Patrice VAHARD, représentant en Guinée de la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme

C’est un appel à la non-violence et au respect des droits de l’homme que vient de faire Patrice VAHARD, le Représentant en Guinée de la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme. Dans un entretien accordé à Guineematin.com le mercredi dernier, 5 février 2020, cet expert et autorité des droits de l’Homme a répondu à nos questions portant sur l’actualité nationale, dominée ces derniers temps par une crise politique consécutive à la volonté du président Alpha Condé de changer la Constitution en vue de briguer un 3ème mandat.

M. VAHARD estime que rien ne peut justifier que l’exercice de la liberté de manifestation, qui est un droit fondamental consacré dans la Constitution guinéenne et le droit international, soit émaillé de violence, de même que le recours à l’usage excessif de la force durant le maintien de l’ordre pendant ces manifestations, qui produit des morts d’hommes. Le Représentant a également encouragé l’implication d’un certain nombre d’acteurs pour la consolidation de la paix. Il a enfin fait part de la position du HCDH par rapport à la situation des droits de l’homme dans le contexte actuel.

Décryptage !

Guineematin.com : quelle est votre lecture de la situation des droits de l’homme en Guinée ?

Patrice VAHARD : une lecture oui certainement ! Une analyse, peut-être mieux. Mais avant, je soulignerai qu’en cette année 2020, mon bureau s’est engagé à accompagner la Guinée dans quatre domaines interdépendants. La prévention des conflits, y compris en période électorale, la promotion de la participation inclusive, avec un accent sur les femmes, les jeunes, et les personnes vivant avec un handicap, ainsi que l’état de droit et la lutte contre l’impunité. Nous renforçons la coopération avec la Guinée et mobilisons la communauté internationale afin que les droits de l’Homme soient le point de convergence et les déterminants de la paix, de la stabilité et de la prospérité. Nous pouvons y parvenir ensemble, surtout avec la participation active des médias.

Ceci dit, je pense qu’il faut peut-être situer l’analyse dans le contexte de l’examen périodique universel (EPU), qui a eu lieu en janvier dernier à Genève, en Suisse. Si vous parcourez le rapport du groupe de travail sur l’EPU d’il y a cinq ans, vous verrez les recommandations faites à l’endroit de la Guinée par ses pairs. Toute la machine des droits de l’Homme avait fait le point de la situation des droits de l’Homme en Guinée. A l’époque, l’essentiel des recommandations allait dans le sens du raffermissement de l’état de droit, de l’espace civique (celui occupé par les médias, la société civile, les citoyens). D’autres recommandations étaient relatives au renforcement des capacités des institutions qui soient capables de réguler la vie publique et des recommandations liées aux droits économiques et socioculturels. Et, cinq ans plus tard, la Guinée est passée faire le point sur la situation des droits de l’Homme, tout comme les Nations Unies et les ONG… Ce qui nous permet de tirer les leçons et mesurer le parcours gigantesque fait par la Guinée durant les cinq dernières années.

Guineematin.com : la Guinée vit une période pré-électorale tendue actuellement. Quel est votre sentiment ?

Patrice VAHARD : j’ai un double sentiment. Le premier, c’est un pays où nous avons observé d’énormes progrès en matière normative. Vous savez que la Guinée vient de très loin. Et, en l’espace d’une décennie, elle a pu rédiger et soumettre plusieurs rapports sur la mise en œuvre de ses obligations en matière des droits de l’Homme. Il faut s’en féliciter et encourager la Guinée à poursuivre sa coopération avec les mécanismes internationaux et africains pour consolider les acquis dans ce domaine.

La deuxième chose, c’est que quand les politiciens ne s’entendent pas comme c’est le cas en ce moment, il y a de fortes raisons de craindre que le tissu social ne s’érode par des discours violents, des discours d’incitation à la haine qui pourraient dresser les uns contre les autres…

Nous avons par ailleurs constaté le recours à la violence et l’usage excessif de la force ces derniers temps. Le Ministre de la sécurité lui-même, est passé plusieurs fois dans les médias pour déplorer cette situation, recadrer et présenter ses excuses quand il le fallait. C’est tout à son honneur et nous encourageons toute mesure allant dans le sens de garantir et de protéger les droits de toutes les personnes vivant en Guinée. La réforme du secteur de la sécurité est un chantier qui est encore inachevé, il y a beaucoup d’efforts à mener dans ce sens et cela requiert la coopération de tous.

Guineematin.com : est-ce que la formation à elle seule suffit pour arrêter ces violences des forces de sécurité contre les populations ?

Patrice VAHARD : la formation seule ne suffit pas. Elle s’accompagne par des mesures de lutte contre l’impunité afin de montrer que nul n’est au-dessus de la loi, en particulier ceux qui sont chargés du maintien d’ordre. Il s’agit de mettre en place un ensemble de mécanismes de redevabilité. C’est en cela que je me réjouis de l’engagement du Ministre de la justice et de son homologue de la sécurité à aller vers la culture de la redevabilité par tous ceux qui sont investis de l’autorité de l’Etat.

Guineematin.com : pour éradiquer cette propension à la violence contre les civils par les forces de sécurité, est-ce que le HCDH peut accompagner les Etats dans l’identification et les poursuites des auteurs des violences et des tueries ?

Patrice VAHARD : vous voulez parler de la coopération dans le cadre des enquêtes. Il revient à l’Etat de diligenter les enquêtes, de poursuivre et de sanctionner les auteurs des violations ou abus des droits de l’Homme. Lorsqu’un Etat nous le requiert et dans les limites de notre mandat et de nos moyens, nous répondons positivement aux demandes d’assistance pour mener des enquêtes ou renforcer la protection des droits de l’Homme. C’est sur la base d’une requête des Etats qu’on peut réagir. Il faut aussi clarifier un point assez important, nous défendons les libertés fondamentales de manifester, de s’exprimer quelque soient leurs bords ou les opinions de ceux qui les exercent. Mais, en même temps, nous les encourageons à ne pas se rendre coupable d’actes de violence et d’incitation à la haine qui sont répréhensibles au regard de la loi.

Tout le monde condamne les actes de violence. Que ce soit la destruction des biens publics ou privés, c’est l’économie qui prend un coup, c’est la Guinée qui perd. La retenue n’est pas un message qui s’adresse uniquement aux forces de défense et de sécurité ; elle concerne aussi les manifestants et les leaders d’opinion y compris ceux qui dirigent les formations politiques. Nous n’encourageons pas du tout les violences quels que soient les auteurs.

Guineematin.com : généralement, ce sont les innocents qui prennent le coup. Et on se demande comment identifier les véritables auteurs des tueries et des destructions des biens publics et privés ?

Patrice VAHARD : La justice, l’équité et la lutte contre l’impunité sont très importants pour la stabilité et le développement. L’identification d’actes répréhensibles requiert la coopération et la bonne foi de tous : les autorités judiciaires, les victimes, les témoins, les leaders politiques, les défenseurs des droits de l’Homme pour ne citer que ceux-là. C’est un travail de coopération qui doit être fait sur le terrain. Cette question est aujourd’hui cruciale, parce que toute manipulation des faits dessert les victimes et contribue au climat d’impunité.

Patrice VAHARD, représentant en Guinée de la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme

Guineematin.com : dites-nous comment est-ce que vous avez accueilli le décret du Chef de l’Etat appelant à coupler les élections législatives et le référendum en Guinée ?

Patrice VAHARD : J’ai suivi la nouvelle de ce le décret à la RTG et j’attends d’avoir une copie physique pour plus d’informations. Mais, déjà, les Nations Unies ont une position claire sur les questions de consultations nationales comme les référendums et les élections… Notre objectif et notre intérêt, c’est la promotion de la participation inclusive, informée et libre ainsi que le respect des libertés fondamentales avant, pendant et après le processus. Nous encourageons les autorités à faire en sorte que les manifestations publiques ou d’autres formes d’expression de l’opinion des citoyens ne soient pas réprimées et ne rencontrent pas un usage excessif de la force. Nous exhortons aussi les manifestants à respecter la loi, à faire preuve de civisme et de retenue pour éviter que les manifestations basculent dans la violence ou donnent lieu à des actes de vandalisme y compris à la destruction des édifices publics et des biens privés. Par contre, nous ne nous prononçons pas quant à savoir s’il faut ou non se doter d’une nouvelle constitution ou encore s’il faut prendre part à un vote ou non. Ce sont des questions de souveraineté du peuple qui reviennent aux Guinéens et que nous respectons. Notre préoccupation est de nous assurer que tout cela se fasse dans le respect des normes et standards internationaux des droits de l’Homme et n’ouvrent pas la voie à l’instabilité.

Guineematin.com : en janvier dernier, la Guinée est passée devant le Conseil des Droits de l’Homme pour présenter son rapport de l’examen périodique universel (EPU). Dites-nous quels sont les arguments qui ont prévalu à son adoption ?

Patrice VAHARD : le processus de l’examen périodique universel, EPU, est une revue par les pairs et les experts internationaux au Conseil des droits de l’Homme. Ce n’est pas un procès mais plutôt une opportunité pour capitaliser toutes les expériences pour aider le pays en examen à surmonter ses défis en matière de droits de l’Homme. L’EPU permet aussi à la communauté internationale de partager ses préoccupations ; une sorte d’alerte précoce, sur des situations qui autrement risquent de compromettre la paix, la stabilité et le développement du pays dont les performances sont examinées. C’est un bon exercice d’échange d’expériences étant entendu qu’il n’y a aucun pays dans le monde où il n’y a pas de préoccupations des droits de l’Homme. L’état d’esprit du Conseil des droits de l’Homme est d’aider l’État sous examen à trouver des solutions aux préoccupations identifiées par des experts, des organisations de la société civile, l’institution nationale indépendante des droits de l’Homme, et les agences des Nations unies opérant dans le pays. Au mois de janvier 2020, la Guinée a donc présenté un rapport de mise en œuvre des recommandations de l’examen précédent ; l’EPU étant un exercice très simple pendant lequel les réalisations et les défis sont mentionnés. Vous verrez que la plupart des recommandations étaient cadrées sur l’actualité à savoir la violence avec mort d’hommes lors des contestations actuelles ; mais aussi sur les questions de redistribution des richesses issues de l’exploitation des ressources minières, et celles liées à la santé, à l’éducation et à l’emploi des jeunes.

Guineematin.com : donc, ce sont là quelques reproches formulés à la Guinée ?

Patrice VAHARD : non pas du tout, ce ne sont pas des reproches. Il faut plutôt voir l’EPU comme une opportunité de partage de bonnes pratiques en vue de l’affermissement de la culture des droits de l’Homme dans les pays en examen. Les Etats sont revenus par exemple sur la mise en place de l’INIDH qui n’est pas encore accréditée parce que la loi organique à base de laquelle cette institution fonctionne, mérite d’être revue. Un de nos objectifs majeurs est d’avoir une INIDH beaucoup plus présente et opérationnelle sur le terrain et d’une société civile plus remarquable et performante. C’est cela qui peut traduire nos efforts et notre réussite sur le terrain.

Guineematin.com : en plus de l’opérationnalisation de l’INIDH, y a-t-il eu d’autres recommandations ?

Patrice VAHARD : oui, ça concerne tous les secteurs. Il y a des recommandations sur des sujets à caractère économiques dans le cadre du Plan National de Développement Economique et Social (PNDES). Autrement dit, la vision que le gouvernement s’est donnée pour le développement socioéconomique de la Guinée. Il y a eu des recommandations qui ont salué l’abolition de la peine de mort et d’autres qui ont exhorté à éradiquer les mutilations génitales féminines et le mariage précoce des jeunes filles. Chacun devrait faire en sorte que personne n’accepte la pratique des MGF ou les mariages précoces de nos jeunes filles.

Guineematin.com : le dossier du 28 septembre 2009 dont le procès tarde à intervenir avait-il fait l’objet de recommandation ?

Patrice VAHARD : tout à fait. Le Garde des Sceaux qui était le porte-parole de la délégation est revenu sur le sujet. Le Premier ministre lui-même est revenu sur le sujet plusieurs fois et a donné une date indicative du démarrage du procès au 1er juin de cette année. Moi-même, je suis membre du comité de pilotage du procès du 28 septembre 2009. Nous sommes dans cette dynamique. La tenue effective et à date de ce procès serait au crédit des autorités actuelles qui auraient réussi à briser le cycle de la violence politique. Nous nous intéressons à cela parce que c’est un symbole. C’est un pari un peu difficile mais il faut se convaincre que ce procès n’est pas contre un groupe d’acteurs mais une opportunité pour la Guinée de se guérir, comme plusieurs autres nations, de son passé pour s’appuyer sur la justice dans sa marche vers un développement inclusif.

Guineematon.com : quel est le message que vous lancez aux différents acteurs du processus électoral à la veille d’un double scrutin référendaire et législatif ?

Patrice VAHARD : je pense qu’il ne faut pas restreindre cela aux acteurs impliqués seulement dans le processus électoral. Les élections sont un élément dans la vie de la nation. Donc, il faut impliquer les autorités et les leaders politiques qui ont en partage la responsabilité de préserver la paix et la stabilité de ce pays, pour les inviter à traduire les valeurs et véhiculer des messages d’inclusion. Cela, pour que les gens ne se regardent pas en Soussou, Malinké, Guerzé ou Peul, mais comme étant tous les fils et les filles de la nation guinéenne. Les leaders religieux ont également un rôle essentiel à jouer. Dans les mosquées, temples et églises, tout le monde prône la paix, l’amour du prochain, la justice et le pardon… Voilà l’occasion de traduire cela dans la réalité. La justice est l’un des éléments essentiels de toutes les religions révélées. C’est-à-dire le fait de dire vrai, d’accepter et de se soumettre à l’autorité de la loi. Relativement aux élections, notre appel, c’est de s’approprier la Déclaration universelle des droits de l’Homme qui décrit clairement ce que c’est qu’une bonne élection en son article 21.

Pour terminer, j’insisterai sur le fait qu’ensemble nous devons tout mettre en œuvre pour valoriser le rôle de deux acteurs clés : les jeunes et les femmes. Les jeunes ne sont pas uniquement l’avenir mais le présent de tout pays. Il faut leur donner l’opportunité de participer à l’édification de la nation. Il faut éviter de les stigmatiser, de les entraîner et de les assimiler à des acteurs de violence, mais plutôt des agents de transformation positive de la société et porteurs d’innovation. Il est important de leur offrir une bonne éducation et l’espace pour exprimer leurs talents et leur leadership ainsi que des opportunités d’emplois. Le deuxième groupe d’intérêt, est celui des femmes guinéennes qui historiquement ont joué un rôle déterminant pour la paix et la sécurité dans la région du Fleuve Mano. Il faut non seulement respecter et valoriser le rôle de la femme ; mais aussi promouvoir le leadership de la jeune femme pour inscrire cette force motrice dans la durée ; autrement on ne fera que se référer à un passé glorieux de la femme ou du potentiel de la jeune fille. Ensemble, les jeunes et les femmes peuvent transformer positivement le pays. Il suffit de leur créer l’opportunité et à eux aussi de s’en saisir et de l’utiliser à bon escient.

Entretien réalisé par Abdallah BALDE pour Guineematin.com

Tél : 628 08 98 45

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