Tanou Balla SAKOUVOGUI et Mamadi CONDE

Libre Opinion : La maladie à coronavirus (Covid-19) qui a commencé en novembre 2019 dans la ville de Wuhan, s’est rapidement propagée au-delà des frontières chinoises pour toucher tous les continents à ce jour, s’érigeant en une véritable pandémie aux conséquences sanitaires, sociales et économiques désastreuses pour les Etats, riches et pauvres. La Guinée n’est pas en marge de cette situation chaotique, les mesures de prévention ayant mis en arrêt, sinon ralenti l’activité économique, avec une prévision de baisse de 1% du PIB cette année, contre une prévision initiale de hausse de 6% par le FMI.

A l’instar des autres pays d’Afrique et du monde, le Gouvernement guinéen a présenté, le 7 avril dernier, son  » plan de riposte économique face au Covid-19 « , dont les mesures visent à atténuer les effets de la crise sur la population, les PME et les secteurs d’activités fortement touchés (hôtellerie et tourisme). Toutefois, force est de reconnaître que ce plan de riposte d’une valeur de plus de 3 000 milliards de francs guinéens, n’est qu’un ensemble de mesures à court terme qui, à elles seules, ne pourront guère permettre de relancer l’économie nationale après le déconfinement.

Dans cet article, nous nous proposons d’explorer les voies de sortie de crise, c’est à dire les mesures économiques à prendre tant par l’Etat que par le secteur privé et les partenaires au développement, pour redémarrer l’économie guinéenne aux lendemains de la fin de la pandémie en Guinée. Mais avant, nous procéderons à une brève analyse d’impact de la pandémie sur l’économie de la nation, maintenant et dans les jours à venir.

De la crise sanitaire à la crise économique

Lavage des mains au savon et à l’eau de javel diluée, port généralisé des masques, distanciation sociale…sont entre autres mesures strictes édictées par l’agence nationale de la sécurité sanitaire (ANSS), et entérinées par le Président de la république. Ces premières mesures de protection n’auraient pas autant coûté à l’économie, si elles n’avaient pas été complétées par les mesures de confinement (qui seront bientôt généralisées) et d’interdiction des activités ‘non essentielles’ qui, quant à elles, mettent (ou presque) un coup d’arrêt au business (secteur privé) et entravent le fonctionnement normal de l’administration publique. En langage économique, on parle de réduction drastique des charges horaires représentant le facteur travail. Cela entraîne une baisse drastique de la production qui représente l’offre globale des entreprises. Par ailleurs, la réduction des charges horaires de travail entraîne la chute des revenus des ménages (en situation de chômage partiel ou total), entraînant une baisse de la demande globale, et donc une baisse de la consommation. C’est cette simultanéité des chocs sur l’offre et sur la demande qui rend cette crise si particulière et si dangereuse.

L’étau se ré-serre sur les entreprises, particulièrement sur les PME, qui voient leur trésorerie s’amenuiser progressivement sous l’effet ciseaux. L’effet ciseaux se caractérise, pour une entreprise, par une baisse drastique de son chiffre d’affaires au moment où elle fait face à un accroissement de ses charges, ou à une baisse moins proportionnelle de ses charges : ce qui entraîne une dégradation graduelle de sa trésorerie. Selon un sondage mené conjointement par l’Université de Tsin hua et l’Université de Pékin, 85 % des petites et moyennes entreprises (PME) en Chine manqueront de liquidités d’ici trois mois. Cette réalité n’épargne pas les PME guinéennes, qui sont d’ores et déjà essoufflées financièrement, alors que la crise sanitaire guinéenne n’a que très peu duré comparativement aux autres géographies. Il va sans dire que les PME courent de gros risques de trésorerie qui mettent à rude épreuve leur capacité à payer les salaires et à honorer les échéances bancaires entre autres, si jamais la pandémie perdurait.

Par conséquent, plusieurs ménages risquent de se retrouver à court de revenus dans les mois à venir. Ce choc sur la demande est d’autant plus extrême en Guinée que plus de la moitié de la population exerce dans le secteur informel, générant pour la plupart des revenus journaliers avec une propension à épargner quasi-nulle. Ce qui rendrait quasi-impossibles les mesures de confinement de la population, la Guinée ne disposant pas d’un dispositif social d’indemnisation du chômage comme c’est le cas en France et dans plusieurs pays développés. Comment garder les populations confinées à domicile lorsqu’elles n’ont rien à manger ? Il vaut mieux donc éviter à tout prix l’effondrement du système ! Et cela y va d’une responsabilité partagée, c’est à dire que chaque acteur économique a un effort à fournir, une concession à faire pour sauver l’économie pendant et après la crise sanitaire.

La baisse simultanée de l’offre et de la demande affecte directement les revenus de l’Etat par la baisse des recettes fiscales, limitant les marges de manœuvre du gouvernement : la crise se généralise ainsi à travers un cercle vicieux bien entretenu…en sorte que le tissu économique serait incapable de se réorganiser tout seul aux lendemains de la levée du confinement (fin de la pandémie).  Il est donc temps que les acteurs économiques (Etat, entreprises et partenaires au développement) commencent d’ores et déjà à penser à la stratégie de relance économique à mettre en œuvre dès la fin de la pandémie.

Les mesures à court terme de soutien à l’économie

L’Etat a annoncé une batterie de mesures dans son plan de riposte du 07 avril 2020 (lire ici).  Dans ce plan, les mesures d’assouplissement fiscal déjà accordées (report de trois mois des charges fiscales et des factures d’eau et d’électricité, renonciation de l’Etat à la TVA pour trois mois, etc..), si elles sont correctement appliquées, devraient permettre à court terme d’atténuer le choc de cette crise sanitaire sur l’économie.  Cependant, force est de reconnaître que ce plan de riposte souffre de dispositions concrètes devant permettre aux entreprises d’éviter de licencier du personnel.  Cet aspect a d’ailleurs été mis en exergue par la banque mondiale dans sa lettre de commentaires du plan de riposte de l’Etat Guinéen, en ces termes « Il nous semble que le plan ne prévoit pas de mesures spécifiques pour aider les entreprises à maintenir les emplois ». Comme pour dire que l’Etat se doit de prendre des dispositions supplémentaires dans ce sens, afin de préserver les emplois et éviter de nombreuses faillites de PME.

A cet effet, la question qui se pose est la suivante : l’Etat dispose-t-elle de ressources suffisantes pour subventionner -au moins partiellement-les salaires des travailleurs des mille cinq cents et quelques[1] PME que compte l’économie guinéenne pendant la période de confinement ? Cette enveloppe s’avèrerait très salée pour l’Etat. Une option de subvention directe des PME nous parait peu opportune. Faut-il pour autant laisser le marché s’auto-réguler (ce qui implique des licenciements massifs !) ? Non. Dans une situation exceptionnelle, il faut des mesures exceptionnelles, qui sont aussi souvent impopulaires !

Ici, nous proposons à l’Etat une piste de solution susceptible de sauver les emplois du secteur privé, particulièrement des PME. Précisons à l’avance que cette mesure est un moyen de dernier recours. Cette mesure consisterait pour le Gouvernement à prendre un acte règlementaire autorisant les entreprises (particulièrement les PME) à différer le paiement d’une partie des salaires de leurs employés. Cet acte pourrait par exemple autoriser les employeurs à payer entre 20% et 50% du salaire net dû à chaque employé, et différer le paiement du complément à des dates ultérieures à la période pandémique. Cette réduction temporaire des revenus induirait forcément une contraction de la consommation des ménages : c’est le prix à payer pour un temps, et cela vaut mieux pour les ménages que les plans de licenciements massifs ! Surtout quand on sait que, selon une étude de l’organisation internationale du travail (OIT), près de la moitié des travailleurs dans le monde est désormais menacée dans ses revenus par la crise liée au coronavirus.

Les mesures susmentionnées ne sont envisageables qu’à court terme, il faut le répéter. Leur finalité est d’éviter l’écroulement de l’économie pendant la période de confinement. A long terme, elles ne peuvent être maintenues dans un contexte de libéralisme économique. D’où la nécessité pour l’Etat de mettre en place un plan de relance à moyen et long terme. Dans les lignes qui suivent, nous nous livrerons à cet exercice délicat…

L’épineuse question de l’appui au secteur informel et aux ménages en situation de précarité

Le secteur informel, qui emploie environ 92% de la population active guinéenne (source : Ministère de l’emploi) et contribue à hauteur de 52,1% du PIB (Source : INS), est constitué en grande partie d’unités productrices familiales plus ou moins organisées. Ces petites unités marchandes (boutiquiers, marchands ambulants, taxi-motards, chauffeurs, agriculteurs, artisans, pêcheurs, éleveurs, tailleurs, maçons, menuisiers, etc…) vivent souvent du quotidien, et leur autonomie financière est négligeable pour l’écrasante majorité. Comment ces familles tireraient-elles leur épingle du jeu si, avec l’inquiétante progression de la pandémie, le gouvernement envisageait la fermeture des marchés et durcissait les mesures contre la mobilité des personnes ? Certes, le Gouvernement prévoit un programme de transfert monétaire à travers l’agence nationale d’inclusion économique et sociale (ANIES), à hauteur de 25 dollars par mois, à 240 000 ménages (soit 1,6 million de Guinéens), à partir du mois de juin 2020.  Sauf que ces mesures sont loin d’être suffisantes : en effet, 25 dollars équivalent à environ 250 000 GNF à accorder à chaque ménage par mois, pour un nombre de bénéficiaires qui ne représente que 12,6% de la population guinéenne ; soit un ratio très en deçà de l’indice de pauvreté[2] en Guinée qui s’élève à 55%.

L’obligation impérieuse pour l’Etat d’investir dans les secteurs prioritaires

Comme déjà signalé, la Guinée connaîtra l’une des pires récessions de son histoire en cette année 2020, que la pandémie prenne fin ou non. Or, l’histoire économique a montré que l’un des moyens les plus efficaces de sortir d’une grande crise économique est d’orienter prioritairement la stratégie de relance vers les secteurs prioritaires. A moyen et long terme, l’Etat doit nécessairement planifier et exécuter un plan d’investissement massif dans le secteur agricole, particulièrement dans la production des denrées de première nécessité (riz, fonio et produits maraîchers), dans le but de réduire la dépendance alimentaire du pays, sachant que les grands pays producteurs de ces denrées alimentaires vont prioriser dans les années à venir leur demande intérieure (en cas d’insuffisance de la production, à l’issue de la pandémie). Si rien n’est fait sur le plan agricole, l’Etat guinéen risque d’être confronté à des troubles sociaux, conséquence d’une pénurie et d’une hausse du prix des denrées de première nécessité.

L’autre raison majeure pour laquelle l’Etat devrait prioriser l’agriculture est que ce secteur est celui qui recèle le plus grand potentiel en termes de création de richesses, employant plus de 70% de la population active, avec 6,2 millions d’hectares de terres arables dont 50% reste encore inexploitées. Une relance du secteur agricole permettrait de résoudre l’impérieuse équation de diversification de l’économie nationale, et de réduire la dépendance de celle-ci au secteur minier (représentant 97,8% des exportations guinéennes en 2016, et 25,1% des recettes courantes de l’Etat, mais seulement 5,2% des emplois). Sans oublier le fait que le secteur minier rapportera nettement moins de revenus à l’Etat pendant les mois et années à venir, à cause d’une prévision de baisse structurelle des prix des matières premières (forte baisse de la demande chinoise, affectée par la pandémie).

L’obligation pour l’Etat d’investir dans les infrastructures sanitaires.

A toute chose malheur est bon, dit le proverbe. La Guinée doit apprendre de son expérience de gestion de deux épidémies (Ebola et Covid-19) en moins de dix ans. L’Etat doit notamment tirer la leçon suivante : sans infrastructure sanitaire fiable, il est impossible d’organiser avec succès un plan de riposte sanitaire efficace. La priorisation de la construction et de l’équipement d’hôpitaux modernes sur toute l’étendue du territoire devrait donc être une réalité pour les mois et années à venir, et cela devrait se faire ressentir dans les lois de finances (rectificatives et initiales) en perspectives. L’Etat se doit également d’investir dans la recherche en modernisant l’ANSS, et en orientant partiellement son activité vers la recherche de preuves médico-scientifiques des thérapies déjà proposées par la pharmacopée locale. Cela permettrait de valoriser nos remèdes traditionnels, de limiter notre dépendance en médicaments vis-à-vis de l’étranger, et de créer des sources de revenus conséquentes pour la médecine locale. Il faut que l’Etat s’inspire sur ce plan de l’exemple malgache, où le Président a adopté le Covid Organics, un remède à base de plante locale contre le Covid-19 (lire ici). Même si l’OMS a catégoriquement affirmé qu’il n’existe aucune preuve scientifique que le remède de Madagascar contre le Covid-19 soit efficace, le leadership du Président malgache a néanmoins été salué par plusieurs de ses pairs africains. L’audace finit toujours par bien payer.

Enfin, un pan important de la politique de relance à moyen et long terme devrait être l’investissement dans l’industrie pharmaceutique. L’Etat devrait à cet effet commencer par le redémarrage des usines du premier régime actuellement en état de délabrement. C’est notamment le cas de l’usine de quinine de Sérédou qui fût fermée pour cause de non-rentabilité sous le deuxième régime. Si cette usine était fonctionnelle, elle aurait permis de produire la chloroquine qui est jugée par certains scientifiques comme un remède efficace contre le Covid-19.

L’incontournable rôle de conduite par la Banque Centrale d’une politique monétaire flexible mais prudente.

La Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) doit sortir des sentiers battus et innover en matière de gestion de la politique monétaire post-covid19. En effet, la particularité de cette crise réside dans la dualité des chocs : offre et demande à la fois, à la différence de la crise des subprimes de 2008 qui était avant tout une crise financière. L’impact de cette crise sur l’économie réelle se caractérise par une contraction simultanée de l’offre et de la demande comme nous l’avons déjà souligné ci-haut.

Dans le contexte actuel, une politique de baisse des taux directeurs par la Banque Centrale (comme c’est le cas actuellement) peut s’avérer contre-productive, dans la mesure où la création monétaire (qui en découle) s’avérerait inflationniste, au lieu d’encourager l’investissement du secteur privé. Car les entreprises, dissuadées par un choc de la demande, sont moins incitées à investir à cause du manque de débouchés. Ainsi donc, une baisse du taux directeur de la BCRG, dont la conséquence immédiate est la baisse du coût du crédit, ne pourra pas dans notre contexte encourager à elle seule l’investissement privé, à moins qu’elle soit associée à une politique budgétaire de soutien à la demande. Autrement dit, dans un contexte de choc simultané de l’offre et de la demande, il faut obligatoirement une politique coordonnée et simultanée de relance de l’offre et de la demande.

Ainsi donc, l’Etat ne doit pas commettre l’erreur ne mener une politique d’austérité pendant les mois et années à venir, sous prétexte d’une baisse des recettes fiscales (nous avons déjà signalé une prévision de baisse des recettes de l’Etat, et notamment les recettes minières). L’Etat doit plutôt privilégier la mise en œuvre d’une politique budgétaire expansionniste en programmant des investissements d’envergure dans les secteurs prioritaires de l’économie (nous l’avons déjà signalé également). Cela ferait sortir les entreprises de l’attentisme actuel : l’Etat ayant donné le ton, l’optimisme se généralise. Les entreprises peuvent alors profiter du moindre coût du crédit pour investir-et donc embaucher-afin de répondre à la demande déclenchée. Les ménages, avec la reprise du travail, voient leur pouvoir d’achat s’accroître, etc.…Tout le circuit économique redémarre, c’est la reprise.

La problématique de financement du déficit budgétaire post-covid19

La diminution des recettes fiscales et l’augmentation des dépenses publiques pour relancer l’économie (effet ciseaux), ont pour conséquence l’aggravation du déficit budgétaire, et donc du stock de la dette publique du pays. Un mal nécessaire dont l’État est déjà conscient, prévoyant un déficit budgétaire pouvant aller jusqu’à 6% du PIB, contre 3,49% prévu initialement dans la loi de finances (LFI 2020). L’Etat doit donc trouver un moyen « soutenable » pour financer ce déficit. Par « soutenable », nous entendons toute dette dont les modalités de remboursement (service de la dette) ne pèseraient pas trop dans l’avenir sur nos finances précaires. Cet exercice n’est pas une équation simple à résoudre, à un moment où les créanciers habituels de la Guinée, dont la France, subissent de plein fouet les effets de la crise économique liée au Covid19.  Faut-il donc se tourner vers les institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale, FIDA, etc.…) ?  Certes, ces institutions prévoient un appui financier des pays pauvres, notamment d’Afrique, à travers un allègement voire une annulation de la dette publique. Ce qui permettrait aux pays bénéficiaires de « libérer » des ressources substantielles susceptibles de financer l’effort de riposte à la crise sanitaire. D’ores et déjà, la Guinée fait partie de la liste des 25 pays devant bénéficier d’un allègement de leur dette vis à vis du FMI, d’après les délibérations du conseil d’administration de cette institution financière le 13 avril dernier. Cependant, cette « releasing » de ressources est loin d’être suffisante pour rééquilibrer nos comptes publics.  De surcroît, il est peu probable que notre pays puisse encore s’attendre à d’autres remises de dettes, compte tenu du contexte généralisé de crise économique.

L’Etat devrait-il donc se tourner vers les moyens internes de mobilisation de ressources ? Il nous semble que c’est l’option la plus adéquate. Plus spécifiquement, il s’agirait pour l’Etat de :

  • Juguler le phénomène de corruption qui lui coûte près de 0,5% de son PIB ;
  • Instituer le cadre légal des partenariats publics-privé, en créant une agence d’appui aux PPP et en favorisant les financements de ce type ;
  • Mettre en place des dispositifs institutionnels et réglementaires incitatifs et innovants permettant de mobiliser, d’accroître et d’orienter les transferts de fonds et l’épargne de la diaspora guinéenne vers des secteurs d’activités productifs ;

Nous développerons plus largement ces axes dans d’autres articles à venir.

Cet article vous est proposé par :

  • Tanou Balla SAKOUVOGUI (Inspecteur des Finances (Guinée) et Consultant sénior à Precious Sarl) et

Mamadi CONDE (Chef de projet, Développement Stratégique Bank of Africa – BMCE Group (Maroc) et
Consultant Senior à Precious Sarl)

[1] (Source :  Annuaire statistique 2018 du ministère de l’industrie et des PME)

[2] proportion de guinéens vivants au-dessous du seuil de pauvreté

 

Facebook Comments

Commentaires

Guineematin