec ça. Tous les navires vont payer les redevances conformément à leurs capacités réelles. Et j’ai pu faire former des agents du Centre National de Surveillance des Pêches qui seront chargé d’inspecter tous les navires au calcul des TJB. Donc, on pourra confirmer à partir de nos propres calculs si les informations de Green Peace sont vraies ou pas. La préfecture maritime vient aussi de signer depuis le 5 juin une convention de collaboration. Cela veut dire que nous allons partager des informations. C’est la préfecture maritime qui a la charge d’appliquer les réglementations, c’est la gendarmerie de la mer. Lorsque nous constatons des informations, on les informe. C’est eux qui arraisonnent et on applique le code de pêche

Guineematin.com : Bientôt 2017, à quoi peut-on s’attendre de ce département pour améliorer l’accès des populations aux produits halieutiques et l’accroissement des revenus de l’Etat ?

André Loua: C’est de faire en sorte que notre stock de produits halieutiques soit mieux exploité et qu’on applique la réglementation. Cette réglementation prévoie que par trimestre chaque navire doit déverser sur le marché local 200 tonnes de sa récolte. Si nous alignons 40 navires et que chaque navire dépose 200 tonnes, on parlera de 8 000 tonnes. Et la consommation en Guinée c’est environ 10 000 tonnes. La pêche artisanale pourrait combler ce déficit pour que tous les guinéens consomment selon la norme de la FAO la quantité de poisson requise. Dans les critères que nous avons imposés pour le plan d’aménagement et de gestion de la pêche 2017 que je viens de signer, aucun navire ne sera aligné à partir de janvier s’il ne s’est pas acquitté des 200 tonnes par trimestre en 2016. On est intransigeant et intraitable là-dessus. Ça va donner des leçons aux gens. En plus on va encourager la pisciculture à l’intérieur du pays. On a plus de mille cours d’eau, donc si on les aménageait et en les alimentant le problème de produits halieutiques ne se poserait plus en Guinée

Guineematin.com : Quelle est la nature de collaboration que vous entendez développer avec les différents acteurs qui interviennent dans le secteur de la pêche pour améliorer ou augmenter la performance du département pour 2017 ?

André Loua : En 2017, je m’attends à ce qu’on améliore nos relations de coopération. D’abord, entre les acteurs de la pêche eux-mêmes, entre pêcheurs et artisans par exemple, les mareyeuses et les fumeuses. Je voudrais qu’ils soient mieux organisés. Et se faisant, ça va nous faire la possibilité de pouvoir les accompagner, parce que le ministère a pour vocation de réglementer les activités de pêche. Nous ne sommes pas un ministère de vente, ni de fumage de poisson, ce n’est pas notre vocation. Mais, nous voulons permettre à tous les intervenants dans le secteur d’être parfaitement au courant de nos codes de pêche, de respecter la réglementation et de continuer à observer tous les efforts que nous avons faits avec l’Union Européenne pour ne plus qu’on revienne en arrière. Puis que la prochaine fois que nous n’allons plus respecter la réglementation, ce n’est plus un carton rouge que nos partenaires vont nous décerner, mais une exclusion. On n’aura plus de partenaires. Ça sera dommage parce que nos mines vont bientôt disparaître.

Guineematin.com : monsieur le ministre, quels sont les vœux que vous formulez pour 2017 ?

André Loua : Je formule des vœux de bonne et heureuse année 2017 pour mon peuple, au président de la République, le chef de l’état, professeur Alpha Condé, au chef du gouvernement, à tous les membres du gouvernement, à toute la population guinéenne, à vous de la presse. Que cette année soit une année de santé pour nous tous, de paix, parce qu’on ne pourra pas construire ce pays si on n’est pas en paix avec nous-mêmes. Donc, je souhaite qu’il y ait de la paix, que nos politiciens s’entendent pour qu’ensemble nous puissions construire la Guinée de demain.

 Entretien réalisé par Abdallah Baldé et Mouctar Barry pour Guineematin.com

 

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