Diplômée en communication et journaliste de profession, Asmaou Barry-Diallo travaille depuis quelques temps au compte d’une ONG sur un « projet d’appui à la réforme du secteur de la sécurité ». Elle est chargée de communication. Et, depuis six semaines (le 12 octobre exactement), sa vie de couple est soumise à rude épreuve. Son Mari, Ibrahima Diallo, fait partie des leaders du front national pour la défense de la constitution (FNDC), une plateforme de la société civile et des partis politiques contre un changement de la constitution qui favoriserait un troisième mandat pour l’actuel chef de l’Etat guinéen, Alpha Condé.

Pour ce combat contre la violation de l’article 27 de la constitution de Mai 2010, Ibrahima Diallo et certains de ses camarades de lutte (dont le coordinateur national du FNDC) ont été arrêtés sans mandat pour être jetés en prison. Puis, ils ont été jugés et condamnés pour « provocation directe à un attroupement non armé, par des écrits et des déclarations ». Une situation bouleversante qui a contraint Asmaou Barry-Diallo à ajouter sur sa liste de tâches à exécuter, les visites à la maison centrale de Conakry. Avec beaucoup de courage, cette jeune femme a su garder la tête haute, dominer sa peur, affronter la nostalgie et combler le vide laissé par son mari. Elle lui rendait visite chaque jour (jusqu’à sa libération) ; et, à l’appel du FNDC, elle bat le pavé pour « défendre la constitution » et dénoncer les tueries de manifestants en Guinée.

Epouse dévouée, présidente d’une association de presse, activiste, chargée de communication… Asmaou Barry-Diallo est une jeune femme débordante d’énergie. Elle est très présente sur les réseaux sociaux et milite en faveur de la protection des droits de la femme. De son temps libre (très peu), son esprit de partage la conduit à dispenser des formations pour des jeunes.

« Je suis juste une citoyenne qui essaie d’aider, de jouer son rôle dans la société ; et, qui essaie de promouvoir la femme et les droits humains. Donc, quand je suis sollicitée pour telle ou telle action allant dans ce sens, je réponds avec beaucoup de plaisir…», dit-elle avec modestie dans un entretien qu’elle a accordé à Guineematin.com dans le cadre de ce reportage.

Taille moyenne avec un sourire accueillant, Asmaou Barry-Diallo fascine ceux qui la côtoient. Elle inspire le respect, la confiance et se distingue par le travail. « C’est une femme exceptionnelle, une battante. C’est un modèle à suivre. Je voudrais être comme elle », a déclaré une de ses collègues de service, à notre micro.

En famille (comme au bureau), Asmaou rayonne par son dynamisme. Elle mène une vie modeste, habite dans la commune de Ratoma (dans la haute banlieue de Conakry), avec son mari. Elle ne draine pas de foule sur son passage ; mais, dans certains milieux professionnels, elle est bien connue. A travers son combat pour la femme et ses publications sur les réseaux sociaux, « son nom l’a précédée ».

Jusqu’au début du mois d’octobre dernier, elle menait une vie de couple tranquille. Mais, en un laps de temps, sa vie a subi un bouleversement, un brusque changement… Avec le climat sociopolitique délétère que connait actuellement la Guinée, son mari a été arrêté et jeté en prison. Il a été condamné pour « provocation directe à un attroupement non armé, par des écrits et des déclarations ». Et, Asmaou s’en souvient.

« C’est un samedi qu’il (son mari) a été interpellé. Et, ça fait banalement aujourd’hui six semaines. On savait qu’ils (Ibrahima Diallo et ses camarades de lutte du FNDC) étaient filés par les services de renseignement. Mais, le samedi, environ 15 minutes après qu’il a quitté la maison, quelqu’un m’a appelé pour me dire que mon mari (Ibrahima Diallo) a été arrêté. Je n’en croyais pas… C’est ainsi que je me suis mise à appeler son téléphone, il n’a pas décroché. J’ai ensuite appelé ses amis. Ceux-là non plus n’ont pas répondu. Et, finalement, j’ai réussi à avoir Foniké Mangué (le coordinateur national par intérim du FNDC). Ce dernier m’a dit qu’il a aussi appris cette nouvelle », se remémore-t-elle.

Aujourd’hui, son mari est sorti de prison. Mais, sans doute, cette interpellation du 12 octobre et les heures qui ont suivi ce « kidnapping », seront à jamais gravées dans la mémoire de cette jeune femme. Car, en plus de la situation stressante engendrée par l’arrestation de son mari, Asmaou a subi un choc psychologique qui lui a semblé interminable. « Ça a été une torture », dit-elle avec angoisse.

En effet, son mari venait d’être arrêté ; et, personne ne savait où il se trouvait. Désemparée, il lui ait arrivé, par moment, de penser que son mari a été enlevé par des bandits. Elle a eu la peur de sa vie.

« Avec Foniké Mangué, on s’est mis à les chercher en ville. Tantôt, on nous dit qu’ils sont à la DPJ (direction de police judiciaire), tantôt à la Villa26, au camp Makambo, dans les CMIS… On allait partout ! Finalement, j’ai contacté les avocats qui sont venus nous retrouver en ville. Et, ensemble, on a cherché jusqu’à ce que nous ayons eu la certitude qu’ils (les leaders du FNDC) étaient à la DPJ. Mais, ce jour, le pouvoir a réussi son objectif. Celui de semer la peur chez nous. Personnellement, j’ai eu la peur, la trouille de ne pas savoir où se trouvaient mon mari et ses camarades. Parce que, après tout, tout pouvait se passer. Déjà, la façon dont ils ont été interpellés, c’est vraiment un kidnapping. Avec des hommes en cagoule qui entrent dans le domicile de quelqu’un pour arrêter des gens n’importe comment ; et, on les envoie on ne sait où… Finalement, on se demandait si ce n’étaient pas des bandits qui voulaient leur faire du mal », a expliqué Asmaou Barry Diallo.

Bien que satisfaite d’avoir retrouvé son mari, cette jeune femme était encore loin de finir son périple. Elle savait que son mari et ses amis étaient farouchement opposés à un référendum constitutionnel en Guinée, elle savait que le FNDC (dont ils sont membres fondateurs) avait appelé le peuple de Guinée, à partir du 14 octobre, à des manifestations contre le 3ème mandat sur toute l’étendue du territoire national. Mais, elle était dans les nuages en ce qui concerne la nature des infractions qui leur étaient reprochées. Il a même fallu attendre le lundi pour qu’elle puisse poser un regard sur son mari.

« Le lundi matin, c’était la manifestation et la ville était chaude. Mais, j’ai quand même cuisiné ; et, j’ai appelé le procureur de Dixinn, Sidy Souleymane N’Diaye. Puisque la veille, j’avais suivi le journal où il a dit que c’est lui qui a instruit à ce qu’on les arrête. Je lui ai dit que mon mari était parmi les personnes qui ont été interpellées, j’ai cuisiné et que je voudrais qu’il m’aide à ce qu’il ait à manger. C’est là qu’il m’a dit d’aller à son bureau où mon mari et ses amis devaient être déférés d’un moment à l’autre. C’était difficile ! Mais, j’étais décidée à sortir. Donc, j’ai appelé un motard, mais ce dernier n’est pas arrivé chez moi ; parce qu’il a été pris à partie dans le quartier. Il a fallu que je porte la nourriture sur ma tête. Et, j’ai marché jusqu’à ‘’Primer Center’’. Là, j’ai supplié un motard de m’accompagner. Et, avec la peur et la psychose qu’il y avait en ville, nous sommes allés jusqu’à Dixinn… Vers midi, ils ont fait descendre mon mari. Ils lui ont dit de manger ; mais, il a dit qu’il ne mange pas sans ses amis. C’est après qu’ils ont envoyé les autres. C’est là que je les ai vu tous ensemble pour la première fois. Ça a vraiment été un soulagement. Mais, quand j’ai appris ce qu’ils ont vécu pendant ces deux nuits (Samedi et Dimanche), cette torture physique et morale, j’étais écœurée. Et, c’est là que je me suis dit que ce pays (la Guinée) n’est pas prêt à être un Etat de droit », a indiqué Asmaou Barry-Diallo.

Pour cette jeune femme, la vie venait de prendre une autre tournure. Elle commençait à perdre foi aux valeurs de liberté, d’égalité, de respect des droits humains… qu’elle nourrissait pour son pays. Cependant, malgré toutes ces épreuves, elle a continué, sans pour autant savoir pourquoi, de croire à une justice saine dans ce pays. Elle sera déçue à l’annonce de la décision qui a déclaré son mari coupable des faits qui lui sont reprochés.

« Quand le procureur a requis 5 ans contre eux, je me suis dit qu’il exagère. Moi, j’ai retenu la sérénité avec laquelle mon mari et ses camarades ont vécu ce procès. Aucun d’entre eux ne s’est emporté. Et, cela, c’est parce qu’ils ne se reprochent de rien. Ils ont expliqué ce qu’ils savaient ; et, leurs avocats ont fait le travail. Ils ont su balayer les arguments fallacieux alignés par le ministère public. Et, moi, de mon côté, je me demandais si le juge n’allait pas être influencé… J’ai estimé qu’il allait dire le droit, parce qu’il s’est rendu compte que ce sont des gens qui n’ont rien fait. Ils ont juste appelé à une manifestation ; et, à ce qu’on sache, la manifestation est autorisée par la loi guinéenne. Donc, je l’ai cru jusqu’à ce que j’ai entendu le verdict. Je ne sais pas, mais naïvement, je croyais à une justice équitable. C’est quand j’ai entendu la décision que je me suis rendue compte que j’ai eu tort de penser ainsi. Du coup, j’ai ressenti de la colère. J’étais très fâchée contre un système politico-judiciaire qui essaie de maintenir le guinéen dans cette misère en terme de droit », s’est-elle confiée.

Mais, ce verdict qui a condamné son mari ne la ramollit pas. Dans sa tête, Asmaou Barry-Diallo se disait qu’il n’est pas l’heure de se laisser abattre. Elle venait de réaliser que la bataille sera plus rude et plus longue. « C’était l’occasion de puiser et d’emmagasiner une force pour pouvoir surmonter tout cela. C’est vrai que j’ai pris un moment pour réaliser ce qui se passait. Et, après, je me suis dit que les détenus n’avaient pas besoin que leurs proches soient affligés, meurtris… Il fallait qu’on ait toutes nos facultés pour réaliser d’autres actions. C’est ainsi que j’ai relativisé, j’ai accepté », dit-elle.

Pour Asmaou, relativiser n’est pas synonyme d’abandonner. Elle prend son courage à deux mains et multiplie les visites à la maison centrale de Conakry. Malgré ses obligations contractuelles, elle y va chaque jour pour s’enquérir de l’état de santé de son mari et de ses camarades. Et, elle ne va pas les mains vides. Elle trouve le temps de préparer.

« Je lui rends visite tous les jours, à l’exception des deux premiers jours (samedi et dimanche) où on ne savait pas où ils se trouvaient. Je leur apporte à manger et je donne des nouvelles à mon mari. Les weekends, je fais la cuisine. Et, les autres jours, c’est ma sœur qui s’en charge. Ensuite, on m’envoie le repas au bureau ; et, moi, je l’envoie à mon mari. Et, je vous dis que ces gens-là sont des garçons qui ont un mental d’acier. Ils surmontent cette épreuve comme ils le peuvent. Ils sont réconfortés de savoir que le combat pour lequel ils sont en prison se poursuit dehors. Ils savent qu’ils sont là-bas pour une cause noble. Et, puisque chaque guinéen doit jouer sa partition dans cette lutte, s’il se trouve que moi, en tant qu’épouse, c’est cela ma contribution, j’accepte avec fierté », indique-t-elle quelques jours avant la libération de son mari et ses camarades.

Ce jour (samedi 23 novembre 2019), était la sixième semaine depuis l’arrestation des leaders du FNDC. Et, puisque c’est un weekend, Asmaou Barry-Diallo s’apprêtait à préparer. Et, la sauce a été commandée par son mari. « Aujourd’hui, je fais la sauce avec des feuilles de patate. Mon mari m’a dit que c’est ce qu’il voudrait manger. Et, si c’est lui qui fait la demande, je prends tout le temps nécessaire pour bien le faire », explique-t-elle pendant qu’elle faisait la cuisine.

Convaincue de la noblesse du combat pour lequel son mari est en prison, Asmaou n’a jamais demandé à Ibrahima Diallo d’abandonner sa lutte. Certaines femmes pourraient bien être tentées de le faire.

Et, ce 23 novembre 2019, Asmaou finit la cuisine dans l’après-midi et prend la direction de la maison centrale. Elle y accède sans difficulté et se retrouve avec son mari. Quelques camarades de lutte de ce dernier étaient dans la salle d’attente. On fait des câlins, on se taquine, on rigole… Les prisonniers n’ont rien perdu de leur galanterie. Ibrahima Diallo prend même quelques minutes pour masser les doigts de son épouse.

Le temps passe vite, il faut se quitter dans l’espoir de se retrouver le lendemain. Et, au sortir de la prison, la nostalgie de son mari est lisible sur le visage d’Asmaou. « C’est difficile de venir chaque jour voir son mari en prison. Et, être obligée de partir sans lui », se confie-t-elle au reporter de Guineematin.com qui était avec elle.

La veille de la libération de son mari, c’est au bureau que Madame Diallo a fait la cuisine. Elle a profité de sa pause (une heure) pour faire une salade de laitue, assaisonnée de pomme de terre, de carotte… Elle a été aidée par une collègue de service pour accélérer la préparation.

« Ça me fait plaisir de l’aider », nous a confié cette dame dans la cuisine.

Au bureau, Asmaou trouve que ses collègues sont assez compréhensifs. En tout cas, ils ne montrent aucune réaction qui prouve le contraire. « Ils savent la situation que je vis en ce moment ; et, ils me soutiennent énormément dans cette épreuve », dit-elle, alors qu’elle s’apprêtait à rendre visite à son mari dont la libération interviendra quelques heures plus tard.

Mais, comme on aime à le dire, « après la pluie, c’est le beau temps ». Et, pour Asmaou Barry Diallo, après l’angoisse, c’est la joie des retrouvailles qui arrive.

Ibrahima Diallo et ses camarades viennent de bénéficier d’une liberté provisoire dans l’après-midi du jeudi, 28 novembre 2019. Une grande joie pour Asmaou qui, cette fois, rentre à la maison avec son mari. Elle sait que cette libération n’est pas forcément la fin des épreuves. Elle sait que son mari est un activiste. Et, puisque « nous sommes dans un pays où les droits et les libertés sont bafoués, tout peut y arriver ». Mais, pour cette libération prononcée par la cour d’Appel de Conakry, elle se réjouit quand même. S’il faut le dire, la séparation a été longue.

Mamadou Baïlo Keïta pour Guineematin.com

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