Les ateliers de calligraphie foisonnent le long des principales voies et même dans les quartiers de la capitale guinéenne. Cette activité attire aujourd’hui de nombreux jeunes gens qui échappent ainsi au chômage chronique que connait notre pays. Dans une interview accordée à un reporter de Guineematin.com hier, vendredi 12 avril 2019, Alpha Cissé, calligraphe de son état, a dit son amour pour ce métier sans pour autant occulter les difficultés liées à son exercice.

Guineematin.com : comment est née votre passion pour la calligraphie ?

Alpha Cissé : moi, je suis quelqu’un qui aime dessiner et écrire. Un jour, j’ai dessiné quelque chose et lorsque mon ami a regardé, il m’a dit que tu peux être un décorateur. Ma passion vient de l’amour que j’ai pour ce travail. Le premier jour de ma vie, quand j’ai vu quelqu’un faire l’impression sur T-shirt, cela m’a beaucoup marqué. Et j’ai abandonné ce que je faisais pour apprendre la calligraphie. Au début, ce n’était pas facile. Avec mon premier maitre, j’ai rencontré des gens qui ont fait deux à trois ans avec lui. Quand je suis nouvellement arrivé, je me suis beaucoup donné. J’ai fait trois mois et j’arrivais déjà à faire la différence des choses.

Guineematin.com : cela veut dire que vous avez appris la calligraphie auprès d’un maitre pas dans une salle de classe ?

Alpha Cissé : pas à l’école, mais auprès d’un maitre à Conakry ici. J’ai fait quand même trois ans avec lui. Un jour, le maitre était très chargé et il avait un travail à rendre le lendemain. Je me suis dit que je pourrais finir ce travail la nuit et il a accepté de me laisser travailler. J’ai fait le travail toute la nuit et le client est venu payer l’argent le matin qui s’élevait à l’époque à 45 milles francs guinéens. L’argent que le client est venu payer à mon maitre et le travail que j’ai pu faire au bout de trois ans, m’ont poussé à me donner à fond. Je me suis dit que si vous voyez qu’on a donné 45 milles francs guinéens à mon maitre, moi aussi, en tout cas, il y a des millions qui m’attendent. Au début, mon maitre ne voulait pas que je passe la nuit à l’atelier, il me disait que tu vas te salir avec la peinture, mais je lui ai dit que c’est le métier que je veux. Un jour, mon maitre m’a dit qu’on allait maintenant travailler sous contrat grâce à mon sérieux et le sacrifice que j’ai fait. J’ai accepté et un jour, j’ai dit à mon maitre que je voulais travailler pour moi-même. Il m’a dit ça ne sera pas facile pour moi, je lui ai dit que j’allais me battre. Et effectivement, au début, je n’avais pas de clients. Mon premier client fut un ancien client de mon maitre. Quand il venait, il avait constaté que c’est moi qui faisais tout son travail. Lorsque j’ai quitté, il a dit à mon maitre de l’indiquer où je suis pour que je fasse son travail. C’est lui qui m’a beaucoup encouragé, il ne manquait pas de me donner des conseils.

Guineematin.com : quelles sont les matières premières que vous utilisez ?

Alpha Cissé : aujourd’hui ce n’est pas comme avant, le monde a évolué. On travaille beaucoup plus sur le numérique, c’est-à-dire tout se fait avec la machine. Avec l’ordinateur, on fait et monte la maquette, et une machine roulante qui est actuellement la première matière première. Avant, on parlait de la soie, c’est une matière de la sérigraphie qui imprime les T-shirt, il y a encore la solution. Bien sûr, ça marche un peu, mais pas comme avant, parce que le numérique a beaucoup dominé aujourd’hui.

Guineematin.com : quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

Alpha Cissé : durant mes 25 années de carrière, je peux dire que les difficultés sont énormes. Nous sommes en manque de matériels. D’ailleurs, on n’a pas de boutiques de la sérigraphie dans ce pays, là où on doit payer les soies, les peintures à eau. Donc, il faut que quelqu’un aille acheter et mettre ça dans sa chambre. C’est à nous de le contacter pour qu’il nous revende à un prix très cher. Aujourd’hui, grâce aux ivoiriens qui sont venus avec l’impression numérique, on ne fait plus les bâches et les banderoles à la main. Avant, on faisait les T-shirt en sérigraphie, mais aujourd’hui, c’est en transfert. On n’a pas les matériels de transfert, comme par exemple la machine roulante qui fait les banderoles et les autocollants. Cette machine coûte 4 500 dollars, il y a le transport et le dédouanement. On travaille en sous-traitance. C’est-à-dire, quand on a un marché, on va chez les gens qui ont des machines. C’est ce problème qu’on a aujourd’hui. On a des problèmes au niveau des gros contrats, même si vous êtes capables de le faire, mais si vous n’avez pas de relations, c’est zéro. Par exemple, j’ai trouvé un travail, mais le monsieur a refusé de me donner le contrat. Il a donné le travail à quelqu’un d’autre qui est venu chez moi pour que je fasse le travail. Lorsque je suis allé déposer, le monsieur m’a vu en me disant, c’est toi ? Je lui ai dit que vous avez refusé de me donner le travail et pourtant je suis capable de le faire. La personne qui m’a donné le travail est un parent à vous, c’est pourquoi vous lui aviez donné le contrat. Si le contrat passe dans les mains d’une autre personne, on ne peut pas gagner le montant qui devait nous revenir normalement.

Guineematin.com : ce métier vous permet-il de subvenir à vos besoins ?

Alpha Cissé : effectivement, ce métier m’aide beaucoup. C’est grâce à ce métier que j’arrive à m’en sortir avec ma famille, mes enfants sont à l’école et je paie ma location. En tout cas, je n’ai pas quelque chose à demander à quelqu’un.

Guineematin.com : durant vos 25 ans de carrière, vous avez formé combien d’apprentis ?

Alpha Cissé : j’ai formé des gens qui sont devenus aujourd’hui des maitres. J’avais huit apprentis avec moi. Ce n’est pas eux tous qui ont pu continuer, mais j’ai formé au moins deux qui sont des maitres. Les autres n’ont pas pu tenir, peut-être parce qu’ils n’ont pas l’amour du métier, ils étaient venus pour l’argent. Actuellement, j’ai deux personnes en qui j’ai confiance.

Guineematin.com : plusieurs jeunes sont aujourd’hui au chômage, quel appel avez-vous à lancer à leur endroit ?

Alpha Cissé : l’appel est que j’encourage beaucoup les jeunes guinéens. Ce n’est pas parce qu’on ne peut pas réussir dans ce pays, mais j’ai remarqué une chose, les jeunes guinéens ne veulent pas travailler. Comment un maitre peut venir avant l’apprenti à l’atelier ? Tous les jours, l’apprenti va chez lui à 14 heures. Donc, c’est un signe qui prouve qu’il ne veut pas le travail. Le jeune guinéen compte trop sur l’Etat, moi je n’ai pas compté sur l’Etat. Aujourd’hui, le métier-là m’a beaucoup aidé, c’est un métier très simple. Si vous tenez à ce métier, au bout de six mois seulement vous pouvez faire quelque chose. J’encourage les jeunes guinéens à s’intéresser à ce métier, ils n’auront pas de regret. C’est un métier où il y a de l’argent.

Interview réalisée par Siba Guilavogui pour Guineematin.com

Tel : 620 21 39 77/ 662 73 05 31

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