Nous, jeunes guinéens, oscillons très régulièrement entre la volonté de participer activement à la construction de notre nation et le dégoût profond ressenti devant les dérives d’un état quasiment inexistant que nous subissons chaque jour. Cependant nous nous accordons presque tous sur notre volonté de léguer à nos enfants une Guinée meilleure, qui serait une Nation Véritable.

Mais comment construit-on une nation ?

Certains me diront que nous construisons une nation sur un socle de valeurs communes, une volonté d’agir pour la préservation de la Res Publica. Moi je vous dirai, une nation se construit sur une histoire commune, affranchie des velléités politiques et des abus des historiens de comptoir.

Nous, guinéens nés dans les années 80, que savons-nous de l’histoire récente de ce pays que nous chérissons°? Peu pour certains et rien du tout pour d’autres. Cela tout simplement du fait que, l’histoire étant écrite par ceux qui détiennent le pouvoir, notre histoire a été tronquée, rongée, remodelée, travestie, à des fins qui ne sauraient être louables tant elles ont contribué à l’aliénation de plusieurs générations.

Pour preuve de cette ignorance, la division qui s’opère tous les 26 mars de chaque année, entre ceux qui vont rappeler que le premier président guinéen est décédé ce jour et vont peindre un tableau de lui plus magnifique que nature, et les autres, qui meurtris par la perte d’un être cher, refusent toute discussion sur le souvenir et les actes de ce personnage historique et polémique.

Ainsi se pose la question de savoir, dans notre imaginaire collectif de guinéen, qui est ce premier président ? Ahmed Sekou Touré (AST), pour ce que je sais, est l’homme qui, entouré de plusieurs autres dont nous taisons trop souvent les noms, s’est battu pour obtenir l’indépendance de la Guinée lors du référendum de 1958 organisé par la France et portant sur la création de la communauté française et donc l’accession à l’indépendance en douceur par les colonies d’Afrique. Ainsi nous pourrions considérer qu’étant devenu le premier président, AST devrait être considéré comme le père de la Guinée moderne, libérée du joug du colonisateur. S’en suivent alors 26 années d’un régime communiste, à tendance stalinienne, tant cet homme a prouvé que l’exercice du pouvoir sur un état jeune et en construction, est dur et solitaire et destructeur. AST va s’enfermer, selon certains du fait de tentatives de coups d’état orchestrée par l’ancien colonisateur avec l’appui d’une frange de la population guinéenne, dans une logique destructrice à l’égard de son peuple. Ainsi il va s’employer, dans sa folie, à détruire ce peuple qu’il disait vouloir sauver. Comment le droit moderne et ses concepts de crimes contre l’humanité, aurait qualifié ceux commis par cet homme°? Il laissera le 26 mars 1984, une Guinée exsangue et mutilée tant les fuites vers des exils incertains, les disparitions inexpliquées, les morts et les dépouilles mortelles jamais retrouvées ou rendues à leurs familles, et le sang versé sur cette terre pourtant bénie, auront profondément détruit la cohésion que les 4 grands groupes ethniques avaient forgée en se battant tous ensemble pour leur liberté.

Parce que nos anniversaires communs ne sont pas si loin, je me sens le devoir en tant que citoyen guinéen de poser la question suivante: avons-nous été tant aliénés dans notre connaissance de l’histoire de notre pays que nous avons oublié même jusqu’à la décence quant au respect de ceux qui pleurent encore car profondément marqués par les agissements de cet homme? Notre pays n’est toujours pas une nation. Nous appelons de nos vœux pieux l’émergence de cette nation qui permettrait à tous les guinéens de travailler et de regarder dans la même direction. Pour cela rappelons-nous tant des combats menés pour notre indépendance par AST et tous les compagnons de la liberté, mais aussi des crimes qu’il a commis envers notre peuple, des sillons de sang qu’il a tracé durant son règne.

Pour conclure sur ce premier sujet, nous devons nous poser la question de savoir quelle est la place de AST dans notre histoire. Est-il le père de l’indépendance ? Selon moi la réponse est non, car il a agi de concert avec ceux que j’appelle les compagnons de la liberté. Est-il le père de l’état guinéen moderne ? Je répondrai en disant, oui. Mais n’avons-nous jamais été dotés d’un véritable état souverain ?

AST a jeté les bases d’une impossibilité pour les citoyens guinéens de se retrouver autour d’une histoire commune et donc de commencer à former une nation. A la suite de son décès, la Guinée déjà à genoux, voit son destin mis entre les mains d’un militaire qui, sous le prétexte de rendre la liberté aux populations opprimées par un système communiste, va instaurer un régime économique libéral. Le Général Lansana Conté, va donc présider à la destinée de notre pays jusqu’à sa mort en Décembre 2008.

Celui que l’on surnommait « Fory Coco » va introduire en Guinée le libéralisme économique et permettre l’émergence de richesses importantes au sein de la population. Cette politique d’ouverture verra le retour en Guinée des fils et filles qui l’avaient fui pour un exil incertain pendant le règne de AST. Nous pourrions donc décemment considérer qu’aux vues de ces retours et ce libéralisme économique, Fory Coco a soulagé notre chère patrie et contribué à un certain épanouissement. Mais considérons l’homme pour TOUT ce qu’il a fait.

Ne passons pas sous silence la purge qui a été menée par Fory Coco après la tentative de coup d’état dirigée par Diarra Traoré contre Fory Coco. Si nous avons plus haut parlé des sillons de sang creusés par le régime de AST, il faut alors reconnaitre le désarroi et la détresse dans laquelle se sont retrouvées plusieurs familles à la suite de cette purge. Les exécutions et les arrestations devinrent à nouveau monnaie courante lors de cette purge qui a visé un seul groupe d’individus.

Il faut ajouter à cela le fait que les gouvernements successifs dirigés par Fory Coco ont massivement désinvesti dans l’éducation, créant de ce fait une génération entièrement sacrifiée. Nous ne pourrions peindre un tableau se rapprochant de la vérité sans citer le fait que bien que la Loi Fondamentale, notre constitution d’alors, consacre le multipartisme, le régime de Fory Coco persécute et emprisonne les opposants politiques, comme pourrait en témoigner l’actuel Président de la République. Ainsi les 24 années de règne de Fory Coco finissent de mettre à terre une Guinée qui était déjà à genoux lors de son accession au pouvoir. Elles ont forgé enfin chez le guinéen la conviction profonde que l’évolution professionnelle est fondée sur la médiocratie et non plus sur la méritocratie.

Vous me direz, le règne de Fory Coco a quand même permis l’ouverture de la Guinée. Et moi je vous dirai, ce règne a-t-il contribué à panser les plaies du régime de AST, ou encore a-t-il permis de rassembler notre peuple dernière une seule bannière, notre drapeau ? je me hasarderai même à vous dire que lorsque vous posez la question de savoir qui est-elle à une personne lambda dans la rue, vous répond-t-elle je suis guinéen ou plutôt d’abord je suis soussou, malinké, peulh ou forestier ?

Avons-nous jamais formé une nation ? Je dirai que nous ne l’avons été que très brièvement lors de la conquête de notre indépendance. Serons-nous un jour de nouveau une nation ? Je dirai que nous le serons lorsque nous serons capables de regarder notre histoire récente avec objectivité et que nous pourrons parler des hommes du passé comme étant des hommes et pas les messies que certains ont tentés de nous faire croire. Nous serons une nation quand nous aurons une histoire commune.

Aux politiques d’hier et d’aujourd’hui, et à tous ceux qui ont le pouvoir de changer les choses, en tant que citoyen guinéen j’aimerais vous dire : Prenez vos responsabilités vis-à-vis du peuple guinéen, engagez le dialogue de la vérité sur notre histoire,
Permettez à ceux qui n’ont pu le faire jusqu’aujourd’hui, de tourner la page des règnes destructeurs de AST et de Fory Coco,

Posez les fondations véritables de la création de notre Nation en commençant par demander PARDON pour ce qui a été fait, pour tout le sang versé et,

Enfin, enseignez l’histoire vraie de notre beau pays, de sa culture et de la paix qui a régné entre les ethnies qui le composent.

Un Citoyen Concerné