Libre Opinion : La RTG se livre-telle à une archéologie préventive ? Elle vient de réveiller des chroniques d’un autre temps qui l’ont aussitôt mise au service d’une époque révolue. On dirait même qu’elle veuille se mettre au service d’une idéologie passée sinon dépassée. On se demanderait d’ailleurs à quel public, la télévision nationale s’adresse par ces chroniques du passé.

Les anciennes générations n’ont plus envie de vivre cette époque. Elles peuvent s’en souvenir pour en rire ou pleurer mais ne veulent certainement pas y revenir. Elles l’ont dit au lendemain du 3 avril 1984 : « Plus jamais ça ». Un journaliste célèbre brusquement reconverti au nouveau contexte, relayait brillamment et bruyamment cette complainte unanime. Les survivants de cette époque se souviennent des éditoriaux d’alors sans trop de désir de les réécouter aujourd’hui. Au plus ils ont le plaisir de remarquer que la musique de fond, les images et le discours de chaque chronique sont nettement moins concordantes que par le passé. Un raccommodage très désagréable à voir et entendre.

Les nouvelles générations ne comprennent rien à ce langage d’un autre âge. Heureusement que la RTG elle-même a pris soin de barrer d’un trait jaune le titre de la chronique. Si d’aventure les jeunes prennent le temps d’y jeter un coup d’œil furtif entre deux clics au clavier de leurs téléphones, qu’ils comprennent vite qu’il s’agit d’un simple conte de fée destiné à combler un vide dans le programme télévisuel. Le chroniqueur aurait dû faire son exercice dans les coulisses de montage des programmes car au sein de la population, ceux qui le suivent et comprennent, toutes couches sociales considérées, ne font pas une personne. Les statisticiens appelleraient cela, zéro virgule zéro, zéro quelque chose (0,00…). Eux, oseraient s’exprimer ainsi en tant que spécialistes des mensonges utiles autorisés à produire des indicateurs sur les choses les plus banales.

Le Président que ce chroniqueur est sensé servir a déjà dit, haut et fort, qu’il n’écoute pas la radio et ne lit pas la presse guinéenne. Même Sanassy Keita le sait. Ses brillants reportages des déplacements présidentiels sont destinés aux ghettos sans antennes paraboliques que la RTG a désertés depuis sa migration vers la toile numérique.

Qui va donc et finalement suivre ce célèbre chroniqueur et profiter de ses chroniques ? De vieux nostalgiques qui lui sont contemporains ? Leurs yeux et leurs oreilles voient « pâle » et entendent « mal ». Des membres de la diaspora guinéenne et autres curieux de ce qui se passe en Guinée ? Ils ne s’intéressent qu’aux joutes oratoires de la classe politique en périodes électorales. Les folies verbales d’Ousamane Gaoual, les blagues de Bantama Sow, les envolées lyriques de Damaro, les regrets de Dansa Kourouma et les petits jeux de calendrier du président Kebe de la CENI meublent suffisamment le menu audiovisuel de ces lointains compatriotes et sympathisants, côté « Guinée ».

Il ne faut cependant pas croire que ces chroniques ne valent rien. Elles rappellent une époque qu’il ne faut pas oublier ; on l’a dit plus haut. Elles ont en outre, un double rôle : encenser et dénigrer. Hier au service de la révolution et contre les opposants de cette époque ; aujourd’hui pour se faire de la place parmi ceux qui « aiment le Président » et haïssent en conséquence les opposants au troisième mandat en cours de négociation anticonstitutionnelle.

Encenser et dénigrer sont deux mots qui cohabitent depuis longtemps en Guinée. Ils se tiennent en très bonne compagnie dans ces chroniques mais sont en très mauvaise compagnie avec le chroniqueur. Celui-ci est un journaliste célèbre et ancien. Il a vu passer beaucoup d’évènements majeurs de ce pays en compagnie d’autres journalistes célèbres aujourd’hui disparus. On se souvient qu’il fit un court passage à la Présidence de la République sous le régime du General Lansana Conté. On attendrait de lui qu’il dise beaucoup de choses intéressantes aux jeunes et moins jeunes. Par exemple – c’est une suggestion – il pourrait élaborer un lexique des radios et journaux guinéens depuis l’indépendance, écrire le dictionnaire biographique des grands journalistes de Guinée. Il pourrait même réaliser un inventaire de tous les articles de presse parus dans ce pays depuis 1958.

Au hasard des bons souvenirs que réveillent ses chroniques, le Chroniqueur pourrait parler de Sékou Touré, Emile Tompapa, Fodé Cissé, Barry Mamadou, Elhadj Abdoulaye Poredaka, Pathé Diallo, Kabine Kouyaté, Mariama Kankalabe, Mariama Dubreka, Justin Morel Junior, Boubacar Yacine Diallo, Ibrahima Barry, Aissatou Béla Diallo, Diomandé, Souleymane, le Gros Lynx, héros guinéen de la Liberté de la Presse, William Sassine, Bah Lamine, le yettee Bah foineur, Thierno Diaka Souaré, Fode Tass Sylla, Yamoussa Sidibé, Ibrahima Ahmed Barry, Alpha Abdoulaye Diallo, le jeune Lamine Guirassy, Modi Sory Barry… Le Chroniqueur pourrait réaliser ces travaux en mettant un peu de logique historique et démographique dans cette liste du reste incomplète et en terminant plus longuement par la biographie très riche d’un certain Ansoumane Bangoura.

Voilà ce que la Guinée entière attend des hommes célèbres comme ce chroniqueur de la Révolution, de l’épopée du CMRN et maintenant du pouvoir arc-en-ciel. De cette manière il aurait mieux aimé le Président, pourrait obtenir le pardon des opposants et bénéficier des bénédictions du peuple mobilisé de Guinée. Il aurait ainsi réussi une reconversion moins douloureuse que les autres et porteuse de changement révolutionnaire. Une sorte de modèle de mutation à ne pas manquer devant les générations montantes. Vive la chronique assassine.

Par Amadou Lamarana Diallo, Sociologue et démographe

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