Feu Boubacar Kanté

Invité à une foire à Kankan, l’Almamy Bocar Biro BARRY de Dabola (homonyme de celui de Timbo), accompagné de son griot et d’une forte délégation, comprenant ses épouses et des membres de la cour royale, se présente devant un stand tenu par un jeune et charmant bijoutier KANTE.

L’Almamy et sa suite son émerveillés par la qualité et la beauté des bijoux. Il en acheta la totalité et promis de revenir à la prochaine foire et d’en faire autant.

C’est en ce moment que son griot le conseilla ceci : « Maître et Grand Almamy, et si vous proposiez au jeune bijoutier de l’amener avec vous à Dabola et de l’y installer au compte de votre auguste famille ? »

L’Almamy Bocar Biro approuva aussitôt la proposition de son griot. Il demanda alors au jeune bijoutier KANTE de venir avec lui à Dabola. Ce dernier marqua son accord qu’il subordonna à celui de ses parents. Ce qui, dans les sociétés africaines, est un principe non négociable.

L’Almamy Bocar Biro Barry Dabola se rendit alors chez les notables de Kankan qui influencèrent positivement la décision de la famille KANTE. Ainsi, arriva et s’installa à Dabola celui qui sera le futur père du célébrissime journaliste-reporter, Boubacar KANTE.

Cette histoire a été rapportée par le grand griot de Dabola aux obsèques de Boubacar KANTE en octobre 1997, après son lâche assassinat à Abidjan, en Côte d’Ivoire, à la veille de son retour définitif en Guinée.

C’est ce monstre du micro que nous voulons rendre hommage par devoir de mémoire de cette corporation de journalistes-reporters, parfois peu considérés, pourtant brillants, voire excellents, comme l’a rappelé si bien le doyen Pathé Gueye FALL du Sénégal aux ALMADIES, le 22 février 2013 lors de la réunion de l’AIPS-AFRICA. Il avait dit ce jour là, je cite « Pathé DIALLO, Kabinet KOUYATE et Gaoussou DIABY, c’était le mérite. Boubacar KANTE, c’était l’excellence ». On ne saurait mieux dire.

Pour la petite histoire, Boubacar KANTE fit ses premières classes à Dabola entre le champ, qui était l’occupation de sa classe d’âge, l’école coranique et française, et les jeux.

Fils aîné et unique garçon de sa mère, comme je l’appelais si affectueusement, il comprit très tôt ce qui allait être sa responsabilité familiale dans un foyer polygame, comme cela est de coutume en Afrique. C’est pourquoi, il s’imposa une discipline et une rigueur que personne ne s’étonna de sa réussite au lycée où il fut orienté. Il caressa quelque fois le ballon rond au poste de gardien de but. C’était comme un rituel que de jouer au ballon à Kindia, la pépinière du football guinéen.

Mais, Boubacar KANTE dont l’élégance le disputait au charme, n’était pour suer sur un terrain de jeu, mais dans une cabine de reportage pour pousser par le verbe les joueurs à se surpasser. Et cela, tout le monde le voulait, tant sa voix male tonnait et son vocabulaire riche et varié arrosait les acteurs du champ d’une inflation d’épithètes et de superlatifs. Un soleil venait de se lever sur la Guinée et ce soleil brillait de mille feux.

Plus tard, l’enfant de Dabola se retrouvera en Allemagne, avant d’occuper les fonctions du Directeur Général de Silyphone. Car, il était tout à la fois. Pour lui, la musique et le sport riment comme voile et vent, et sont des éléments dynamiques de la culture nationale.

Au même moment, le football guinéen prenait des galons. Après des tentatives vaines, ses efforts seront finalement récompensés en 1972 par le premier sacre du HAFIA FC en Coupe d’Afrique des Clubs Champions au Nakivubo stadium de Kampala, aux dépens du Simba Ouganda Army du virevoltant Wandéra.

La même année, grâce une complicité positive avec le phénoménal Boubacar KANTE, le troisième ballon d’or africain est décerné à Souleymane CHERIF. Le Syli National, deux ans auparavant, avait participé à sa première CAN dans la ville cotonnière de Wad Medani, au Soudan.

Présent à ce grand rend-vous, Boubacar KANTE et Pathé DIALLO feront partie des pionniers de l’UJSA (Union des journalistes Sportifs Africains) avec le congolais Tschimpupu Wa Tschimpupu, l’Ethiopien Fekrou Kidane, l’Ivoirien THIAM Belafonte, etc.

C’est encore Pathé et Kanté qui initieront pour la première fois au monde le duo commentaire-narrateur, qui est devenu courant de nos jours dans toutes les retransmissions d’évènements sportifs.

Mais Boubacar KANTE fait l’objet de beaucoup de jalousie et de convoitises. Ce qui contraste étrangement avec son tempérament d’indépendance. Le micro sportif et culturel constitue son arme redoutable à un moment où la musique guinéenne engrange des points, les Ballets Africains, les Ballets Djoliba, les orchestres Keletigui, Balla Bembeya, et plus tard, le Horoya Band National, l’ensemble instrumental national.

La Guinée est vraiment sur un nuage. Boubacar KANTE est directeur de Silyphone et voilà que le deuxième festival panafricain doit se tenir à Tunis. Nous sommes en 1973. C’est de là que Boubacar KANTE choisira l’exil et vint s’installer à Abidjan. Autant la perte est énorme pour la Guinée, autant son arrivé aux bords de la lagune Ebrié va donner un souffle au sport ivoirien.

Bouba, comme on l’appelait là-bas, est la coqueluche des foules. On se lève pour lui rendre les honneurs quand il fait son entrée, sombréro sur la tête, au stade Félix Houphouët Boigny, surtout lors des derbys ASEC-Africa Sport.

A un jet de pierre de son pays, Boubacar KANTE a les nouvelles de sa famille, surtout de N’na Doussou KANTE, sa mère qu’il se plaisait à accompagner au marché de Dabola. Sa sœur Diaka, sa cuisinière préférée, parvient même à venir le voir à Abidjan.

Le football ivoirien auquel Boubacar KANTE a apporté sa magie, monte sur le toit de l’Afrique à la CAN (Coupe d’Afrique des Nations) 92 à Dakar. Les héros ont pour noms : Alain Gouamené, Aka KOUAME Basile, Falikou FOFANA, Abdoulaye TROARE Ben Badi etc. A tous, Boubacar KANTE avait trouvé un surnom pour les pousser, par son verbe et sa verve, à la victoire.

On se l’arrachait comme du petit pain à la tribune de presse du stade Léopold Sedar Senghor. Africa n°1, dont il était l’un des envoyés spéciaux, est jaloux de l’entendre sur une autre radio. Il est à l’hôtel Méridien Président avec l’actuel président gabonais, Ali Bongo Odimba. Mais, après plusieurs visites infructueuses et des demandes renouvelées avec insistance et prières, Boubacar KANTE accepta finalement de me rejoindre sur radio Conakry. J’étais à ma première CAN et j’étais aux anges.

Avant de prendre place à mes côtés, il me lança à la figure « je sais que tu m’as invité à ton micro pour te mesurer à moi. Peine perdue, c’est moi Boubacar, je vais t’écraser comme un punaise. Mets ton casque et appelle Conakry ». Ce que je fis très rapidement, fier et heureux, mais apeuré, je l’avoue, d’avoir à partager pour la première fois le micro avec ce diable de Boubacar KANTE.

J’étais tout de même remonté par la présence juste derrière de Kabinè Komara, Mamoudou Condé, Baby Kabassan, Issa Condé et Mamadou Dian DIALLO.

A la mi-temps, Kanté reçu un émissaire du PDG de la radio Africa no1, qui lui intimait l’ordre de rejoindre la station panafricaine. Car, depuis qu’il l’a quittée, dit-il, son taux d’écoute a considérablement chuté en Afrique de l’Ouest. Koro Bouba s’énerva et dit à l’émissaire « va dire à Mr Mapangou que si c’est pour l’argent, qu’il le garde, je reste sur radio Conakry. C’est sur elle que ma mère m’écoute à Dabola ». Il resta là jusqu’à la finale, perdant beaucoup d’argent par amour pour son pays. Il rentrera à Abidjan à bord du GRUMANN présidentiel avec les nouveaux champions d’Afrique, les Eléphants de Côte d’Ivoire.

Il me traitait de petit bandit, mais était fier de voir qu’une nouvelle génération de reporters avait embrassé le métier et l’exerçait avec passion après lui.

Maintenant, il était très fréquent en Guinée, à Dabola surtout auprès de sa mère. Il avait construit une belle villa pour elle dans le carré familial, avec un kiosque rempli de denrée, afin que N’na Doussou ait tout à portée de main.

Affectueux envers ses sœurs Souadou Diaka, Fatou et toutes les autres, Bakary,comme l’appelait sa mère, était une légende vivante, amis des grands de cette Afrique.

Dans certaines capitales, y compris Pretoria, chez le Président Nelson Mandela, c’est même le protocole d’Etat qui venait l’accueillir à l’aéroport. Il s’engouffrait dans les grosses limousines et Mercedes pour le palais présidentiel. Il logeait là où sans doute ses hôtes voulaient l’avoir juste à côte pour ne rien perdre de son séjour.

Koro Bouba était très familial, mangeant beaucoup de riz avec de l’aubergine qu’il disait riche en fer.

L’homme s’était forgé une réputation, imposé sa personnalité par le travail. Il préparait ses reportages, enfermé dans sa chambre les samedis à la veille des matchs, il n’en ressortait que Dimanche pour foncer directement au stade.

Sa sœur et confidente, Mme Dioum Diaka KANTE, sa confidente de tous les temps, nous a confié que son frère était intransigeant quand il s’agissait de son travail. A telle enseigne que pour montrer sa fermeté, il disait que même si ma mère vient de Dabola, « je ne la verrais que Dimanche, après le match ». Diaka de poursuivre qu’en fait, « c’était une façon de le laisser travailler, il savait que N’na Doussou venait rarement à Conakry ».

Après 25 ans passés à l’étranger, Boubacar KANTE s’apprêtait à rentrer en Guinée pour occuper le poste de Directeur du bureau de presse de la présidence de la République, où il venait d’être nommé par le général LANSANA CONTE. Il allait retrouver en ces lieux le doyen Naby Youla, alors conseiller personnel du président de la République, un de ses bienfaiteurs. Le décret tombe le 22 Octobre 1997 à la veille de son retour à Abidjan, en provenance de Dabola et Conakry.

Le mercredi 23 octobre, Kanté se rend à Libreville pour dire au revoir au Président Oumar Bongo Odimba. Il est de retour à Abidjan jeudi matin. Le soir à 20h, il organise un dîner d’adieu à son domicile, à Marcori.

C’est après ce dîner, qu’un groupe qu’on peut qualifier de gang, fera irruption dans ses appartements pour l’assassiner, alors qu’il devrait rentrer définitivement en Guinée, le vendredi 25 octobre à 17h, par Air Ivoire. Boubacar KANTE avait même appelé ses sœurs pour commander son plat de riz à l’aubergine, la famille, les amis, les camarades et ses nombreux admirateurs avaient préparé des fleurs pour accueillir l’enfant prodige.

Le destin en décida autrement. La dépouille mortelle de Boubacar Kanté sera ramenée quelques jours plus tard à Conakry, accompagnée par tout ce que la Côte d’Ivoire comptait de reporters sportifs ainsi que certains dirigeants du ministère des sports et des fédérations sportives.

Koro Bouba sera inhumé à Dabola qui l’a vu naître sans que jusqu’à présent les circonstances de sa mort ne soient élucidées. Il laisse une fille, Delphine dite Fifi, homonyme de l’épouse de l’ancien premier ministre, Lansana Béavogui, sœur aînée de sa mère Thérèse.

Fifi est aujourd’hui mère de famille à Abidjan. Donc, Koro Bouba est grand père à son insu par la lâcheté et l’hypocrisie des hommes.

Vivement une stèle à Dabola, où durant ses séjours, le meilleur reporter sportif africain du siècle dernier, redevenait reporter de poussière. Tout un symbole de la grandeur de la fraternité et de l’humilité de Boubacar KANTE, celui-là même qui avait surnommé Mamadouba CAMARA Maxime, le bijoutier du clair de lune.

Par Amadou Diouldé Diallo, Journaliste-Historien

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