A la rentrée du camp Boiro, on a vue un jeune adjudant-chef qui a tiré 3 coups de pistolet et qui a annoncé « vous êtes libres »… C’est là que j’ai découvert pour la première fois les militaires qui venaient de prendre le pouvoir. Le colonel Lansana Conté est apparu sur l’escalier et les anciens pensionnaires du camp Boiro étaient en bas. Il leur a dit « vous êtes libres, vous pouvez rentrer chez vous, nous aurons beaucoup de choses à nous dire. Pour le moment, rentrez voir vos familles »…

Il y a aujourd’hui 33 ans qu’une junte militaire dirigée par le colonel Lansana Conté prenait le pouvoir en Guinée, une semaine après la mort du président Ahmed Sékou Touré, premier président de la Guinée indépendante. Cette date du 3 avril 1984 a été un tournant dans l’histoire de la Guinée après les 26 ans du règne du dictateur, responsable suprême de la Révolution.

Pour revenir sur cette page de l’histoire politique de notre pays, Guineematin.com s’est adressé au ministre Boubacar Yacine Diallo, ancien journaliste de la radiotélévision guinéenne, ancien directeur général de la RTG, ancien président du conseil national de la communication, ancien ministre et surtout témoin de ce putsch militaire du CMRN (Comité Militaire de Redressement National).

Guineematin.com : le 3 avril 1984 des militaires dirigés par le colonel Lansana Conté avaient pris le pouvoir dans notre pays. A l’époque, vous étiez jeune reporter à la RTG. Racontez-nos comment vous avez vécu cette journée.

Boubacar Yacine Diallo : je voudrais commencer par dire que ce matin-là, comme tous les matins, après avoir écouté RFI à 6 heures 30 qui annonçait qu’un bureau politique allait se réunir au palais du peuple pour désigner le successeur du président Sékou Touré, je suis passé sur la radio nationale et il n’y avait aucun signal quasiment. A 7 heures, j’ai entendu une musique, pas militaire, mais une musique de hauts faits qui avait été mise à l’antenne par le directeur technique, Mbaye Diagne. Et soudain, j’ai entendu une voix qui annonçait le communiqué numéro 1 qui semblait au tout début rendre hommage au président Sékou Touré et par la suite qui a fait toutes les condamnations et qui a annoncé que l’armée avait décidé de contrôler le pouvoir et de restituer les libertés aux populations. Issa Condé, qui était jeune reporter aussi, est venu à mon domicile. Il m’a dit qu’il faut qu’on aille à la radio. Je lui ai dit non, que je n’ose pas les militaires. Il m’a encouragé et nous sommes allés à la Voix de la Révolution.

Arrivés là, comme nous étions des jeunes reporters, nous avons été stationnés au rez-de-chaussée. Quelque rares journalistes pouvaient accéder aux studios. Je suis resté là, avec tous nos camarades. Entre temps, le capitaine Facinet Touré est arrivé, c’est lui qui avait lu le premier communiqué, pour lire un deuxième communiqué. Il me connaissait déjà à l’université de Kankan, et il m’a demandé ce que je faisais là alors qu’ils vont libérer les détenus au camp Boiro. L’équipe qui devait s’y rendre avait déjà été faite : Mamady Condé, Alkhaly Mohamed Kéita, Abdoulaye Cissé Watt. Le simple fait que la capitaine Facinet ait évoqué mon nom, le directeur d’alors, Emmanuel Katy, a demandé à ce que je m’embraque. Nous sommes venus au camp Boiro.

A la rentrée, on a vue un jeune adjudant-chef qui a tiré 3 coups de pistolet et qui a annoncé « vous êtes libres ». Plus tard, je me suis rendu compte que l’adjudant-chef, c’étai Bagbo Zoumanigui. Nous nous sommes engouffrés dans le camp où nous nous sommes arrêtés pêle-mêle. Le hasard a voulu que je m’arrête devant la cellule du commandant Kabassan Kéita. Moi je ne le connaissais pas, mais dès qu’il est sorti, tous les militaires qui étaient dans la cour se sont rués sur lui et l’ont porté en triomphe. On a découvert toutes les horreurs du camp Boiro : des gens qui avaient écrit par leur sang, même par leurs matières fécales (je regrette, mais permettez que je le dise parce qu’on l’a vécu). Il y avait beaucoup de malades qui ont été transportés à l’hôpital Donka qui est proche, et les autres ont été embarqués dans des bus, transportés au camp Alpha Yaya.

C’est là que j’ai découvert pour la première fois les militaires qui venaient de prendre le pouvoir. Le colonel Lansana Conté est apparu sur l’escalier et les anciens pensionnaires du camp Boiro étaient en bas. Il leur a dit « vous êtes libres, vous pouvez rentrer chez vous, nous aurons beaucoup de choses à nous dire. Pour le moment, rentrez voir vos familles ». Ensuite, nous avons repris le chemin de Boulbinet.

Lorsque nous sommes arrivés à Téminétaye, c’est là qu’un de nos techniciens a enregistré « Sâ Barâ Mafindi » que les femmes étaient entrain de chanter. Voilà, la journée telle que le jeune reporter l’a vécu.

Guineematin.com : du camp Alpha Yaya à la maison de la radio à Boulbinet quelle est l’ambiance qui prévalait ?

Boubacar Yacine Diallo : les populations avaient envahi les rues, en dansant, en chantant à la gloire des militaires qui venaient de prendre le pouvoir. Comme journaliste, j’ai été frappé parce que, quelques jours auparavant, j’avais suivi aussi le cortège qui ramenait la dépouille mortelle du président Sékou Touré de l‘aéroport jusqu’au palais du peuple. J’avais vu comment les populations étaient en pleurs. Le 3 avril, j’ai vu les mêmes populations chanter la gloire de ceux qui venaient non pas de renverser le président Sékou Touré, parce qu’il était déjà décédé, mais ce qui restait de son régime.

Guineematin.com : vous avez vécu les deux premiers régimes que notre pays a connus. Quelle comparaison pouvez-vous en faire ?

Boubacar Yacine Diallo : comme journaliste, je suis arrivé à la fin du régime de Sékou Touré. Il est vrai que j’ai couvert quelques unes de ses activités. D’ailleurs, j’ai écrit un livre dans lequel j’ai comparé les deux régimes. J’avais établi le fait que sous le régime de Sékou Touré, il y a eu beaucoup de morts, tel que cela a été révélé, beaucoup d’exactions. Mais, il faut reconnaître aussi que du point de vue industriel, il y avait un début qui avait été mis en place. Ce que vous appelé les bandits à col blanc n’étaient pas à l’abri parce qu’on voyait parfois certains d’entre eux qui étaient exposés au palais du peuple, sur l’esplanade, sous le soleil, parfois rasés. Il voulait, je crois, lutter contre la corruption, les détournements de deniers publics. Sous le règne du président Conté, ver la fin, la situation s’est aggravée, les vols se sont multipliés. J’aime prendre le recul avant de comparer. Simplement, on dit que le président Sékou Touré et ses compagnons ont conduit la Guinée à l’indépendance ; le président Lansana Conté a conduit notre pays dans la démocratie et l‘Etat de droit, y compris d’ailleurs la libéralisation des ondes.

Guinematin.com : le camp Boiro qui était le symbole de l’arbitraire, a aujourd’hui changé de visage. Est-ce que ce la n’est pas une atteinte à la mémoire de notre pays ?

Boubacar Yacine Diallo : je pense que c’es une faute politique et un dommage historique. Je pense qu’on aurait dû garder, pour nous qui avons vu le camp Boiro le jour où les détenus ont été libérés, on aurait dû le laisser, laisser cette partie du camp pour immortaliser, non pas ceux qui ont tué, mais ceux qui ont vécu là les pires moments de leurs vies. Les gens auraient pu venir s’incliner devant la mémoire des illustres disparus du camp Boiro. Malheureusement, des gens qui ne connaissent pas l’histoire sont venus détruire ce symbole inoubliable de l’histoire, cela m’attriste.

Guineematin.com : avez-vous un dernier mot à placer monsieur Diallo ?

Boubacar Yacine Diallo : mon dernier mot, c’est de me souvenir du régime du président Sékou Touré. Personnellement, c’est lui qui m’avait accordé ma bourse de journalisme en Roumanie. Je ne l’oublierai pas et d’ailleurs, pour l’anecdote, cette bourse avait été détournée et elle m’a été restituée par lui. Pour ce qui est du régime de feu Général Lansana Conté, j’ai admiré chez l’homme son franc-parler. Pour le reste, on va voir, comme j’écris des livres…

Propos recueillis par Alpha Mamadou Diallo et Ibrahima Sory Diallo

Ci-dessous, nos deux vidéos de l’interview :


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