La communauté internationale a les yeux rivés sur la Guinée ces dernières semaines, au moment où l’on s’achemine vers les contestées élections législatives du 1er mars 2020, couplées au référendum constitutionnel. Après la résolution de l’Union Européenne qui accable notre pays, c’est la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui envoie une mission en Guinée pour échanger avec les acteurs sociopolitiques. Après avoir rencontré ladite mission hier, le président de l’UFDG, Cellou Dalein Diallo a accordé une interview à un reporter de Guineematin.com dans la journée de ce mardi, 18 février 2020. Il a été question entre-autres de cette rencontre, du FNDC qui mène la lutte contre la nouvelle constitution, du Franc CFA…

Guineematin.com : vous avez été reçu dans la soirée d’hier lundi par une délégation de la CEDEAO qui séjourne actuellement dans notre pays. De quoi a-t-il été question ?

Cellou Dalein Diallo : d’abord, l’objet de la mission du commissaire à la paix et à la sécurité, le Général Béhanzin, était d’évaluer la situation qui prévaut en Guinée ici afin de rendre compte à son président de commission, monsieur Brou. Alors, nous avons, comme on l’a toujours fait, c’est un exercice auquel on est habitué, essayer de décrire la situation, d’identifier les sources de conflit entre le gouvernement et nous, comme on l’a fait avec les religieux ; dire qu’est-ce qui ne va pas. C’est le refus des autorités du pays de respecter la loi. Donc, on a expliqué que ça soit par rapport au référendum, que ça soit par rapport aux élections législatives, que ça soit par rapport au refus du gouvernement d’assurer les élections locales malgré l’arrêt pris par la cour suprême à cet égard. Donc voilà, on a tout expliqué. Ils ont posé des questions, on a apporté des clarifications nécessaires et je pense qu’on s’est bien compris. Ils nous ont demandé si on était disposé à aller à un dialogue, on a dit, nous avons toujours privilégié le dialogue et la concertation pour aplanir les divergences qui existent entre le gouvernement et nous.

Guineematin.com : selon des indiscrétions, la CEDEAO envisagerait d’envoyer des observateurs pour ces élections législatives du 1er mars. Est-ce qu’aujourd’hui vous êtes optimiste quant à la possibilité de la CEDEAO à résoudre la crise politique guinéenne ?

Cellou Dalein Diallo : je n’étais pas au courant de cette décision de la CEDEAO d’envoyer des observateurs. Bon, je pense que la première démarche que la CEDEAO aurait faite, ça serait de dissuader monsieur Alpha Condé de mettre en œuvre ce projet de changement de la constitution qui est à la fois illégal, qui est inopportun et qui remet en cause les maigres acquis démocratiques ; de le convaincre d’accepter d’organiser des élections équitables sur la base d’un fichier consensuel et qui reflète fidèlement l’état du corps électoral guinéen ; au lieu d’envoyer des observateurs dans une mascarade électorale. Moi je pense que les élections, le FNDC a décidé de s’y opposer, l’opposition politique aussi a décidé de s’y opposer. Et on usera de tous les moyens légaux pour empêcher justement la tenue de ce scrutin qui n’en n’est pas un.

Guineematin.com : le Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC) prévoit d’organiser de nouvelles manifestations demain, mercredi, et le lendemain dans le pays. Quelle sera la particularité de ces nouvelles manifestations ?  

Cellou Dalein Diallo : mais ça sera dans le cadre du refus de ce double scrutin, des législatives qui ne sont qu’une mascarade, un référendum qui est illégal. Nous avons en tant que patriotes, en tant que Guinéens attachés à la démocratie, à la justice, mais également l’Etat de droit et à l’unité de la nation, nous avons décidé de nous battre contre ce projet, contre cette obstination de monsieur Alpha Condé de s’octroyer une présidence à vie, mais surtout d’organiser des élections législatives avec un fichier taillé sur mesure qui est très loin de refléter l’état du corps électoral. Car comme vous le savez, beaucoup de Guinéens ayant le droit de s’enrôler n’ont pas pu le faire et beaucoup de personnes qui n’ont pas droit d’être dans le fichier sont dans le fichier si bien qu’on a un fichier qui ne se ressemble à aucun fichier de la sous-région. Vous avez maintenant, après les multiples ajustements auxquels monsieur Kébé s’est livré, on a aujourd’hui plus de 63% de la population qui votent alors qu’on a nulle part dans la région ce ratio n’atteint 42%. Donc, ces manifestations seront grandioses puisque les Guinéens ne veulent pas de cette mascarade et de ce référendum ; je pense qu’ils répondront au mot d’ordre du FNDC comme ils l’ont toujours fait ; c’est-à-dire, sortir massivement pour marquer leur opposition au coup d’Etat constitutionnel auquel veut se livrer monsieur Alpha Condé.

Guineematin.com : les dernières manifestations appelées par le FNDC n’ont pas été bien suivies dans le pays. Aujourd’hui, certains observateurs pensent que le FNDC est en train de perdre le terrain. Qu’en pensez-vous ?

Cellou Dalein Diallo : nous avons demandé à la Moyenne Guinée de ne pas participer à ces manifestations, les gens se sont suffisamment battus, il n’y a plus rien à dire de ce côté. Nous avons voulu limiter ces manifestations à la Basse Guinée et à la région Forestière. C’est pourquoi on a eu le sentiment que c’est une partie du territoire qui a suivi. Mais nous-mêmes, nous avons décidé de concentrer l’effort à Conakry puis en région forestière. A N’Zérékoré, il y a eu beaucoup d’actions qui ont été menées dans le cadre du refus de cette mascarade et à Conakry également, la ville a été paralysée.

Guineematin.com : sincèrement, est-ce que vous croyez aujourd’hui en l’efficacité des stratégies du FNDC dans la lutte contre le changement de la constitution ?

Cellou Dalein Diallo : oui absolument ! C’est vrai, depuis octobre 2019, on est là, il y a eu beaucoup d’efforts, beaucoup d’arrestations. Vous savez nos manifestations étaient réprimées dans le sang, plus de 30 morts, aujourd’hui une centaine d’emprisonnements. Et, il y a des gens qu’on a kidnappés la nuit, dans leurs maisons et qu’on a transférés à Soronkoni dans un camp militaire (situé en Haute Guinée, fief du parti au pouvoir) en dehors de toute légalité. Vous savez, nous sommes dans un régime d’exception aujourd’hui. Parce que la constitution actuelle est pratiquement suspendue. Monsieur Alpha Condé ne respecte pas les dispositions de cette constitution, les dispositions des lois organiques et ordinaires qui devaient régir le fonctionnement de l’Etat. Et, nous allons donc protester contre tout cela : la négation du droit, cette dictature qui ne dit pas son nom et nous sommes convaincus de pouvoir empêcher la tenue de ces élections. Et je crois à cette stratégie et je crois qu’elle va porter fruits. Aujourd’hui, nous, nous avons des missions dans tout le pays, en train d’expliquer aux gens pourquoi il ne faut pas voter et pourquoi il faut s’opposer à cette élection. Et, c’est très bien reçu. On a d’ailleurs tardé à envoyer les gens à l’intérieur du pays  pour le faire et aujourd’hui, les gens comprennent pourquoi l’UFDG, pourquoi l’opposition politique et pourquoi le FNDC, sont contre la tenue de ces élections.

Guineematin.com : le FNDC justement bénéficie du soutien sur le plan international. On a entendu plusieurs réactions dans ce sens dont les dernières sont les résolutions adoptées la semaine dernière par le parlement de l’Union européenne et le mouvement libéral africain auquel vous êtes membre. Quels sont les effets que tout ceci pourrait apporter dans le combat que le FNDC est en train de mener actuellement ?

Cellou Dalein Diallo : vous savez nous vivons dans un village planétaire. La Guinée a des accords avec l’Union européenne, la Guinée est partenaire à l’Union européenne, et ce partenariat est régi par la convention de Cotonou qui va expirer cette année. Dans cette convention, il y a des dispositions qui engagent le gouvernement guinéen, à savoir le respect des principes démocratiques et de l’Etat de droit, la protection des droits humains. Et en cas de violation de ces valeurs, il y a une disposition au titre de l’article 96, qui prévoit l’ouverture d’un dialogue et l’interpellation du gouvernement guinéen pour qu’il respecte ces valeurs ; et, je pense que c’est au regard de cet engagement de la Guinée et de cet engagement du partenaire Européen que cette résolution a été prise. Mais, ce n’est qu’une partie puisque normalement la commission devrait elle aussi se pencher sur la violation récurrente des droits humains et des principes des valeurs démocratiques et de l’Etat de droit qui donne le droit à l’Union européenne d’interpeller les autorités guinéennes.

C’est ce qu’elles ont commencé à faire et je pense qu’elles iront jusqu’au bout. Le réseau libéral africain avant 2002 avait déjà fait une résolution pour encourager les Etats africains à limiter les mandats présidentiels parce qu’on a vu des Chefs d’Etat qui font 30 ans, 40 ans, qui ne peuvent permettre aucune alternance démocratique. La démocratie est nourrie aussi d’alternance, cela à travers des scrutins justes et équitables. Donc, la position du réseau libéral africain c’est d’encourager la limitation des mandats. Et lorsqu’un pays qui avait déjà introduit cette limitation de mandat et qui en plus a verrouillé les dispositions relatives à cette limitation veut naturellement déverrouiller cette limitation, il était normal que le réseau international africain condamne cette initiative de monsieur Alpha Condé et encourage les autorités guinéennes à respecter leur constitution et au président guinéen à respecter le serment qu’il a prêté et d’organiser des élections libres et transparentes pour passer le pouvoir à celui que les Guinéens auront choisi.

Guineematin.com : votre récente sortie sur le franc CFA  a suscité beaucoup de commentaires aussi bien en Guinée qu’à l’extérieur. Beaucoup de personnes pensent que vous voulez faire les yeux doux à la France. Qu’en dites-vous ?

Cellou Dalein Diallo : non, pas du tout. Je suis un banquier central. Ma thèse au CFEB (Centre de Formation et d’Enseignement Bilingue) qui équivaut à un Master, c’était sur le CFA. Je suis l’évolution de ce partenariat entre la France et les pays Ouest-africains. C’est vrai que ces derniers temps, le mécanisme a beaucoup été critiqué. Alors moi, j’ai considéré que la décision annoncée à Abidjan par le président Ouattara au président Macron est un progrès important. D’abord, l’UEMOA accepte d’adopter déjà comme monnaie de la CEDEAO. Maintenant, est-ce que ça c’était une bonne mesure de garder la garantie de la France. Je pense que dans une phase de transition où on a besoin de rassurer les entreprises et les ménages qui ont épargné en CFA ; il faut leur donner la garantie que la monnaie ne va pas se dévaluer tout de suite. Et ça, la France a dit qu’on accorde sa garantie sans exiger des contreparties traditionnelles. Puisqu’en fait, le mécanisme de ce genre repose sur un taux de change fixe par rapport à l’euro ; mais, la garantie de la France est d’assurer la convertibilité de cette monnaie et de fournir le cas échéant en cas de besoin des avances aux Etats pour permettre d’évaluer l’approvisionnement de leur pays respectifs.

Aujourd’hui, dans le cadre de cette transition vers l’Eco, c’est la monnaie de la CEDEAO sans doute en dehors de la France. La France dit pendant cette période transitoire, je vais assurer la garantie de l’Eco en attendant qu’on puisse mettre en place le dispositif permettant naturellement de créer la confiance entre les détenteurs de cette future monnaie, de cette monnaie l’Eco, la Banque centrale sera mise en place pour la gérer. Donc, je n’ai pas trouvé ça comme quelque chose d’anormale. J’ai trouvé que c’était un progrès et que la BCEAO dont tous les pays respectent le critère de convergence sauf un ou trois : il y a le Sénégal, puisque sur le plan de déficit  budgétaire qui est en dessous du plafond ; il y a peut-être le Togo et le Benin qui ont quelques soucis avec un ou deux critères de convergences ; mais sinon à l’intérieur de l’UEMOA, la monnaie, les indicateurs sont bons. Cela grâce à une gestion monétaire et budgétaire rigoureuse et qui fait que l’inflation est très faible dans le pays et le taux de crédits à l’économie aux entreprises est très faible parce qu’il est inférieur à 7%, c’est un des plus faibles du continent. C’est ça aussi l’avantage parce que nous assistons à une bonne gestion monétaire et budgétaire de la BCEAO et de l’UEMOA.

 

Interview réalisée par Ibrahima Sory Diallo pour Guineematin.com

Tél. : (00224) 621 09 08 18  

 

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