Chérif Mohamed Abdallah, GOHARécemment, le président du Groupe Organisé des Hommes d’Affaires (GOHA), Chérif Mohamed Abdallah, avait rendu visite à Guineematin. Dans l’entretien qu’il nous avait alors accordé, plusieurs questions ont été abordées comme le monde des affaires en Guinée, les manifestations annoncées par l’opposition, les pillages économiques à Mali Yembéring, la mise en place de la Chambre du  commerce…

Guineematin.com : Monsieur Chérif Mohamed Abdallah bonjour et bienvenue. Vous êtes un opérateur économique, comment vont les affaires aujourd’hui en Guinée ?

Chérif Mohamed Abdallah : Bonjour et merci ! Je commencerais par dire que nous vivons dans la boue. Tout le monde connait la situation dans la quelle nous vivons à l’intérieur de nos marchés. Les routes sont impraticables, nous n’avons pas d’électricité, la sécurité laisse à désirer. La situation est extrêmement difficile, surtout avec l’augmentation des taxes avec la venue d’Ebola. La situation est très difficile pour tous les opérateurs économiques et dans tout le pays.

Guineematin.com : Comment les gens arrivent-ils  quand même à s’en sortir ?

Chérif Abdallah : Vous savez, puisque la plupart des gens se connaissent, le Guinéen est beaucoup tolérant, sinon, la situation dans laquelle nous vivons actuellement est extrêmement difficile. Après les pillages économiques à répétition, cela a fait beaucoup freiner les investisseurs et les investissements dans notre pays. Ça nous a touchés directement parce que beaucoup de commerçants prennent des marchandises à crédit à travers le monde. Aujourd’hui, si vous dites à un fournisseur de vous envoyer des  marchandises à Conakry, il vous dira non ! Si c’est chez vous, on n’envoie pas. Si tu veux que je te donne quelque chose, dis-moi dans quel pays je veux envoyer. Cela se passe exactement comme ça chez nous. C’est cette difficulté que nous vivons. Avec les violences répétées, si vous invitez les investisseurs, c’est difficile qu’ils viennent. Même s’ils viennent, ils vont observer dans la circulation pour voir comment les gens se comportent. Ils vont voir si l’environnement est bon. Même s’ils ont confiance en vous, ils ne vont pas investir comme ça pour investir.

Guineematin.com : Qu’est-ce qu’il faut pour vous aider aujourd’hui ?

Chérif Abdallah : d’abord, c’est de créer un bon environnement des affaires. Que les autorités acceptent de nous prendre en considération. Quand on leur écrit, qu’on ait la réponse tout de suite. Ce qui n’est pas le cas pour l’instant. Quand vous partez dans un ministère, vous voulez rencontrer un directeur, un ministre, on vous roule pendant plusieurs heures. Si vous avez autre chose à faire, vous serez obligé de partir, parce qu’il n’y pas que ça à faire.

Guineematin.com : Mais, les départements donnent quand même des rendez-vous. Vous partez sans rendez-vous ?

Cherif Abdallah : Non ! On vient toujours sur rendez-vous et même avec rendez-vous, on vous fait attendre. Tout ceci pose problème. Ce qu’il faut noter, en tant qu’opérateur économique, vous pouvez venir parfois sans le rendez-vous.  Si vous avez besoin de quelque chose d’extrêmement urgent et que le téléphone ne passe pas, il n’est pas dit qu’il faut forcément que vous ayez le numéro d’un ministre ou d’un directeur ou d’un chef de service. Quand même, quand vous venez, il ne faut pas qu’on vous traîne, on doit vous recevoir tout de suite, vous ouvrir les portes.

Guineematin.com : Qu’on vous reçoive avec un certain égard ?

Chérif Abdallah : Avec beaucoup d’égards normalement, parce que vous pouvez débarquer là avec

un étranger. Et si vous-mêmes, vous n’êtes pas considéré, l’étranger va être réticent. Il verra comment est l’environnement et comprendre tout de suite. Nous vivons dans des sérieuses difficultés. Je pense que l’administration doit changer sa façon de faire pour donner une ouverture réelle. Il y a des exceptions, certains ministres comprennent et ne traînent pas les opérateurs économiques. Mais avec les autres, c’est autre chose. Il y a des directeurs, leur bureau est comme un lieu familial. Quand vous arrivez, ce sont les cousins, les cousines et les membres de la famille que vous allez trouver. Ils vont vous dire facilement que le directeur est occupé et ils vont vous traîner pendant des heures et des heures. Finalement, c’est une jeune fille qui sort de son bureau, alors que les choses sérieuses attendent. L’administration doit comprendre que les bureaux ne sont pas personnels. C’est pour tous les citoyens Guinéens. Si vous ne pouvez pas respecter les gens, vous ne pouvez pas gérer comme il faut, ce n’est pas la peine que vous soyez là.

Guineematin.com : Parlant des manifestations qui sont attendues, récemment le ministre Bantama Sow, membre du RPG, vous a cité nommément en tant que président du GOHA. Il vous a demandé de dire aux gens de ne pas manifester. Est-ce que vous êtes inquiet ?

Chérif Abdallah : Justement, je dirais que c’est tout à fait normal quelque part que l’opposition ou bien la mouvance fasse appel au GOHA, s’il y a de telles choses qui pointent à l’horizon. Mais, je dirais que la manifestation est un droit constitutionnel. Nous ne faisons pas de démarches auprès de l’opposition ou de la mouvance, pour dire qu’il ne faut pas faire des manifestations, étant donné qu’ils sont mécontents de quelque chose.  Nous sommes en démocratie et cela doit être strictement respecté. Ce que nous disons, si l’opposition veut faire des manifestations, nous demandons à la mouvance de ne pas organiser des contres manifestations. Si la mouvance veut faire des manifestations, nous demandons à l’opposition de ne pas faire des contres manifestations. Parce que c’est ce qui peut créer des tensions. Si moi, citoyen Guinéen, je dis que je ne suis pas content de quelque chose, je vais marcher pour dire que je ne suis pas content, un autre citoyen sort de l’autre côté pour me dire non ! Je vais lui dire qu’il n’est pas Guinéen plus que moi. Donc, je vais bouger et s’il me barre la route, on va se bagarrer. S’il y a des manifestations et des contre manifestations, c’est ce qui amène la bagarre. Ils n’ont qu’à éviter cela. Je pense qu’on ne va pas rentrer dans la démagogie, on doit éviter les tensions dans notre pays.

Guineematin.com : Les populations ont été victimes de la part des militaires à Mali, vous y êtes allés. Qu’est-ce que vous avez trouvé ?

Chérif Abdallah : Je commencerais par dire que quand les hommes qui doivent nous protéger, nous sécuriser, nous rassurer, si ce sont ces hommes qui sortent en pleine journée pour piller les biens des opérateurs économiques, aller jusqu’à brûler des magasins, c’est une honte nationale. Au moment où même les autorités de notre pays sont entrain de sillonner le monde entier pour chercher les investisseurs, ceux-ci sont allés en contradiction avec ce que les autorités et les opérateurs économiques sont entrain de faire pour attirer les investisseurs vers notre pays. Mais, cela ne me surprend pas, parce qu’avec les pillages à répétition partout dans le pays, les autorités n’ont jamais levé le petit doigt pour dire qu’aujourd’hui on va dédommager les opérateurs économiques ou bien voilà les résultats des enquêtes qu’on a faites. On a arrêté les auteurs des pillages et on les a punis. C’est ce qui fait que Mali Yembéring s’est produit et demain encore nous nous attendons à une autre ville ou bien à d’autres pillages à Conakry. C’est pourquoi nous disons halte, parce que les opérateurs économiques ne payent pas les taxes à l’UFDG ou à l’opposition dans son ensemble. Ils ne payent pas les taxes au RPG Arc-en-ciel mais à l’Etat. En retour, l’Etat doit nous protéger. Désormais, si on continue à piller les opérateurs économiques, si la sécurité ne se lève pas pour sécuriser les commerçants, on va verrouiller tout le pays sans qu’il n’y ait de commerce. On ne peut pas accepter ces pillages alors qu’on devait nous protéger. C’est pourquoi, les commerçants de tous les marchés du pays nous ont contacté pour dire leur ras-le-bol.

Les commerçants ne sont pas contents. Il y a eu beaucoup de femmes commerçantes qui ont voulu faire des manifestations partout.

Guineematin.com : Après vous, c’est le ministre de la justice qui s’est rendu à Mali et il a promis justice. Est-ce que vous le croyez ?

Chérif Abdallah : Vous savez, lorsqu’il y a eu des pillages à Madina, lorsque nous avons été invités à la Primature, ensuite à la Présidence, le Président Alpha Condé avait mis en place une commission présidée par le ministre de la justice. Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de résultats. Depuis 2013, aucun commerçant n’a été dédommagé, malgré les promesses. Pourquoi croire maintenant au ministre de la justice alors que par le passé, rien n’a été fait ? Les commerçants de Mali ont été très clairs, ils ne veulent pas sentir les militaires qui ont pillé leurs biens. S’ils les voient dans la circulation, il y aura des représailles. Ils nous ont demandé expressément d’informer les autorités. C’est pourquoi, à notre retour, nous avons produit un rapport que nous allons publier pour que tout le monde soit au même niveau d’information. Il faut absolument que l’Etat fait face aux différents marchés.  Ce n’est pas un cadeau, les commerçants contribuent à quelque chose. Si vous regardez, aujourd’hui les ordures au marché de Madina, quand nous-mêmes, on s’est engagé pour le nettoyage, c’est les autorités même qui nous ont bloqué. Ils sont allés jusqu’à dire que Chérif Abdallah est entrain d’assainir le marché de Madina parce qu’il veut être gouverneur de Conakry. Lorsque nous avons engagé l’assainissement au niveau des marchés de l’intérieur, ici à Conakry c’est l’ambassadeur des Etats Unis, les directeurs des banques et des compagnies de téléphonies qui sont partis nous accompagner.  Il y a avait un engouement total. Au lieu de nous encourager, on a cherché à nous barrer la route.

Guineematin.com : Mais, comment vous a-t-on empêché de continuer ?

Chérif Abdallah : Il y avait l’administration du marché, le gouvernorat, ils ont dit que lui, il veut remplacer le gouverneur c’est pourquoi il est entrain de faire ceci ou cela. Quelque fois, ce sont des camions qu’on envoyait pour mettre au niveau des carrefours pour nous empêcher. C’est malhonnête. Quand on est incapable de faire quelque chose, il faut laisser ceux qui sont capables le faire. Ce pays nous appartient tous et nous voulons le bien être de tous. Dès que tu engages une action dans ce pays, si c’est en faveur du pouvoir, ils vont dire que tu es corrompu et dès que nous défendons les opérateurs économiques, on nous taxe d’opposants, comme c’est le cas maintenant. Mais, si c’est cela être opposant ou du côté du pouvoir, finalement on s’en fout. Nous, ce que nous voulons, c’est un bon environnement des affaires dans notre pays.

Guineematin.com : Vous avez reçu des investisseurs iraniens et vous parlez d’environnement difficile, expliquez-nous un peu l’objectif de cette visite ?

Chérif Abdallah : Je dirais que l’Iran veut faire une ouverture. Ce qui est tout à fait normal. C’est un pays sérieux dans son ensemble. Les entreprises iraniennes font un bon travail et l’environnement est très bon dans leur pays, parce que nous avons visité l’Iran plusieurs fois. Nous avons eu des contacts à tous les niveaux. Il reste à savoir si nous Guinéens, on va faire le sérieux, si nous sommes sérieux pour pouvoir profiter et faire des activités avec ce pays. De toute façon, il faut que ça change, le monde bouge, le monde change. Le Guinéen doit aller avec, parce que si vous voyez qu’on continu à traîner, c’est parce que justement, on ne fait pas du sérieux. Nous avons en face des partenaires sérieux, mais ils ne sont pas cons. Quand ils viennent dans un pays, ils vont étudier l’environnement avant d’investir.  Nous, nous dirigeons une organisation et nous voulons que l’ensemble des investisseurs du monde viennent visiter notre pays. Mais, je trouve quelque part que ce n’est pas facile pour nous. C’est comme si nous sommes ségrégés.  Il y a des invitations qui se passent ici où des activités, c’est la Banque mondiale ou bien le PNUD qui va dire qu’il faut que le GOHA soit là. En tout cas, la pression ne viendra qu’ailleurs. Chez nous ici, nous sommes ségrégés parce que depuis l’arrivée du Pr Alpha Condé au pourvoir en 2010 jusqu’à présent, ni lui, ni le Premier ministre n’a invité le GOHA. Du moment où ils ont reçu toutes les organisations, le GOHA n’a jamais été invité officiellement. Et tout le monde sait que l’ensemble des opérateurs économiques sont dans le GOHA.

Guineematin.com : Mais, est-ce que ce n’est pas votre discours qui vous donne cette position ?

Chérif Abdallah : Vous savez, tant qu’on ne dira pas la vérité dans ce pays, ça ne bougera pas. Vous pensez que si c’était Cellou Dalein Diallo qui était au pouvoir aujourd’hui et qu’il fait du mal, on ne va pas le dénoncer ? Mais, au temps du général Lansana Conté par exemple, nous étions là. Ceux qui ont été victimes des pillages, il y avait des militaires parmi eux parce qu’on avait pris l’ensemble des victimes. Nous, nous ne rentrons pas dans ce calcul mais, nous disons la vérité pour que l’environnement des affaires soit bon. Nous ne sortons pas pour attacher les foulards et applaudir pour qui que ce soit, nous sommes au privé. Et si on considère cela comme une opposition, on s’en fout. De toute façon, qu’on ait les marchés de l’Etat ou pas, on est entrain de vivre. Cela me fait honte d’ailleurs que tu sois opérateur économique seulement tant que tu ne bénéficie pas des marchés de l’Etat. Nous n’appelons pas cela un homme d’affaires. Un homme d’affaires, c’est quelqu’un de crédible, même si tu n’as pas d’argent. Quelqu’un qui jouit de la confiance et cette confiance ne s’achète pas, on la mérite. On ne peut pas l’imposer. Malheureusement en Guinée, ça a tout l’air. On veut imposer la confiance. Combien d’investisseurs sont venus en Guinée ? Qui a investi quoi ? C’est ce qu’il faut voir. Quand les investisseurs viennent, ils regardent et ils repartent. Il faut chercher à savoir pourquoi ils n’investissent pas en Guinée.

Guinematin.com : Peut-être que l’une des raisons, c’est l’organisation même du commerce. Depuis un certain moment, on est entrain d’organiser des élections pour la Chambre du commerce où en sommes-nous aujourd’hui avec cette Chambre ?

Chérif Abdallah : Même si la Chambre du commerce est mise en place aujourd’hui, si ce ne sont pas des personnes crédibles, nous n’irons nulle part. Je suis candidat mais je ne dis pas qu’il faut forcément que ça soit Cherif Abdallah pour être président de la Chambre du commerce. Mais, je vous dis qu’il y a un changement de génération. Les choses ont changé sur le terrain, il faut absolument que tout le monde le comprenne. Aujourd’hui, nous n’allons pas accepter que n’importe qui vienne devant nous pour parler au nom des opérateurs économiques ou être président de la Chambre du commerce, alors que nous savons pertinemment que la personne est tordue. Si la personne est tordue, elle va parler au nom de qui ? Nous ne le ferons pas aujourd’hui, nous ne le ferons pas demain et nous n’allons pas accepter. Si on force la situation pour mettre un tordu devant nous, nous allons nous imposer et le destituer. Au niveau de la Chambre du commerce d’ailleurs, il n’y a pas eu d’élections mais de sélection. A Faranah, ils ont sélectionné les gens pour dire qu’ils ont mis le bureau, ça a été dénoncé. A Ratoma, même chose, on nous a dit seulement que quelqu’un est président et les commerçants ne le connaissent pas. A Dixinn, pareil. A Matoto, on n’en parle pas. Là, il y a eu deux urnes pour les deux candidats. Même dans un jeu d’enfants, on ne fait pas cela. Celui qui a rempli beaucoup plus de papiers, c’est celui-là qui a gagné.  Tu peux couper des papiers rames ou des cahiers pour remplir les urnes. C’est une honte. On nous prend pour qui ?

Guineematin.com : Etes-vous sûrs que c’est comme ça qu’ils ont organisé les élections ?

Chérif Abdallah : C’est comme ça. Nous avons des cadres à Matoto. La section du GOHA à Matoto est composée de cadres. Ils étaient là, ils ont constaté et il y a des preuves. Après, on nous dit que les élections se sont bien déroulées au niveau de la région de Conakry et d’élire la Chambre nationale. J’ai dit que ce n’est pas vrai. On ne peut pas accepter et celui qui essai de forcer la situation, qui qu’il soit et à quelque niveau qu’il soit, on va demander son départ. C’est l’ensemble des commerçants qui bougera, quelque soit le prix, il va partir.

Guineematin.com : Un dernier mot ?

Chérif Abdallah : C’est un appel que nous lançons à l’opposition républicaine, à la mouvance présidentielle et au gouvernement. Dans leurs futures négociations, nous demandons à ce que le dossier des victimes de pillages soit en bonne position pour que ces victimes soient dédommagées. Nous en avons marre et on ne peut accepter qu’il y ait des pillages à répétition, qu’il y ait des négociations et que les victimes ne soient pas dédommagées. On est entrain d’observer la situation, on ne dort pas. Je demande à l’ensemble des commerçants de suivre cela de près.

Interview décryptée par Alpha Assia pour Guineematin.com

 

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