Le décès du Général Nouhou Thiam hier, dimanche 17 mai 2020, ancien chef d’Etat Major général des armées sous le règne du Conseil National pour la Démocratie et le Développement (CNDD), a suscité une vague de réactions. Au delà de l’émotion suscitée, l’opinion n’a pas oublié l’épisode de l’entre-deux tours de l’élection présidentielle de 2010 en Guinée. « On va vous mater », avait lancé le Général à une des parties engagées dans ce processus controversé.

Justement, des citoyens avaient été maltraités à l’époque par des militaires, dont des éléments de la garde présidentielle, proches du Général Sékouba Konaté. Plus tard, le Général Nouhou Thiam, le Commandant Sékou Resco Camara, le Commandant De Gaule, avaient été poursuivis pour tortures. Son décès survient avant la fin de la procédure au Tribunal Criminel de Dixinn.

Aliou Barry, consultant international, spécialiste en questions de Défense et de Sécurité en Afrique et président de l’Observatoire National de la Démocratie et des Droits de l’Homme (ONDH) fait partie des victimes de la répression féroce qui a ciblé la commune de Ratoma à l’époque. Interrogé à ce sujet par un reporter de Guineematin.com ce lundi, 18 mai 2020, monsieur Barry a dit que la mort du principal accusé dans cette affaire ne va pas empêcher la suite de la procédure.

Décryptage !

Guineematin.com : le Général Nouhou Thiam est décédé à Conakry des suites de diabète alors qu’un procès était engagé contre lui auprès du Tribunal de Première Instance de Dixinn. En tant que partie civile dans cette affaire, quel sentiment vous anime ?

Aliou Barry, consultant international, spécialiste en questions de Défense et de Sécurité en Afrique et président de l’ONDH

Aliou Barry : au-delà du décès de monsieur Nouhou Thiam, c’est un sentiment de tristesse qui m’anime. En tant qu’activiste des droits de l’homme, je ne suis pas de ceux-là, dès après le décès, on essaie de tourner la page. Bien-sûr, je regrette ce décès et je présente mes condoléances à toute sa famille. Mais, il reste vrai que monsieur Nouhou Thiam fait partie de ceux-là qui, comme militaires, ont participé en 2010, à une répression sauvage envers des jeunes qui vivaient paisiblement dans le quartier de Hamdallaye et de Bambéto, dans la commune de Ratoma. Moi à l’époque, je dirigeais l’Observateur National de la Démocratie et des Droits de l’Homme. Donc, je faisais des enquêtes sur le terrain puisqu’on avait appris que la brigade présidentielle dirigée par monsieur Konaté était en train de sévir contre les jeunes. Et effectivement, moi-même, j’avais été victime, on nous avait envoyé à la gendarmerie de Hamdallaye. Monsieur Nouhou Thiam, tous les témoignages sont concordants, moi-même je l’ai vu sur place, il a participé à ces sévices. Ils ont donné plus de 400 coups à des jeunes qui n’ont rien fait. Il faut se souvenir qu’après les élections présidentielles de 2010, monsieur Alpha Condé était battu à plate-couture par monsieur Cellou Dalein Diallo et monsieur Sidya Touré. Et, on était à 3 mois du second tour. Donc, tout était mis en œuvre pour inverser la tendance puisque le Général Konaté (président de la transition à l’époque) a participé à cette répression pour favoriser monsieur Alpha Condé.

Guineematin.com : racontez-nous cette agression dont vous aviez été victimes…

Aliou Barry : pratiquement, moi j’ai été agressé le 23 octobre 2010, et évacué sur Paris. J’avais porté plainte contre le Général Konaté à Paris. C’est la Fédération Internationale des Droits de l’Homme qui m’a demandé de transférer ce dossier avec les autres Guinéens qui étaient victimes au même titre que moi à Conakry. Et, on s’aperçoit après 10 ans que non seulement la culture de l’impunité en Guinée tout le monde le sait aujourd’hui, mais ce qui est navrant dans ce dossier, c’est que même la Fédération Internationale des Droits de l’Homme a participé à cette lenteur. Pourquoi je dis cela, parce que la justice Guinéenne à l’évidence ne voulait pas du tout que ce dossier soit traité pour une raison très simple. Parce que la FIDH ne voulait impliquer le Général Konaté. Elle voulait impliquer les Nouhou Thiam, le Commandant Sékou Resco qui eux, ont participé physiquement dans ces cas de torture. Moi, j’avais porté plainte et je continue à porter plainte contre le Général Konaté. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai saisie dès la semaine dernière les avocats et l’Organisation Guinéenne des Droits de l’Homme pour que ce dossier soit transféré à la CEDEAO et que sur Paris on réenclenche la plainte que j’avais déposée contre le Général Sékouba Konaté.

Guineematin.com : maintenant que le principal accusé est décédé, qu’est-ce qui adviendra de la plainte que vous aviez déposée auprès du TPI de Dixinn ?

Aliou Barry, spécialiste en questions de Défense et de Sécurité en Afrique et président de l’ONDH

Aliou Barry : je ne suis spécialiste des questions de ce genre, mais je peux vous dire une chose, ce n’est pas parce que quelqu’un est décédé que la procédure va s’arrêter. Il n’est pas le seul impliqué dans ce dossier et qui en est décédé. Il y a eu un autre décès, celui du Commandant De Gaule, qui était l’un des gardes du corps de Konaté et qui est décédé aussi. C’est ce dernier qui nous a mis dans les pick-up pour nous envoyer à la gendarmerie. A part ceux-ci, le Commandant Resco est impliqué. Cette procédure ne va pas s’arrêter parce que le Général Nouhou Thiam est décédé. Nous allons poursuivre cette affaire au niveau international. Parce qu’on a compris que la justice Guinéenne, surtout au niveau des Droits de l’Homme, comme le dossier du 28 septembre, la justice est aux ordres de l’exécutif et la justice ne veut pas se saisir de ce dossier. C’est pourquoi avec nos avocats, on va transférer ce dossier au niveau des juridictions internationales, notamment la CEDEAO. Mais, moi personnellement, je vais réenclencher cette plainte contre le Général Konaté à Paris.

Guineematin.com : un dernier mot ?

Aliou Barry : c’est une longue liste de l’impunité en Guinée. Je pense que la prochaine gouvernance en Guinée devra se pencher sur ce dossier. Je suis en train d’écrire un dossier sur une nouvelle réorganisation des armées. Parce qu’il faut savoir que le plus gros facteur d’instabilité dans ce pays est les forces de défense et de sécurité. Vous voyez ce qui se passe avec la pandémie, le problème de racket, le problème de corruption, le problème de répression au niveau du pays, de paisibles citoyens. Et, tout le monde a compris que la justice guinéenne est complètement inactive et complice des problèmes de violation des droits de l’homme. Je vais vous dire une chose, sur le problème du dossier de Nouhou Thiam, on a compris que même le juge d’instruction Diawara était complice avec ceux qui nous ont fait subir ces sévices, d’autant plus qu’il demandait à l’ambassade de France de livrer un Visa au Commandant Resco d’aller se soigner en France alors qu’il savait très bien que ce dernier était impliqué dans ce dossier. Mais, on est déterminé, je pense que ce n’est pas ce décès qui va nous empêcher d’aller jusqu’au bout. Je prends l’exemple sur le dossier d’Hissène Habré, les victimes ont attendu pendant plus de 20 ans pour le voir en prison. Donc, nous nous battrons jusqu’au bout pour que les Resco, Général Konaté ne puissent pas vivre de façon tranquille en ayant commis ces sévices à la population Guinéenne.

Propos recueillis par Ibrahima Sory Diallo pour Guineematin.com

Tél. : (00224) 621 09 08 18

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