Dr. Dansa Kourouma

Le peuple de Guinée va célébrer demain mardi 02 octobre 2018, le 60ème anniversaire de l’accession de notre pays à l’indépendance. Cette année, les festivités officielles se tiendront à Conakry avec des cérémonies qui auront lieu simultanément dans toutes les villes de l’intérieur.

A la veille de la célébration de cette date historique, la rédaction de Guineematin.com a tendu son micro à Dr Dansa Kourouma, président du Conseil National des Organisations de la Société Civile Guinéenne (CNOSCG). Nous avons parlé de la date du 02 octobre et de la situation de la Guinée 60 ans après son accession à la souveraineté nationale.

Guineematin.com : la Guinée s’apprête à célébrer demain le 60ème anniversaire de son accession à l’indépendance. Une indépendance proclamée le 02 octobre 1958 après le NON au référendum organisé quelques auparavant. En tant qu’activiste de la société civile guinéenne, que représente cette date pour vous ?

Dr Dansa Kourouma : c’est une date historique. C’est la plus importante date dans la vie politique de notre nation, parce que c’est au cours de cette date que la Guinée a retrouvé sa souveraineté, que les Guinéens ont retrouvé leur indépendance, que le peuple guinéen a été débarrassé du fardeau de la colonisation avec son cortège de domination, d’instrumentalisation, d’asservissement à la fois de nos âmes et de nos ressources.

Donc imaginez que des guinéens pour la plupart à la fleur de l’âge c’est-à-dire de la trentaine, de la quarantaine d’années ont décidé de mettre fin à toute forme de domination du peuple de Guinée pour qu’on accède à notre indépendance totale et intégrale. C’est pour moi une occasion de saluer la mémoire de ces pères fondateurs de l’indépendance, même si aujourd’hui leur mémoire a été souillée par le manque de confiance de l’élite politique.

Leur âme a été souillée par l’incapacité des dirigeants successifs de ce pays, à reconnaître à ces pères fondateurs la place et le rôle de héros qu’ils ont joués pour l’accession à l’indépendance de notre pays. Et ceci quel que soit ce que c’est devenu après, même s’il y a des cas de morts ou des cas de torture ou de toute sorte de violations des droits de l’Homme. Ça c’est les aspects négatifs mais assumons aussi les aspects positifs.

C’est parce qu’ils ont été courageux, audacieux et des vrais patriotes, qu’ils ont pris la bonne face et le bon côté de l’histoire, c’est-à-dire redonner au peuple de Guinée sa dignité qu’il a perdue dès qu’on a rencontré les premiers colons. Et petit à petit, la colonisation s’est imposée comme une forme d’exploitation de l’Homme par l’Homme.

On cultivait mais on ne savait pas où les fruits de notre culture vont, on exploitait des mines mais on ne savait pas où l’argent de ces mines partait, on pêchait dans nos eaux et on ne savait pas ces poissons servaient à quoi. On ne faisait que travailler et ce travail-là ne profitait qu’aux blancs. Donc aujourd’hui, si l’occasion m’est offerte d’être parmi ceux qui portent une partie de la voix du peuple de Guinée parce qu’avant l’indépendance ma maman n’était pas née, peut-être qu’à l’indépendance ma maman n’avait que deux ans, donc je demande aux guinéens de toute obédiences, de toute tendances, de toute ethnies de se pardonner.

Guineematin.com : vous dites que l’âme de ceux qui se sont vraiment battu pour l’accession de notre pays à l’indépendance a été souillée, qui est responsable de cela ?

Dr. Dansa Kourouma

Dr Dansa Kourouma : écoutez, je dis bien c’est l’élite politique. Il faut reconnaître que l’histoire de la Guinée a été falsifiée, elle a été travestie, elle a été pervertie. Je ne peux pas indexer une personne parce que ce n’est pas une personne qui était à la base de ça. C’est tout un système qui était orchestré pour éviter le souvenir collectif, pour éviter la mémoire collective. C’est tout une stratégie, vous convenez avec moi que la meilleure façon de faire la guerre à un peuple ce n’est pas de l’envahir par une armée, c’est de pervertir son système éducatif, c’est de pervertir sa culture. Un peuple sans culture, c’est un peuple qui n’a pas d’âme.

Et puis encore les fausses histoires qui sont inventées sur le passé, la jeune nation guinéenne n’a pas eu le courage de fouiller, d’assumer cette histoire, de reconnaître à ceux qui ont conquis l’indépendance leur mérite ; de reconnaître à ceux qui ont été victimes aussi de cette indépendance leur mérite. Certains sont morts pour l’indépendance, d’autres à la cause de l’indépendance.

Guineematin.com : après avoir passé dans les quatre régions naturelles du pays, les festivités commémoratives de cette fête reviennent cette année à Conakry. Comment appréciez-vous l’organisation qui est en cours ?

Dr Dansa Kourouma : j’ai l’impression qu’on n’a pas eu le temps pour nous préparer. La partie infrastructurelle qui a caractérisé les fêtes tournantes je ne l’ai pas sentie à Conakry, je n’ai pas vu d’infrastructure qui a été inaugurée. On est en train maintenant de défoncer les routes pour mettre quelques couches de bitume, mais ça ce n’est plus pour le 02 octobre parce que la fête c’est demain. Vous voyez la devanture de notre bureau, c’est pratiquement inaccessible parce que le goudron a été enlevé pour mettre de nouveaux bitumes ; c’est normal. Côté infrastructurel c’est un fiasco total, nous n’avons pas vu d’infrastructures et pourtant on le savait bel et bien qu’après Kankan ça allait être Conakry.

On dormait sur nos lauriers, on attendait quelques un ou deux mois de la fête pour mettre en place une commission d’organisation. Ça c’est de l’improvisation. Mais côté capacité d’assumer l’histoire, côté commémoratif, côté festif, il y a une avancée importante parce que je vois tout le gouvernement est mobilisé, la ville de Conakry est en ébullition, il y a un toilettage qui est en train d’être fait. Les immondices d’ordures sont en train d’être déplacées par ci, par là. Il y a près de dix chefs d’Etats qui sont attendus, c’est une très bonne chose ça. Cela permettra de donner un coup d’oxygène à notre conscience collective.

Guineematin.com : le stade du 28 septembre a été choisi pour la célébration de cette fête, mais certains guinéens n’approuvent pas ce choix parce qu’ils se rappellent du massacre survenu dans ce stade en 2009. Vous êtes d’avis avec ces compatriotes ?

Dr Dansa Kourouma : c’est une façon aussi de nous réconcilier avec notre histoire. Il y a eu des matches de football qui se sont tenus au stade du 28 septembre, pourquoi on n’a pas crié au scandale ? Si le 28 septembre est une date historique teintée d’horreur ou de honte pour notre pays mais le 28 septembre aussi c’est la date à laquelle la Guinée a assumé sa dignité devant le colonisateur. Une fois encore, il faut éviter que les moments horribles de notre pays puissent prendre le dessus sur les moments de gloire.

C’est pourquoi, organiser la fête au stade du 28 septembre, pour moi c’est une façon de reconnaître à l’histoire sa vraie raison. Et cela ne m’amène pas à désespérer par rapport aux victimes. Je me suis battu pendant toutes ces années avec les moyens dont je dispose pour que les victimes puissent retrouver la justice, je ne renoncerai à aucun micron de ce combat et de cette conviction. Mais célébrer la fête au stade du 28 septembre, ça peut être une façon de nous réconcilier avec notre histoire qui a été à la fois glorieuse et catastrophique.

Guineematin.com : aujourd’hui, la République de Guinée a 60 ans. Quel regard portez-vous sur la situation de notre pays après 60 années d’indépendance ?

Dr. Dansa Kourouma

Dr Dansa Kourouma : j’ose vous dire avec assez d’objectivité que je ne suis pas très fier de l’évolution de la Guinée sur le plan politique, social et économique. Nous sommes sur la voie du développement quand même mais je pense que beaucoup reste à faire. 60 années après, les Guinéens n’ont pas appris à se pardonner, à se parler. L’élite politique a été incapable de construire un consensus politique minimum pour mettre le pays sur la trajectoire du développement.

Les différentes composantes de notre pays commencent à s’identifier à travers leurs ethnies, leurs communautés. Et le pouvoir reste encore influencé par l’ethnie et ça, je ne suis pas fier de cette manière de faire. Ce qui me déçoit de plus, c’est la violence qui est ancrée dans le quotidien du guinéen. La seule façon de nous faire entendre c’est de nous violenter, la violence à la fois verbale et physique.

Violenter notre histoire, violenter notre passé, obscurcir le chemin devant les générations futures. C’est la plus grande déchéance que j’ai enregistrée après 60 années de colonisation. Soixante années après, nous disposons de nos ressources minières, on n’est incapable de les transformer pour l’intérêt supérieur de nos concitoyens. C’est toujours la dicta d’une minorité en complicité avec le colonisateur qui fait main basse sur les ressources de ce pays. Je ne suis pas fier de cela.

Je ne suis pas fier du fait que notre système éducatif ne nous permet pas de nous mettre sur la trajectoire du vrai développement. On a un système éducatif calqué, d’ailleurs un système éducatif abâtardi qui ne ressemble à rien, qui ne permet pas de former des guinéens de type nouveau, capables de cerner les enjeux du passé ; capables d’analyser, de tirer des opportunités du présent pour un avenir radieux pour les différentes générations.

Je ne suis pas du tout fier de ma classe politique, je ne suis pas fier de ma classe sociale, je ne suis pas fier de la gouvernance de mon pays quand on sait que des Guinéens continuent de mourir comme si à l’indépendance des Guinéens étaient morts pour avoir notre indépendance NON. Pourquoi ce recul dans l’exercice de nos libertés individuelles ? Pourquoi ce recul dans la conscience collective ? Pourquoi les Guinéens ne s’aiment pas ? Pourquoi les Guinéens ne se regardent pas en tant que composantes d’une même nation ? On se regarde en tant peulh, malinké, soussou, forestier, je ne sais quoi d’autres.

Pourquoi nous ne parvenons pas encore à gérer notre pays de telle sorte qu’il y ait l’égalité, l’équité entre hommes et femmes ? Pourquoi nous ne parvenons pas à créer la valeur ajoutée dans l’exploitation de nos ressources pour que ça profite en termes d’emploi pour des millions et milliers de jeunes qui sont coulés dans le désespoir qui les pousse à prendre le chemin de l’occident ; le chemin de la vie ou de la mort sur la méditerranée ? Est-ce que nos hommes politiques sont-ils conscients de leur échec par rapport à leur responsabilité face à cette nation ? Non !

Je dirai une fois encore, profitons du 02 octobre à la fois pour célébrer la mémoire des grands hommes qui ont marqué ce moment ; assumer cette histoire avec responsabilité et dignité. J’ai entendu le chef de l’Etat dire hier devant des journalistes français qu’il assume le passé de la Guinée, les parties glorieuses et les parties macabres. Je salue ce courage-là du président de la République quand même qui osé assumer cette histoire. C’est le premier pas de la réconciliation, et le deuxième pas c’est de dire la vérité et de rendre justice à ceux qui ont été brimés, retourner à ces familles, la dépouille de leurs pères pour leur permettre de leur réserver un enterrement digne de nom dans un espace qui les convienne.

C’est une façon de leur rendre justice, le fait de reconnaître que ceux qui sont morts au camp Boiro ne sont pas morts parce qu’ils sont des traîtres, ils sont morts parce qu’ils sont des Guinéens qui se sont opposés à un système politique. Cette vérité est importante à rétablir, est-ce qu’aujourd’hui il est possible de faire la part des choses entre les comploteurs et les opposants ?

Tant que la Guinée ne parvient pas à assumer cette histoire avec responsabilité, avec confiance dans un consensus national, nous allons continuer à avoir un horizon sombre et obscur qui ne permettra pas de mettre ce pays sur la trajectoire du développement.

Guineematin.com : vous avez dénoncé la division des guinéens qui mettent souvent en avant l’ethnie au lieu de la nation. Si on vous demandait de transmettre un message au peuple de Guinée aujourd’hui, qu’est-ce que vous lui direz ?

Dr Dansa Kourouma : d’abord à la population guinéenne, et quand je m’adresse à la population guinéenne, tous ne me liront pas parce que la plupart ne va pas sur les médias en ligne et les réseaux sociaux. Mais je m’adresse à l’élite politique de notre pays ; ceux qui, par vocation, ont choisi de mener la politique pour gérer les destinées de notre pays. Je m’adresse à ces hommes politiques qui ont choisi d’aller à l’école et d’utiliser leur savoir pour sortir notre pays dans le désespoir.

Mais je m’adresse aussi à ces leaders d’opinion qu’ils soient des religieux, qu’ils soient des hommes de foi, qu’ils soient des leaders de la société civile, des syndicalistes, des opérateurs économiques, hommes politiques ou des intellectuels écoutés, qu’ils comprennent que notre pays ne sait pas aujourd’hui où il veut aller parce qu’on a cessé de croire à notre destin commun. On a cessé de croire que la Guinée appartient à toute cette communauté, que c’est l’ensemble de cette diversité ethnique qui fait la diversité de coloration de notre pays, par conséquent qui fait sa beauté.

On a refusé de nous accorder sur le minimum pour sortir notre pays du désespoir et on a refusé de nous écouter et de nous parler. Tant qu’on n’acceptera pas de nous écouter, de nous parler, tant qu’on n’acceptera pas de considérer les égarements du passé comme des lacunes dans notre histoire et de bâtir notre avenir sur la base de la vérité, de la sincérité, donc de la justice et du dialogue, notre pays n’ira nulle part.

Des pays qui ont été indépendants après nous, le Rwanda qui est sorti d’une guerre fratricide aujourd’hui a retrouvé la trajectoire du développement parce que les Rwandais ont accepté de se pardonner après avoir dit la vérité. Certains sont allés en prison, d’autres ont été libérés, d’autres se sont exilés et aujourd’hui on est en train de traquer les responsables de ces crimes. Aujourd’hui, les Rwandais sont sur la trajectoire du développement parce qu’ils ont osé affronter leur histoire, leur passé par le chemin du dialogue, par le chemin de la justice.

Je demande aux hommes politiques guinéens, quiconque n’a pas dans son projet de société la renonciation sur la base de la vérité historique ne trouvera pas les réflexes pour mettre ce pays sur orbite. Et la nouvelle génération, celle qui ne sait pas ce qui s’est passé de 1958 à 1984 et de 1984 à nos jours, je leur demande une fois encore de se donner les mains, d’oublier ces frustrations parce que nos dirigeants ont été incapables de faire la justice pour que les différentes victimes soient rétablies dans leurs droits.

Aux victimes une fois encore, tout le monde est coupable de quelque chose. Les victimes d’hier sont certainement les bourreaux d’aujourd’hui et vice-versa.

Alors je demande la mise en place d’une commission vérité, justice et réconciliation qui permettra à la Guinée de retrouver le chemin de la vraie réconciliation. Les gens aiment le dire peut-être par hypocrisie qu’il n’y a pas de réconciliation à faire entre les Guinéens. Si bien, les Guinéens doivent se réconcilier avec leur Etat, les Guinéens doivent se réconcilier avec leur histoire, leur passé. Les Guinéens doivent se réconcilier entre eux-mêmes. Il faut que le discours politique permette aux guinéens d’avoir de l’espoir et de l’espérance.

Pour terminer, je lance un appel enfin à nos religieux. Ils ont un rôle crucial, à nos historiens, à nos intellectuels qui ont cessé de retracer l’histoire de ce pays. Tous sont influencés par leur égo ethnique, par leur égo politique, qu’on accepte au lieu que la France ne rédige l’histoire de la Guinée pour nous, on peut réécrire notre propre histoire parce qu’on a des historiens de très haut niveau.

Alors que les intellectuels acceptent de se mettre à la tâche pour dire à la nouvelle génération ce qui s’est passé et pour qu’on accepte de se pardonner.

Et je souhaite à tous, bonne fête de l’indépendance, 60 années de colonisation, 60 années d’indépendance. C’est à nous de faire le bilan, c’est à nous de tirer les conséquences de cette évolution de la Guinée pour que dans une méditation profonde à l’unisson, qu’on puisse poser les vraies questions pour avoir les vraies réponses et mettre la Guinée sur le trajet du développement durable. Et, ça, c’est la responsabilité des générations actuelles et futures. Ceux qui sont du passé ont déjà fait leur travail, il nous revient de faire le nôtre et ça doit se faire dans une unité d’action.

Interview réalisée par Siba Guilavogui pour Guineematin.com

Tél. : 620 21 39 77/ 662 73 05 31

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