Trois mois après les élections locales du 04 février dernier, la Guinée peine encore à installer les conseils communaux élus à l’issue de ce scrutin. La faute à une crise post-électorale née de l’annulation de plusieurs procès-verbaux de bureaux de vote favorables à l’opposition. Pour en parler, Guineematin.com a reçu Mamadou Bhoye Sall, élu du parti Nouvelles Forces Démocratiques (NFD) à la mairie de Ratoma. Nous revenons notamment sur son regard sur cette crise post-électorale et sur les travaux du comité de suivi de l’accord du 12 octobre 2016, censé trouver solution à cette crise.

Décryptage !

Guineematin.com : Bonjour Mamadou Bhoye Sall, vous êtes élu du parti NFD (Nouvelles Forces Démocratiques) à la mairie de Ratoma, vous étiez depuis plusieurs semaines à l’étranger d’où vous avez suivi la crise post-électorale liée à la contestation des résultats des élections locales par l’opposition républicaine. Quelle est votre position sur cette crise politique ?

Mamadou Bhoye Sall : Bon, j’étais en mission du parti. Dès après les élections locales, étant le coordinateur des antennes de l’extérieur, le parti m’a mandaté pour aller renforcer notre parti à l’extérieur. Cette mission m’a conduit en Amérique du Nord notamment aux Etats-Unis, où nous avons réussi à installer des antennes dans beaucoup d’autres Etats. Donc, c’était l’objet de ma visite.

Par rapport à la crise post-électorale que nous vivons, il faut dire que c’est une situation très regrettable. Mais cette situation était même prévisible, parce que vu le code électoral révisé qui a été adopté par les deux grands partis politiques du pays (RPG Arc-en-ciel et UFDG), je pense qu’on ne pouvait pas éviter cela.

Guineematin.com : Vous pensez que c’est le code électoral qui est à l’origine de cette crise post-électorale ?

Mamadou Bhoye Sall : Bien sûr ! Parce que ce code électoral dit clairement à son article 114, qu’après les élections, s’il y a des contestations, les partis ont 48 heures pour saisir les CACV par rapport à ces contestations, et après les décisions des CACV, ce sont les tribunaux de première instance qu’il faut saisir pour d’éventuels recours. Et après là-bas, il n’y a plus de recours possible. Mais le problème est que ce sont les magistrats des tribunaux de première instance qui dirigent aussi les CACV, et ce sont les mêmes personnes qui ont dirigé les CACV qui vont statuer sur les recours. Dans ce cas, est-ce que les recours pourront prospérer ?

Donc il faut reconnaitre qu’il y a eu bien sûr des fraudes lors de ces élections, des fraudes qui ont eu lieu de part et d’autre. Moi j’étais tête de liste du parti Nouvelles Forces Démocratiques à Ratoma, je vous dis que nous avons enregistré des fraudes un peu partout. Et de la part de l’UFDG, et de la part du RPG Arc-en-ciel. Donc, si j’entends aujourd’hui que l’UFDG réclame la restitution des voix qu’elle a perdues, peut-être que c’est leur droit, mais puisque le contentieux électoral est vidé par les juridictions compétentes prévues par la loi, moi je pense que ce problème ne pourra pas être résolu par ce dialogue politique. Il faut appliquer la loi et chercher à changer cette loi pour ne pas qu’on se retrouve devant une telle situation lors des élections prochaines.

Guineematin.com : Vous préconisez l’application stricte de la loi, mais cette même loi ne donne pas compétence aux présidents des CACV d’annuler les procès-verbaux des bureaux de vote comme cela a été fait !

Mamadou Bhoye Sall : Je suis entièrement d’accord avec ça, ils n’ont pas le droit de le faire. Mais s’ils le font…

Guineematin.com : C’est qu’ils ont eux-mêmes violé la loi !

Mamadou Bhoye Sall : Oui on peut dire qu’ils ont violé la loi, mais dans ce cas ce sont eux qui ont violé la loi qui doivent être sanctionnés. Ça c’est comme un match de football, quand un arbitre siffle un pénalty par exemple et qu’on se rend compte que le pénalty n’est pas valable, c’est l’arbitre qu’on doit sanctionner, mais le pénalty lui sera validé. Donc c’est la même chose ici, on ne doit pas créer un précédent. Il y a une loi, un code électoral qui a été voté par les deux grands partis politiques par un forcing au niveau de l’Assemblée nationale. Parce qu’il y a beaucoup de députés qui n’étaient pas d’accord avec ce code électoral, y compris le président de notre parti Mouctar Diallo. Mais ils ont malgré tout voté la loi à l’Assemblée nationale, donc qu’on applique la loi.

Je vous ai dit que nous-mêmes on a été victime de fraudes de la part des deux partis (RPG et UFDG), mais nous, on est républicain et donc, nous nous remettons à la loi. Et nous allons nous battre pour que cette loi soit changée afin que les élections à venir ne soient pas des élections qui vont déboucher sur des contestations entraîner des morts d’hommes ou bien à une paralysie totale du pays comme ce que nous vivons actuellement.

Guineematin.com : Donc selon vous le combat doit être celui de lutter pour la modification de l’actuel code électoral, plutôt que de lutter pour récupérer ses suffrages qui ont été illégalement annulés ?

Mamadou Bhoye Sall : Effectivement. Moi je n’ai pas dit que des voix n’ont pas été volées, mais on a dit que quand les magistrats statuent c’est sans recours, c’est ce que la loi dit. Maintenant si on essaye de modifier ça par un dialogue, c’est très dangereux pour le pays, parce qu’on aura créé un précédent dont chacun pourra se valoir lors des élections à venir pour ouvrir des brèches qui vont aussi amener à des contestations. Donc, il faut plutôt se battre pour modifier le code électoral que nous avons, ensuite le fichier électoral. Je pense que les acteurs politiques pour la plupart se trompent de cible.

Le fichier électoral que nous avons actuellement, c’est un fichier qui est très dangereux pour le pays. Je vous donne un exemple, quand on vous dit que la population de Mandiana est plus nombreuse que celle de Labé, ou bien que la population de la région de Kankan est plus nombreuse que celle de Conakry, ça c’est dangereux.

Guineematin.com : Oui mais cela avait été expliqué par le gouvernement. Les autorités ont dit que ça s’explique par le fait la région de Kankan regorge beaucoup de mines notamment à Siguiri, qui attirent du grand monde !

Mamadou Bhoye Sall : Cela ne tient absolument pas la route. Il n’y a pas aujourd’hui une région minière plus que Boké, mais si vous regardez le fichier électoral, Boké n’est pas plus peuplé que Conakry. Donc, il y a eu des enrôlements même d’enfants, nous avons démontré ça. Et puis, il faut souligner que depuis que ce fichier électoral a été constitué, il y a eu certainement des morts, il y a eu des personnes qui ont atteint l’âge de voter, donc pour toutes ces raisons, ce fichier nécessite un toilettage. Donc, je pense que tous ceux qui veulent se battre pour une démocratie dans ce pays, doivent se battre pour que ce fichier électoral soit toiletté avant les prochaines élections.

Guineematin.com : Là vous rejoignez l’UFDG, parce qu’on a suivi Cellou Dalein la dernière fois, qui a dit que le toilettage du fichier électoral est une priorité avant les prochaines élections !

Mamadou Bhoye Sall : Ça devait être même une priorité avant les élections passées.

Guineematin.com : Actuellement le comité de suivi de l’accord politique du 12 octobre 2016 se réunit pour tabler sur le contentieux électoral entre autres, quel est votre position par rapport à ces travaux ?

Mamadou Bhoye Sall : Bon ! Je pense personnellement que ce comité de suivi ne va pas résoudre le problème pour deux raisons. Premièrement, si ce comité de suivi arrive à un consensus autour du contentieux électoral, ça sera un consensus qui va violer la loi. Deuxièmement, nous sommes en train de tourner autour d’un cercle vicieux, répéter la même chose et vouloir attendre des résultats différents, ce qui n’est pas possible. Depuis combien de temps on est train de faire des dialogues ? Quand il y a des manifestations et qu’il y a des morts d’hommes, l’opposition se retrouve et délègue le chef de file de l’opposition qui va aller rencontrer le président de la République, ils vont conclure qu’ils vont travailler ensemble pour résoudre le problème. Après c’est le dialogue qui reprend, le dialogue n’aboutit pas, et puis l’opposition reprend la rue, donc on est en train de tourner en rond.

Guineematin.com : La faute à l’opposition ou au pouvoir ?

Mamadou Bhoye Sall : La faute aux deux camps. Parce que dans les conditions normales, le gouvernement devait tout simplement appliquer la loi, organiser les élections à date et assurer la transparence de ces élections. Parce que, pour la plupart c’est ce qui amène des contestations, c’est ce qui amène des morts d’hommes, c’est ce qui amène des pillages et tout ce qui s’en suit avec tout le cortège de malheurs que nous savons. L’opposition aussi, a sa part de responsabilité dedans parce que, on peut essayer de résoudre un problème par une même méthode une, deux ou trois fois, mais si ça ne marche pas, il faut changer de stratégie. On ne peut pas utiliser les mêmes méthodes et s’attendre à des résultats différents.

Aujourd’hui, nous au niveau des Nouvelles Forces Démocratiques, vous le savez, on ne participe plus aux manifestations de rue. Parce que nous avons vu que depuis 2011 on est en train de manifester, il y a des gens qui meurent pour quels résultats ? Je vous dis que c’est extrêmement grave ce qui se passe. Quand il y a des morts d’hommes, nous les acteurs politiques, on se mobilise, on va dans les familles pour présenter des condoléances, on amène un sac de riz, on amène des petites sommes d’argent et on disparait. Le plus souvent ce sont les bras valides des familles même qui sont en train de mourir, et jusqu’à présent on est train de répéter les mêmes choses.

Il y a beaucoup d’autres méthodes qu’on peut utiliser sans les familles ne soient endeuillées. Si le gouvernement n’accepte pas d’appliquer la loi, il faut se plaindre par exemple auprès des juridictions supranationales pour amener le gouvernement à appliquer la loi. Il y a beaucoup d’autres méthodes que nous pouvons faire. Par rapport à ce comité de suivi, vous avez entendu l’opposition qui menace de se retirer des travaux pour reprendre les manifestations, donc c’est un cercle vicieux qui ne donne pas de résultats malheureusement, et c’est la population guinéenne qui est prise en otage.

Guineematin.com : Est-ce que vous des NFD vous souhaiteriez être représentés à ce comité de suivi ?

Mamadou Bhoye Sall : Non ! Pas du tout. Mais on était membre de ce comité de suivi, et on s’est retiré volontairement parce que si vous vous rappelez, le dernier accord qui a été signé, on était contre le point 2 de l’accord. Donc, on ne peut pas faire partie de ce comité de suivi qui travaille pour la mise en œuvre de cet accord dont nous sommes contre, parce que ça c’est un recul démocratique que nous avons dénoncé avec beaucoup d’autres partis politiques. Donc on s’est volontairement retiré de ce comité de suivi, sinon on était membre de l’opposition républicaine et on participait activement à ses travaux.

Guineematin.com : Mais il y a beaucoup qui pensent que vous vous êtes retirés de l’opposition républicaine parce que l’UFDG a refusé de vous céder la mairie de Ratoma !

Mamadou Bhoye Sall : Non ! S’il vous plait ! On n’a jamais demandé à l’UFDG de nous céder la mairie de Ratoma, ça des mauvaises interprétations, c’est des calomnies orchestrées bien sûr par certains membres de l’UFDG. Nous, on était en alliance avec l’UFDG, l’UFDG nous a dit que maintenant chacun n’a qu’à aller seul aux élections, chacun pour soi, Dieu pour tous. On s’est retrouvé au niveau des Nouvelles Forces Démocratiques, nous avons décidé de nous présenter aux élections et nous nous sommes présentés, et on a eu ce qu’on a eu et on l’assume. Nous, notre objectif c’est le bien-être de la population guinéenne en général.

Guineematin.com : Et si le comité de suivi décide finalement de restituer les voix annulées à l’UFDG, quelle sera réaction de votre parti ?

Mamadou Bhoye Sall : Tant mieux ! Mais ça sera quelque chose de très grave, parce qu’on aura créé un précédent. Donc prochainement, tous ceux qui participeront aux élections vont se référer à ça, ils vont dire que nous avons été volés, donc il faut que ça soit restitué. Il faut qu’on essaye dans ce pays, qu’on essaye d’appliquer les lois de la République, ça c’est très important. Qu’on essaye d’attaquer les juges qui ont annulé les résultats au niveau des CACV, là je suis d’accord. Mais dire qu’il faut violer la loi, là nous ne sommes pas d’accord. Mais, si c’est ce qui va arranger, tant mieux. Mais on aura créé un précédent dont vous et moi, nous ne pouvons pas mesurer les conséquences.

Guineematin.com : Sauf qu’en maintenant les résultats comme tel, ça peut être aussi un précédent. C’est-à-dire que si le pouvoir sait que les présidents des CACV peuvent annuler les résultats, il peut en faire une arme pour toujours gagner les élections !

Mamadou Bhoye Sall : Non ! Je ne suis pas d’accord avec ça. Parce que, il faut tout faire avant les prochaines élections, pour que le fichier électoral soit assaini, et pour assurer la transparence des élections pour ne pas qu’une telle situation soit enregistrée à l’avenir. L’Assemblée nationale n’a qu’à voter une loi qui donne des garanties s’il y a un contentieux électoral soit résolu par d’autres juridictions comme la cour constitutionnelle ou même la cour suprême, on peut aussi trouver des mécanismes de recomptage des voix, il y a beaucoup d’autres choses qu’on peut faire pour palier à ça. Mais que ça soit une loi, nous nous voulons que la loi soit respectée.

Guineematin.com : Je rappelle que vous êtes élu à la mairie de Ratoma sous les couleurs des NFD, une mairie largement remportée par l’UFDG, est-ce que malgré vous avez des contacts avec d’autres partis en vue d’éventuelles alliances ?

Mamadou Bhoye Sall : Oui on a été contacté pas seulement à Ratoma, mais partout où nous avons présenté des candidats.  Donc nous avons été contactés plusieurs partis pour des alliances y compris l’UFDG. Mais nous leur avons dit que nous devons formaliser les alliances, c’est-à-dire que les individus qui nous ont contactés, nous leur avons dit qu’ils doivent venir avec un mandat de leur bureau exécutif signé par leur président pour qu’on ouvre les négociations sur l’ensemble des élus et l’ensemble des circonscriptions. Mais malheureusement, ils ne sont pas revenus encore, ils sont plutôt en train d’opérer d’une autre manière. Ils sont en train de contacter nos élus directement pour essayer de les déloger.

A Sangarédi par exemple on a eu deux sièges, l’UFDG a corrompu notre tête de liste et il est déjà parti, donc c’est comme ça qu’ils sont en train d’opérer, voir les gens un à un. Malheureusement aussi, c’est une élection de personnes, quand celui est élu sous les couleurs d’un parti s’en va, il n’y a pas de possibilités pour le parti de le remplacer.  Mais ne sommes pas contre qu’on négocie avec l’UFDG et qu’on fasse une alliance avec l’UFDG, mais il faut que ça soit formel, il faut que ça soit officiel.

Propos recueillis par Alpha Fafaya Diallo pour Guineematin.com

Tel. 628124362

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