Alpha CondéDisons-le d’emblée : Alpha Condé n’appartient pas à la classe de grands orateurs. Démonstration a été faite ce dimanche 15 mai 2016 au Palais présidentiel, Sékhoutouréyah, au cours de la conférence de presse mémorable que le chef de l’Etat a animée. C’était la première rencontre avec les médias après son « coup KO » du 11 octobre 2015 au compte de son deuxième et dernier mandat constitutionnel, même si le président de la République a réussi à semer le doute en adoptant une position ambiguë sur un éventuel troisième mandat…

Entre les coq-à-l’âne, les éclats de rire inappropriés, une prononciation approximative, des trous de mémoire récurrents, le tout saupoudré des coups de sang à peine dissimulés, il était difficile de suivre le Professeur Alpha Condé.

Alors, pour vous, chers lecteurs, Guineematin.com a tendu l’oreille pour dresser une liste de 11 contre-vérités qu’on a en travers de la gorge. Pour une question de cohérence, faisons appel à la logique pour classer ces remarques en deux catégories.

A- Les erreurs liées au manque d’informations

Lors de la conférence de presse, Alpha Condé a, à plusieurs reprises, reproché aux journalistes accrédités (puisque l’accès à sa conférence de presse n’est accordé qu’à ceux qui sont accrédités à la présidence) d’être mal informés, leur suggérant de se rapprocher des départements ministériels pour obtenir la bonne information. Paradoxalement, cette démarche lui est également valable.

1)- « On a fermé Ciments de Guinée », a dit Alpha Condé : 

Oui, mais momentanément ! En annonçant avec insistance et fierté que l’usine « Ciments de Guinée » est fermée (pour cause de non-respect des normes de protection de l’environnement), le Président Condé ignore que cette mesure n’a été que de courte durée et que l’usine est de nouveau rouverte et opérationnelle.

2)- « J’ai reçu le président éthiopien » : 

Non, monsieur le président ! L’homme que vous avez reçu ici, à Conakry, le samedi 09 avril 2016, Hailemariam Desalegn Boshe, est le Premier ministre de la République Fédérale Démocratique d’Ethiopie et non le président de la République, Mulatu Teshome.

3)- « Nous sommes sortis de la liste noire de l’UE » : 

Le président Condé s’est engouffré dans la brèche ouverte par son Premier ministre, Mamady Youla, lors de son point de presse, le jeudi 12 mai, au cours duquel le chef du gouvernement avait laissé entendre que la Guinée est désormais sortie de la liste noire de l’Union européenne en matière de pêche INN (pêche non déclarée et non réglementée). Pourtant, là aussi, si les deux chefs de l’Exécutif s’étaient rapprochés de monsieur André Loua, le ministre des  Pêches et de l’Economie maritime, celui-ci leur aurait expliqué qu’on n’en est pas encore là. Une confusion sans doute née des conclusions d’une récente mission d’évaluation de la Commission de l’Union européenne qui avait simplement déclaré que la Guinée avait réalisé d’importants progrès de nature à lui valoir une recommandation de la Commission pour retrait auprès du Conseil des ministres de l’UE. Le Conseil doit donc se réunir pour se décider du retrait ou non de la Guinée de cette liste noire. Ce que nous espérons pour très bientôt, mais qui n’est pas encore le cas.

4)- « On a interdit la vente de l’anacardier » :

Alpha Condé a confondu, à plusieurs reprises, l’anacarde, le fruit, à l’anacardier, l’arbre qui le porte. Il faisait référence à une récente mesure interdisant l’exportation de l’anacarde par les frontières terrestres. Mais, le président Condé n’est sans doute pas le seul à faire la confusion au sujet de l’anacarde qui porte aussi le nom de « pomme de cajou » et non « pomme d’acajou » comme on l’entend assez régulièrement.

5)- La connexion Internet à haut débit liée au déploiement de la fibre optique :

A la question de savoir pourquoi les Guinéens, et notamment ceux vivant dans la capitale, Conakry, n’ont toujours pas accès à Internet haut débit et ce en dépit de l’atterrissage de la fibre optique dans la capitale, en 2012, Alpha Condé demande patience. Le président affirme qu’il faut attendre le déploiement des 4.000 kilomètres de la fibre à l’intérieur de la Guinée, jusque dans les villages, pour avoir accès à Internet. Mais, à l’évidence, on n’a pas besoin d’attendre que les villages soient connectés pour fournir de l’Internet aux habitants de la capitale.

B- Des Contre-vérités ou simples provocations ?

Certaines déclarations du président Alpha Condé n’étaient pas totalement exactes et semblaient plutôt être prises pour des provocations gratuites.

6)- « Je ne lis pas la presse. Ça ne sert à rien » :

On croirait à une plaisanterie de mauvais goût. Mais non, le président l’a dit avec tout son sérieux. Il fait appelle à la presse pour communiquer à travers elle, mais lui crache à la figure. Alpha Condé s’en est même violemment pris à certains journalistes qui ont eu l’audace de lui poser des questions que le chef de l’Etat a considéré comme « gênantes ». Le cas le plus emblématique est celui de notre consœur Coralie Pierret, correspondante de Radio France Internationale. Pour avoir demandé quand l’enquête annoncée par le président sera lancée au sujet du dossier de corruption Sable Mining dans lequel le nom de son fils est cité, ainsi que le dossier Rio Tinto sur le gisement de fer du Simandou- où la Guinée risque de voir s’envoler  20 milliards de dollars US et la perte de 800 emplois -, Coralie a eu droit à un vrai savon. Alpha Condé a piqué une colère demandant à la journaliste d’oser poser une telle question au président français, François Hollande. Au-delà de ce regrettable accès de colère, il faut être naïf pour croire qu’Alpha Condé ne lit pas les journaux, ne se connecte pas sur Internet (hormis sur sa Page Facebook), ne regarde pas la télé et n’écoute pas la radio comme il le prétend, et ce depuis ses années d’opposant. Sur ce coup, il voulait juste amuser la galerie.

7)- « En quarante ans d’opposition, je n’ai rien cassé » :

Le président du Rassemblement du Peuple de Guinée (RPG), parti qui a porté Alpha Condé au pouvoir en 2010, prétend n’avoir rien cassé en quarante ans de lutte politique. Pourtant, l’opposant Alpha Condé a très souvent organisé des manifestations de rue qui ont dégénéré comme ce fut le cas lorsque lui-même a grimpé l’enceinte du stade de Coléah le dimanche 19 mai 1991 et qui a inspiré le Journal satirique « Le Lynx » pour lui coller le sobriquet d’Alpha le « Grimpeur ». Pas besoin de rappeler ici toutes les manifestations de l’opposition de l’époque parce que effectivement le champion du RPG a toujours cherché un moyen de s’exiler bien avant le début des mouvements pour laisser ses militants aspirer le gaz lacrymogène et risquer leur liberté avec les Docteur Mohamed Diané, Fatou Bangoura et les autres Bâ Mamadou (UNR)… Mais, on n’oubliera quand même pas que le professeur Alpha Condé s’était fait arrêter le 14 décembre 1998, le jour même des élections présidentielles, dans le village de Piné, dans la préfecture de Lola, à l’extrême sud de la Guinée. Le député et candidat du RPG à la présidentielle du même jour avait alors été accusé de vouloir sortir du pays pour soulever une rébellion afin de renverser le régime du Général Lansana Conté. Il avait été jugé et condamné, même si la presse privée a toujours essayé de relativiser la diabolisation dont Alpha Condé faisait l’objet…

Bref, opposant radical et durcissement des positions politiques avec le refus catégorique de tout compromis avec le pouvoir, c’est une marque d’Alpha Condé qui n’a d’ailleurs accepté de serrer la main du général Lansana Conté qu’à l’occasion de la mort de la maman de celui-ci ! Son absence dans les manifestations de rues en Guinée était interprétée comme une peur des répressions dont les militants du RPG ont très sévèrement été victimes… Feu Bâ Mamadou n’a d’ailleurs jamais tarit d’éloges en parlant de la détermination des jeunes et femmes du RPG…

8)- « Je n’ai jamais engagé d’agence de communication… » :

Le chef de l’Etat se défend d’avoir engagé un cabinet ou une agence de communication pour s’occuper de sa communication. Pourtant, le groupe de conseil en communication, Havas, appartenant à son ami Vincent Bolloré, détenteur du marché de terminal à Conteneurs du port de Conakry, est celui qui s’est occupé de la campagne électorale du candidat Alpha Condé en 2010. Une longue enquête de la chaine M6 l’a récemment démontré et des enquêteurs français ont d’ailleurs commencé à y fourrer le nez. C’est peut-être à cela que le président Alpha Condé a voulu répondre, puisqu’aucun journaliste ne lui a demandé, ce dimanche 15 mai 2016, s’il a engagé ou pas une agence de communication…

9)- « Quand je suis arrivé au pouvoir, on vendait la puce à un million » :

Visiblement, le président confond gravement les époques ! Contrairement à ce qu’il a dit, à son arrivée au pouvoir, le 21 décembre 2010, une carte SIM n’était pas vendue à un million de francs guinéens (1 000 000 GNF), mais à seulement cinq mille francs guinéens (5 000 GNF). Il faut remonter aux années 2006, avant l’arrivée de l’opérateur téléphonique privé MTN-Areeba, pour parler des coûts chers d’achat d’une puce téléphonique en Guinée, quand l’unique opérateur d’avant (la Sotelgui) vendait la puce à 74.000 GNF officiellement et jusqu’à un million (1.000.000) sur le marché parallèle. Mais, pour la vérité historique, il faut reconnaître que c’est MTN Areeba qui a révolutionné le monde de la téléphonie mobile en République de Guinée. Mais, ça date du 18 avril 2006, deux ans avant la mort du général Lansana Conté…

10)- « Le franc guinéen est plus fort » : 

Le président Condé prétend que la monnaie nationale a repris du poil de la bête au point de se maintenir actuellement à sept mille francs guinéens (7 000 GNF) pour un dollar. Or, depuis 2015, la valeur de notre franc a glissé pour coûter actuellement neuf mille francs guinéens pour acheter un dollar américain sur le marché parallèle (8 960.0945 GNF pour un USD, affiche la BCRG, ce mardi 17 mai 2016).

11)- « Un journal m’attaquait chaque semaine, à chacune de ses parutions » : 

Le président Alpha Condé a souvent laissé entendre que les journalistes et ONG (en Guinée et ailleurs dans le monde) ne travaillent pas de façon indépendante et sont à la solde du mieux disant. Il a d’ailleurs rapporté qu’un de ses amis l’avait récemment conseillé de donner un peu d’argent pour qu’une ONG ne l’attaque pas, mais qu’il a refusé ! Comme si c’est à cause de cela que Global Witness a publié son rapport incriminant son fils… Il y a pourtant des ONG incorruptibles et des journalistes totalement indépendants. Mais, le chef de l’Etat guinéen, se faisant aider par l’approbation d’un journaliste qui acquiesçait en face de lui dans la salle, a fait croire qu’il a été brocardé par la presse indépendante guinéenne. Ce qui est aux antipodes de la vérité. Le professeur Alpha Condé, à tous les moments difficiles de sa vie, a bénéficié du soutien des journalistes indépendants guinéens. Seule la RTG s’est évertuée à le présenter comme un dangereux politicien qui chercherait à « vendre la Guinée à la France » avec des éditoriaux et des commentaires de ceux qui sont devenus proches d’Alpha Condé président, alors qu’ils le diabolisaient quand il était opposant. Là où le professeur Alpha Condé a raison, c’est qu’un journaliste- et pas n’importe lequel- de l’hebdomadaire « L’Indépendant » s’était illustré en parlant de ce qu’il nommait si bien « la face cachée d’Alpha Condé», celui qui était considéré comme un messie pour une frange de la population. Ayant lui-même plusieurs membres de sa famille au RPG, feu Biram Sacko (que certains disaient être proches de feu Siradiou Diallo, à l’époque patron du parti PRP) utilisait son talent journalistique indiscutable, sa fertilité intellectuelle et sa plume acerbe, mais surtout ses connaissances personnelles de l’homme pour présenter Alpha Condé d’une manière que l’opposant n’aimait pas. Mais, cela ne veut pas dire que « l’Indépendant » brocardait le professeur « chaque semaine et à chacun des numéros » ! Le Journal sortait également plusieurs autres articles qui n’étaient pas forcément hostiles et qui étaient signés de plusieurs autres plumes connues du grand public. Que pense réellement Alpha Condé de ses relations à l’époque avec feu Aboubacar Condé, Thiernodjo Diallo « Bebel », Abdoulaye Condé, Tibou Kamara, Abdoulaye Top Sylla, Aladji Cellou, Sékouba Savané, Jean Baptiste Kourouma, Moussa Cissé, Abdoulaye Sankara (Maco)… qui ont tous travaillé dans ce journal que le regretté Biram Sacko ?

Et, parlant des relations avec la presse guinéenne, le président de la République ne parle plus des relations pourtant cordiales qui l’unissaient aux journalistes Ben Pepito, Souleymane Diallo (Lynx), Mouctar Bah (RFI), Pounthioun Diallo, El Béchir Diallo, feu Fodé Fofana (ancien journaliste de L’Indépendant et correspondant de la BBC, qui est décédé récemment à Freetown)…

Quid de ses relations nouées dans les différentes salles de rédaction des journaux privés, les seuls médias indépendants qui existaient à l’époque comme à « L’Observateur » où on continue d’appeler un des fauteuils le « fauteuil d’Alpha Condé »…

Peut-être qu’il arrive au professeur Alpha Condé de penser qu’on peut tout changer, même le passé, quand on devient chef d’Etat…

Bref, il est important que l’entourage du président de la République s’habitue à le conseiller de ne pas renier ses amitiés, se faire passer pour ce qu’il n’a pas été dans ce pays et surtout ne pas accuser des médias privés qui ont toujours essayé de rétablir la vérité contre les gouvernants…

Vivement la prochaine conférence de presse du chef de l’Etat qui a renouvelé sa volonté de rencontrer régulièrement les journalistes et a demandé à chacun de ses ministres d’animer des conférences de presse chaque deux mois pour mieux informer de ce qu’ils font pour nous, le peuple…

Nouhou Baldé, ancien Directeur de publication de L’Observateur et Fondateur de Guineematin.com

 

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