Crée il y a quelques mois, le Syndicat National de l’Education (SNE) suit de près la crise qui secoue le secteur éducatif guinéen, paralysé par la grève des enseignants qui dure depuis un mois et demi. Le secrétaire général de cette autre organisation syndicale des enseignants s’est exprimé sur le sujet au cours d’une interview d’une interview qu’il a accordée à Guineematin.com hier, mercredi 14 novembre 2018.

Michel Pépé Balamou parle d’un combat noble, mais il trouve la démarche de ses ex-compagnons du SLECG biaisée. Le syndicaliste plaide pour une solution urgente pour permettre aux enfants de Guinée d’étudier.

Décryptage !

Guineematin.com : cela fait un mois et deux semaines que le secteur éducatif guinéen est paralysé par la grève des enseignants déclenchée par le SLECG. Vous qui êtes responsable d’un autre syndicat des enseignants, comment percevez-vous cette situation ?

Michel Pépé Balamou : la grève est un droit constitutionnel, chaque structure syndicale légalement constituée en République de Guinée a droit d’aller en grève. Mais, au moment où cette grève a été lancée, ça trouvait que nous venions de sortir de notre fontaine antimoniale. Nos priorités étaient d’abord de nous installer, nos priorités étaient d’abord de mettre en place nos démembrements et d’occuper le terrain. Parce qu’en matière de syndicalisme, c’est la représentativité. Nous avons jugé nécessaire d’abord de s’implanter avant de s’associer à n’importe quelle revendication salariale à laquelle nous sommes solidaires. D’autant plus que c’est une revendication qui s’inscrit dans le cadre de l’amélioration des conditions de vie de tous les enseignants.

Mais peut-être que la démarche adoptée, c’est elle qu’on n’a pas appréciée. Et, on a voulu apporter un souffle nouveau à cette façon de revendiquer dans le paysage syndical en République de Guinée. Et, nous osons croire qu’entre eux et le gouvernement, une solution consensuelle, apaisée, durable, sortira de leur rencontre pour le bien non seulement des enseignants guinéens, mais aussi de l’école. Parce que tant vaut une nation, tant vaut l’école. Aujourd’hui, les enfants sont pénalisés pars endroits. Mais, les gouvernants que nous avons en face n’ont pas leurs enfants ici. Il y en qui, depuis le 03 septembre, ont leurs enfants à régime français à l’école, il y en dans les écoles privées, il y en dans les grandes Universités à l’extérieur.

Donc, ce sont les enfants des pauvres, des vendeurs de charbon, des vendeuses de gombo qui se décarcassent toute la journée, pour trouver en quelque sorte des prix de tenue, de Bic et de cahier pour leurs enfants qui n’arrivent pas étudier. Donc, il ne faudrait pas aussi que dans notre revendication salariale, nous puissions sacrifier, au nom de nos intérêts personnels, l’intérêt de toute une nation. Parce que tant vaut une nation, tant vaut l’école.

Guineematin.com : en réaction à cette grève des enseignants, le gouvernement a décidé de geler les salaires des grévistes. Est-ce une bonne décision à votre avis ?

Michel Pépé Balamou : le SNE est un syndicat qui défend les enseignants en général. C’est un sacerdoce pour nous de défendre tout le monde. C’est comme un avocat, il peut défendre un bandit, il peut défendre un imam, il peut défendre un pasteur. Donc, nous on est indignés face à cette situation. Puisque des enseignants qui quittent les vacances avec trois mois, on connait cette souffrance que les enseignants endurent, et qu’ils reviennent trouver que le premier mois leur a été gelé, il faut réfléchir là pas en qualité de syndicaliste, pas en qualité d’enseignant, mais en qualité de père de famille.

C’est pourquoi nous sommes en train de faire un plaidoyer auprès de l’Etat, un engagement moral qui n’a aucune valeur contraignante. Mais inviter le gouvernement à ouvrir le couloir de négociation et à permettre en même temps à ces enseignants de rentrer en possession de leurs salaires gelés, histoire d’aboutir à climat social apaisé, et d’aboutir à des négociations franches et sincères.

Guineematin.com : pour combler le vide laissé par les enseignants grévistes, le gouvernement a décidé de recruter des enseignants contractuels pour donner les cours. Mais, il se trouve que ces derniers sont beaucoup décriés en raison du niveau de la majorité d’entre eux jugé très faible. Quelle analyse faites-vous de cette situation ?

Michel Pépé Balamou : par rapport au recrutement des contractuels, je crois que l’Etat a le droit de recruter, ça fait partie des droits régaliens de l’Etat. Maintenant, le problème qui va se poser là est de savoir dans quel contexte l’opportunité du recrutement. Et lorsqu’on parle de l’opportunité de recrutement, ça consistera de savoir est-ce que ces enseignants contractuels entre guillemets viendront pour combler un gap. Parce que vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a un manque criard d’enseignants, même mise à part cette crise. Beaucoup d’enseignants ont migré vers d’autres départements, beaucoup d’enseignants ont démissionné.

Donc, si c’est pour venir combler ce vide, le SNE est d’accord ; mais, si c’est pour venir remplacer les titulaires, le SNE est formellement opposé à cette notion. Maintenant, parler du niveau de ces enseignants contractuels, c’est un peu exposer la situation générale du niveau et de la qualité de l’enseignement reçu en République de Guinée. Parce que vous n’êtes pas sans savoir que la qualité de l’enseignement donnée aux élèves aujourd’hui, laisse à désirer. Et aussi, le niveau de formation des formateurs laisse à désirer. Parce que depuis 2002, il y a eu la première cohorte de l’ENI où on a pris des femmes dans les marchés de Conakry, dans les quartiers, pour leur donner une formation de six mois et les envoyer enseigner.

Et, c’est ce qui fait le mal, du diagnostic du système éducatif guinéen. Parce que les enfants qui sont à l’école primaire, s’ils n’ont pas une base solide en français, en calcul, en lecture, ils viennent au lycée, au collège, alors ce n’est pas l’enseignant qui pourrait avoir une baguette magique pour combler ces insuffisances-là. Et aujourd’hui, je vous apprends qu’il y a 7000 enseignants non formables titulaires. Et, ces 7000 enseignants non formables titulaires ne peuvent aujourd’hui ni enseigner au primaire, ni au collège, ni au lycée, ni à l’Université. Donc, c’est un véritable problème. Les contractuels, je peux être d’accord, mais pas eux seulement. Nous les enseignants titulaires, il y a beaucoup de brebis galeuses parmi nous.

Parce que depuis qu’on a fermé l’école supérieur de Manéah, on a voulu la substituer par l’ISEEG, mais on n’a pas transféré l’esprit de Manéah à l’ISEGG. Parce qu’avant, c’était les 5 premiers au baccalauréat qui étaient destinés à l’enseignement. Mais maintenant, ceux qui sont orientés à l’ISEEG, c’est ceux qui ont 7, 8, 9 ou 10 de moyenne au Bac. Ceux qui ont 12, 13,14 au Bac sont orientés dans d’autres options. Il faudrait que l’on revoie ce système-là, parce que ces contractuels-là sont nos élèves, sont nos fruits. Donc, si nous nous disons qu’ils sont nuls, c’est que ce n’est pas eux qui sont nuls, mais c’est nous les enseignants titulaires qui sommes nuls, d’autant plus que c’est nous qui les avons formés.

Guineematin.com : on va parler maintenant du SNE, le nouveau syndicat que vous dirigez. Personnellement, vous étiez membre du SLECG et vous étiez même le représentant de ce syndicat au lycée Léopold Sédar Senghor. Pourquoi avez-vous décidé de quitter cette organisation qui a une très bonne assise sur le terrain pour créer le SNE ?

Michel Pépé Balamou : vous savez, au niveau des structures syndicales, il y a ce problème. Ceux qui sont aujourd’hui du SLECG étaient avec les Sy Savané, les Kadiatou Bah, ils ne sont pas aujourd’hui avec eux. Ça veut dire que l’on évolue en fonction des zones d’intervention. Moi j’ai cru que les 40% étaient réalisables, ce qui n’est pas le cas, à mon avis, des revendications de 8 millions de salaire mensuel pour les enseignants. Et, ces revendications n’étaient pas axées sur des points catégoriels parce que lorsque vous demandez 8 millions pour les enseignants, il faut catégoriser.

Un enseignant du primaire, un enseignant du collège, un enseignant du lycée, de l’Université ; celui qui a une licence, une maîtrise, un master, un doctorat ou un agrégat ; si vous voulez les associer pour les payer à un même salaire. Donc, j’ai trouvé la démarche vraiment biaisée, mais le combat noble. Et comme je ne pouvais pas porter ma voix là, j’ai préféré être moi-même porte-voix d’une autre structure syndicale pour mener autrement la lutte.

Guineematin.com : c’est quoi justement le combat que vous comptez mener à la tête du SNE ?

Michel Pépé Balamou : le syndicat national de l’éducation est né le 07 septembre 2018 à Kindia. Il ambitionne la revalorisation des primes liées à la formation en séance. Parce que vous n’êtes pas sans savoir que ces primes-là sont dérisoires parce que par endroits on donne 50 mille francs à l’enseignant comme prime de préparation. L’enseignant qui va s’assoir autour de la bougie, autour de la lampe tempête, à la fin du mois on lui donne 50 mille francs, c’est dérisoire. Vous avez également la prime de documentation qui s’élève à 300 mille francs par an, ce qui est nettement insuffisant. Vous avez également la prime de craie qui est à 140 mille francs, ce qui est nettement insuffisant.

Vous avez la prime de logement qui est fixée à 99 mille francs, alors que nous avons une maison de deux chambres-salon-douche à Conakry qui coûte entre 600 mille francs et 1 million 500 mille francs, selon les quartiers et le type de maison. Il y a aussi que nous au SNE, on a compris que la revalorisation salariale n’était pas la solution d’autant plus que depuis 1992, on ne proclame que l’augmentation de salaire. Et, on est allé d’augmentation de salaire en augmentation de salaire, mais ça n’a pas suffisamment résolu le problème de l’enseignant. Donc, nous avons pensé, comme il était de mise pendant la 1ère République, de penser à la construction de logements sociaux, de penser à la prise en charge et à l’évacuation sanitaire des enseignants, de penser à la dotation des enseignants en denrées alimentaires.

Parce que pendant la 1ère République, les enseignants étaient mal payés. Certains avaient 2000 syli, 3000 syli, mais ils étaient logés dans des cités : cité des médecins, cité des journalistes, bloc des professeurs. Les enseignants étaient pris en charge sanitairement et étaient dotés de denrées alimentaires. Donc, c’est ce renouveau que le SNE apporte et au sein du SNE, l’un des objectifs principaux, ce serait la prise en charge des enseignants du privé parce que c’est en grand secteur.

Quand vous prenez Matoto et Ratoma, il y a 1008 écoles privées. Donc, ces enseignants ne sont pas régis par le statut de la fonction publique et sont mal traités par des fondateurs qui les font payer des taux horaires dérisoires ; et qui ne les font pas payer les temps de grève, les jours fériés et même s’ils tombent malades. Donc, nous allons faire une invite à l’Etat pour règlementer le secteur, subventionner les fondateurs. Et, prendre à la longue les enseignants qui évoluent là-bas, qui auraient fait une bonne prestation, dans le fichier général de l’administration.

Guineematin.com : j’imagine que tout cela ne vous sera pas donné sur un plateau d’or, quelles sont alors les actions que vous comptez mener pour atteindre ces objectifs ? Aller en grève peut-être comme le fait le SLECG ?

Michel Pépé Balamou : nous sommes en phase préparatoire, en train de peaufiner notre plateforme revendicative. Et, cette plateforme revendicative comporte plusieurs points. Vous savez, dans les négociations, il faut faire beaucoup attention. Les négociations sont de gagnant-perdant. Si vous voyez la grève de 2007, il y avait 11 à 15 points inscrits à l’ordre du jour. Mais, si vous partez, vous vous arcboutez sur un seul point, ça pose problème. Et généralement dans les négociations, le gouvernement perd, la partie syndicale perd. Mais, si vous venez à la table de négociation avec un seul point, quelle que soit votre flexibilité, vous vous trouvez dans une situation beaucoup plus difficile.

C’est pourquoi nous, nous avons pensé qu’il faille faire d’abord le diagnostic du système éducatif. Parce qu’un syndicat responsable observe, analyse, propose et défend les intérêts matériels et moraux de la classe ouvrière, surtout enseignante ; mais, en partant sur des bases objectives, démontrables, vérifiables et observables. Donc, c’est ce que nous sommes en train de faire. Nous le faisons pour ne pas tomber dans le même piège que les autres. Parce que vous n’êtes pas sans savoir que les 40% ont été obtenus en 2018.

Alors qu’en matière de négociation syndicale, il est très difficile que l’on remporte deux combats la même année. Si vous remportez une victoire au mois de février et pensez pouvoir remporter une autre victoire au mois de novembre, c’est pratiquement impossible. C’est pourquoi nous, nous avons notre plateforme revendicative que nous allons déposer au niveau de l’inspectorat. Et, c’est par rapport à la suite que l’inspectorat du travail nous accordera, que nous dirons les futures dispositions que nous mettrons en place.

Interview réalisée par Ibrahima Sory Diallo pour Guineematin.com

Tél. : (00224) 621 09 08 18

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