Comme annoncé précédemment sur Guineematin.com, la situation sociopolitique de la Guinée continue d’inspirer les acteurs de la société civile. Dans une interview accordée à deux de nos reporters, hier mercredi 09 juillet 2017, Dr Sékou Goureissy Condé a exprimé son point de vue sur la série de manifestations de l’opposition républicaine, enregistrée ces derniers temps à Conakry. Le président de la Convention des Acteurs Non Etatiques de Guinée (CANEG), a également évoqué la crise à la CENI, les propos ethnocentriques qui polluent l’atmosphère et le partenariat qui est entrain d’être scellé entre la CANEG et des institutions ouest-africaines de la société civile.

Décryptage !

Guineematin.com : on a récemment assisté à une série de manifestations de l’opposition républicaine. Quel regard portez-vous sur les 3 meetings et la marche organisés à Conakry ?

Dr Sékou Goureissy Condé : je voudrais d’abord vous dire que la CANEG est une nouvelle plateforme de la société civile guinéenne qui a pour vocation de s’impliquer dans les questions de médiation, de réconciliation, de facilitation, de consolidation de la paix, de suivi de la bonne gouvernance et du développement à la base. Nous venons renforcer les capacités de la société civile. Nous avons mission de promouvoir la société civile ouest-africaine et africaine. Ceci dit, il faut observer les dernières manifestations. La dernière marche de l’opposition a suscité un espoir dans la mesure où notre pays avait tendance à donner l‘impression, à dégager une image de violence politique organisée suite aux manifestations. Donc, nous ne sommes pas en moins de 70 morts dans les cycles des marches en République de Guinée, contrairement à tous les bilans et statistiques dans les autres pays. Donc, c’était une situation de tristesse. Les organisations de la société civile, les observateurs, les partenaires et les citoyens tout court, nus étions tous soucieux de cette situation. C’était une réalité guinéo-guinéenne. Lorsqu’on parlait de manifestation, on veut parler de violence. Heureusement, une nouvelle démarche, un nouveau processus engagé par le gouvernement, il faut le reconnaitre, a permis à l’opposition de saisir cette main tendue, disons-le comme ça, et ils ont aménagé, organisé, discuté, examiné et finalement conclu des points d’accords ou de convergence sur les questions liées à la marche. La manifestation est constitutionnellement autorisée. C’est du côté guinéen que ça devenait mortifère, sans compter les dégâts collatéraux, la fermeture des classes, les suspensions d’activités au niveau de l’administration. Les manifestations étaient devenus ne véritable pour notre société. Fort heureusement, le gouvernement a envisagé, a engagé les démarches dans un autre état d’esprit et l’opposition qui a toujours été partie prenante, montre qu’il y a une amélioration, malgré le fait qu’il y ait eu un mort par accident de motos. Ça montre que nous pouvons faire mieux.

Guineematin.com : on a remarqué une certaine compréhension entre manifestants et services de sécurité. Le chef de file de l’opposition républicaine est même descendu de sa voiture pour venir discuter avec le colonel Ansoumane Camara « Baffoé » qu’est-ce que cela vous inspire ?

Dr Sékou Goureissy Condé : Elhadj Cellou Dalein Diallo est chef de file de l’opposition, c’est la deuxième personnalité politique du pays. Incidemment, sa protection, sa sécurité engagent la République, c’est constitutionnellement autorisé comme ça. Donc, les forces de l’ordre ne sont pas ses interlocuteurs. Ce sont des citoyens assermentés qui ont pour mission protégés les populations de quelque bord qu’elles soient. Si le commandant des unités d’intervention de la police serre la main au chef de file de l’opposition constitue un événement, c’est qu’on n’est pas encore dans les règles du jeu. Les règles du jeu veulent que les services de sécurité protègent les manifestants de quelque tendance, de quelque bord qu’ils soient, pour éviter des débordements, des dérapages ou la violence tout court. Donc, les manifestations se sont bien déroulées, les forces de l’ordre ont fait un bon travail, l’opposition s’est bien comportée, le gouvernement s’est impliqué dans le sens de l’apaisement, c’est ça qu’il faut saluer, c’est ça qu’il faut encourager.

Guineematin.com : ces derniers temps on a noté une certaine cacophonie à la tête de a CENI. Finalement, c’est la Cour Constitutionnelle qui a tranché en écartant momentanément Bakary Fofana et Salifou Kébé pour nommer un intérimaire en l’occurrence Kader Aziz Camara. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?

Dr Sékou Goureissy Condé : je suis de nature et de tempérament positif, exigeant et positif. Le juge constitutionnelle n’a écarté personne. Il a suspendu la passation de service, a envisagé une solution provisoire en attendant son arrêt. Je pense qu’on en est là. Mais, dans le contexte guinéen, il faut féliciter la justice constitutionnelle d’avoir finalement mis fin à une série, comme une série de film indien, on ne finit pas de finir. La CENI est un sérieux problème pour nos institutions. Les CENI, d’une manière générale, ne nous arrangent pas. Elles sont fabriquées par les pays africains en manque de maturité démocratique. Les CENI sont faites pour nous apprendre à être intelligents politiquement. Pourquoi ne pas remettre l’Etat devant ses responsabilités ? Mais, ça c’est une autre question puisqu’il y a une crise de confiance telle, entre le citoyen et le gouvernement dans notre pays, qu’on ne peut pas se permettre aujourd’hui de dire que c’est l’administration du territoire qui doit organiser les élections. Mais, il nous faut arriver à ça. Ça va prendre 10, 20 voire 30 ans. Il faut remettre l‘Etat dans son rôle régalien. Le travail de la société civile est de se battre pour se permettre à l’Etat de reprendre ses responsabilités en toute confiance, en toute objectivité et en toute neutralité. Le verdict de la Cour Constitutionnelle, quand bien même je me pose des questions sur la procédure qui a permis à la Cour de désigner le président provisoire, mais pour le guinéen tout court que je suis, c’est salutaire. Parce que nous sortons de l’imbroglio, de l’épreuve de force, de la léthargie, de la confusion, du suspense. Ça nous permettra d’avancer sur la question.

Guineematin.com : en attendant qu’on ait confiance à l’administration du territoire, de nombreux observateurs pensent aujourd’hui qu’on a besoin d’une CENI technique et non politique. Quelle est votre position là-dessus ?

Dr Sékou Goureissy Condé : je ne suis pas pour une CENI. Je sais que la CENI est une Commission Electorale Nationale mais, est-ce qu’elle est indépendante ? Est-ce qu’elle est capable d’être indépendante ? C’est une autre question. C’est mon sentiment personnel, je ne suis pas pour les CENI en Afrique. Cependant, en tant qu’acteur de la société civile je suis obligé de reconnaître les réalités. Quand j’étais secrétaire général du Conseil National de la Transition, avec d’autres cadres, nous avions souhaité une CENI technique. Nous avions souhaité qu’il y ait des personnes reconnues pour leur disponibilité, leur intégrité morale, leur compétence, pour diriger l’organe e gestion des élections. Mais, malgré les démarches que nous avons effectuées, notre rapport a été éliminé, combattu par les partis politiques y compris le parti au pouvoir actuellement et sans dissidence. Aucun parti politique n’a voulu entendre parler d’une CENI technique. Voilà l’histoire de la dernière CENI.

Guineematin.com : selon certains observateurs, la CANEG que vous dirigez et les autres plateformes de la société civile ne conjuguent pas le même verbe. Quels sont vos rapports aujourd’hui avec les autres structures ?

Dr Sékou Goureissy Condé : c’est les journalistes qui voient le problème comme ça. C’est-à-dire qu’il faut amener les citoyens à connaitre les limites de la société civile. Tout se passe en Guinée comme si les médias sont dehors de la société civile. On parle des organisations et non d’une organisation de la société civile, parce qu’il y a différentes structures, différentes dynamiques, différents projets et différentes missions. La question n’est pas de dire que toutes les organisations de la société civile vont travailler sur le même projet. Ce qui compte c’est l’objectif à savoir la paix, la justice et la sécurité humaine. Je ne vois aucune difficulté dès lors que chacun fait son travail. Les questions de personnes ne comptent pas. L’essentiel est de savoir si le pays va bien, est-ce que la société civile revendique de façon indépendante, de façon responsable ? Ce sont les questions liées à la bonne gouvernance en Guinée, c’est ça.

Guineematin.com : la CANEG a récemment signé un accord de partenariat avec la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO). Qu’est-ce que cela pourrait apporter à votre organisation ?

Dr Sékou Goureissy Condé : c’est une question qui nous intéresse à plus d’un titre. Nous avons estimé que la récurrence, la multiplication des conflits en Afrique bloque le développement des pays africains. La superposition des conflits en Afrique empêche la promotion du développement personnel, la cohésion sociale, la dynamique de la paix. Nous avons constaté aussi que les gouvernements sont généralement assujettis ou sont obligés de tenir compte de l’agenda international, donc les partenaires au développement, les conventions internationales, les grandes organisations internationales… Quel est dans ce cas le rôle de la société civile africaine dans la gestion de ces différentes crises ? Aucun rôle. Les organisations de la société civile africaine sont devenues des exécutants des projets commandés, orientés, dirigés par des partenaires qui veulent nous aider. Donc, au mois de mars 2017 lors de mon passage à Dakar, j’ai lancé d’un parlement de la société civile ouest-africaine. Ça veut dire un parlement qui ne légifère pas, un parlement de recommandations non de solutions. Un parlement transfrontalier, composé d’organisations pour la gestion transfrontalière de nos questions. C’est pour qu’on puisse se faire entendre au plan gouvernement, au plan militaire et au plan de la société civile. C’est parce que c’est nous qui sommes des populations, de leurs soucis et certainement proches des solutions qu’ils proposent. Donc, ce parlement ouest-africain de la société civile sera une nouvelle institution qui va innover dans la vie des nations dans la mesure où ces volontaires indépendants et souverains par rapport au gouvernement et aux organisations régionales en termes de recommandations et de solutions alternatives. La RADDHO a été la première grande organisation à accepter cette main tendue. Ils ont volontairement accepté. Donc, la CANEG et la RADDHO ont signé un accord de partenariat pour poser en ce ses, la première brique de l’édifice qui sera le parlement ouest-africain des organisations de la société civile.

Guineematin.com : en tant qu’acteur de la société civile, la cohésion sociale est l’une de vos préoccupations. Aujourd’hui, le débat ethnique est revenu au devant de la scène. Cherif Bah, un des vice-présidents de l’UFDG a déclaré que 900 Peul auraient été renvoyés de l’administration Condé. Le gouvernement a vigoureusement a réagi à ces propos. Comment percevez-vous tout ceci ?

Dr Sékou Goureissy Condé : l’ethnocentrisme est le plus grand piège que les colons, les puissances occidentales ont jeté sur les pieds des pays africains. Le tracé colonial a été savamment fait pour nous empêcher d’avoir raison, pour nous empêcher de produire… c’est une longue histoire qui date de la conférence de Berlin entre 1884 et 1885. Avant cette période, les grandes nations africaines étaient souveraines et avaient une tendance au développent qui était très forte. L’ethnocentrisme est devenu aujourd’hui un phénomène qui bloque l’épanouissement des sociétés africaines. La Guinée est un pays composé de 4 régions naturelles, ave une richesse extraordinaire. Chacune de ces régions est un réservoir, un vivier de richesses. On veut nous empêcher de profiter de ça. On veut empêcher nos enfants de profiter de ça. L’ethnocentrisme est une vue de l’esprit, un capital politique, est un raccourci politique pour permettre aux acteurs politiques d’arriver à bon port pour gagner les élections sans faire trop d’efforts. Le cas que vous avez évoqué, monsieur Chérif Bah qui fut gouverneur de la BCRG, il est d’un grand parti, l’UFDG. Lorsque monsieur Chérif Bah parle, c’est un citoyen tout court qui parle. Ce n’est pas au gouvernement de répondre à monsieur Chérif Bah. C’est le communiqué du gouvernement qui m’a surpris. Ce que Chérif Bah a dit n’engage que Chérif Bah. Mais, quand le gouvernement fait un communiqué, il valorise Chérif Bah. Il donne son opinion. Par rapport à la loi, ce qu’il a dit, est-ce qu’il l’a prouvé ? S’il a constaté des choses, il n’a qu’à porter plainte.

Guineematin.com : quel est le dernier mot Dr Condé ?

Dr Sékou Goureissy Condé : je voulais vous remercier vous les médias. Je suis un observateur de la vie politique de ce pays. Je constate qu’au niveau des médias, contrairement à beaucoup d’autres pays africains, il n’y a pas de médias ethniques en Guinée, il n’ ya pas de médias partisans, même si chaque être humain, chaque citoyen peut avoir sa sensibilité. Je ne connais pas de radios, de sites, journaux ou de sites attitrés ethniquement positionnés. Ça c’est un grand support, un grand apport, une très grande contribution que vous faites avec les conditions dans lesquelles vous travailler. C’est une contribution en tant que membre de la société civile. La dernière chose que j’ai envie de placer et qui me tient à cœur, c’est la promotion des acteurs contre l’insalubrité pour la protection de l’environnement. C’est un autre sujet qui me tient beaucoup à cœur sur lequel j’aimerais revenir dans les jours ou mois à venir.

Interview réalisée par Alpha Mamadou Diallo et Ibrahima Sory Diallo pour Guineematin.com