Le Mouvement Démocratique Libéral (MoDeL), dirigé par l’opposant Aliou Bah, poursuit son combat pour l’obtention de son agrément de la part du Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (MATD). Pour parler de cette « épreuve » imposée au parti par le pouvoir, de la gestion du coronavirus, des cours à distance, du Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC)… un reporter de Guineematin.com s’est entretenu avec Aliou Bah.

Décryptage !

Guineematin.com : comment se porte aujourd’hui le Model tant en Guinée qu’à l’étranger?

Aliou Bah : le Model se porte bien parce que c’est un parti qui continue de grandir et de susciter beaucoup d’adhésions et qui continue de promouvoir sa vision au niveau de la communauté guinéenne, que ça soit ici où à l’étranger. Cela se traduit par le nombre de structures que nous avons aujourd’hui. Nous revendiquons une cinquantaine de fédérations qui sont fonctionnelles, que ça soit en Guinée où à l’international. Deux ans d’activité déjà, nous sommes très satisfaits du bilan malgré que les objectifs ne soient pas encore complètement atteints. Vous savez aussi que jusqu’à présent nous sommes dans notre procédure d’obtention de l’agreement du parti qui est encore bloqué pour des raisons politiques au niveau de l’administration. Ce n’est plus un mystère mais, nos avocats continuent de se battre comme ils peuvent pour faire prospérer notre recours qui a été très bien constitué auprès de la Cour suprême. Nous gardons espoir que tôt ou tard, le droit sera dit et nous serons rétablis dans nos droits pour continuer de fonctionner en tant qu’entité politique qui aspire à gouverner la Guinée.

Guineematin.com : aujourd’hui, l’actualité reste dominée par la propagation de la pandémie du coronavirus. Quelle analyse faites-vous de la gestion de cette maladie dans notre pays ?

Aliou Bah : nous vivons une pandémie qui est en train de faire beaucoup de victimes et c’est une occasion pour moi de m’incliner à la mémoire de tous ceux qui en ont été victimes et souhaiter prompt rétablissement à ceux qui sont encore malades, prier Dieu pour ceux qui ne le sont pas. Mais, c’est évident que nos autorités, comme la plupart des crises : quelles soient sanitaires, politiques où économiques, gèrent très mal cette situation dans la mesure où il y avait eu des messages d’alerte dès les premières heures. Beaucoup de pays ont pris leurs dispositions, y compris nos pays voisins. Mais, l’un des plus grands problèmes est que nous n’avons pas de visibilité sur la chaine de propagation dans notre pays. Aussi longtemps qu’on n’a pas la maîtrise de la chaîne de propagation, on ne peut pas projeter l’avenir en termes de gestion de cette crise. La population a des raisons de douter des chiffres qui sont avancés. L’approche au départ n’a pas été bonne. Cette question ne peut pas être gérée que par une agence. Elle doit mettre à contribution plusieurs sensibilités sociales et professionnelles de notre pays. Malheureusement, nous avons un Etat complètement défaillant même avant cette crise. Ce qui veut dire qu’en soi, nous avons un problème structurel réel qui fait qu’à chaque fois que nous avons une crise, même si elle est gérable, elle devient très complexe pour nous. Donc, les autorités ne font pas suffisamment preuve de responsabilité et d’efficacité. Et, vous avez remarqué aussi que le plan de riposte qui, jusqu’à présent, a du mal à être validé dans son volet financement a fait l’objet de beaucoup de polémiques malgré le nombre élevé de contamination que nous avons. Jusqu’à présent, nous n’avons pas une visibilité sur un véritable plan de riposte. Donc, c’est une sorte de navigation à vue, un saut dans l’inconnu et c’est pourquoi il faut continuer à sensibiliser les populations pour que chacun s’informe suffisamment afin de prendre ses propres dispositions pour éviter la maladie parce que jusque là je pense que la meilleure solution serait la prévention. Aussi longtemps qu’on est prévenu, on peut se sentir en sécurité sanitaire.

Guineematin.com : si on sollicitait votre apport dans le cadre de cette lutte, que feriez-vous concrètement ?

Aliou Bah : vous savez, je suis à la tête d’un parti politique qui contribue régulièrement non seulement à faire des critiques constructives mais aussi à formuler des propositions alternatives. Ça fait partie de ce qui identifie le MoDeL. En soi, depuis le 17 avril dernier, nous avons publié une réflexion que nous avons eu à faire au niveau du parti, d’une part par rapport à des pistes de solution qu’on peut explorer en matière de financement ; et entre autres, nous avions proposé à ce qu’on fasse des efforts à l’interne afin de réduire le train de vie de l’Etat, particulièrement tous les secteurs budgétivores qui ne rapportent pratiquement pas, en l’occurrence la présidence, la primature et d’autres département pour essayer de déverser ces ressources déjà supposées êtres disponibles parce que le budget est en cours d’exécution. Donc, il s’agit simplement de faire la réaffectation. Deuxièmement, nous avions proposé qu’on baisse considérablement le prix du carburant pour que chacun se sente soulagé par rapport au coût de la vie parce que les activités sont à l’arrêt. Les gens n’ont pas de revenu et pour le peu de nos compatriotes qui travaillaient, nous avions aussi également proposé une approche plus inclusive, des approches de solutions de tout le secteur sanitaire confondu, y compris le secteur privé. On a l’impression aujourd’hui que beaucoup sont mis en marge. Tous ceux qui ne rentrent pas dans le programme de l’ANSS ne sont pas pris en compte étant donné que tout le monde n’a pas pour vocation d’exercer dans le public. On peut faire appelle à des compétences qui ne sont pas forcément du secteur public. Faire travailler des sociologues, des chercheurs et on avait souhaité également qu’il y ait une distribution massive des masques en impliquant fortement les services publics, y compris les forces de défense et de sécurité. Au niveau de la communication, le MoDeL a travaillé sur un projet qui a été rendu public d’ailleurs pour aider la section de communication de l’ANSS parce que cette crise ne peut se gérer qu’à travers une communication proactive et efficace. Vous avez vu à l’international, le mot d’ordre en cours c’est de faire comprendre aux citoyens qu’il faut désormais apprendre à vivre avec le virus en attendant qu’un vaccin ne soit fabriqué. Et pour ça, il faudrait bien que les informations circulent, qu’on lutte contre la désinformation. Il y a beaucoup d’intoxication aujourd’hui.  Donc, dans le volet communication, le MoDeL a proposé une série de mesures à l’agence et, bien entendu, toutes ces propositions sont publiques.

Guineematin.com : en raison de la pandémie du coronavirus les écoles ont été fermées ; mais, pour essayer de sauver l’année scolaire, le gouvernement a commencé à donner des cours à distance en faveur des élèves candidats aux examens. Quel commentaire en faites-vous ?

Aliou Bah : je dirais que c’est situation assez désespérante parce que si on évalue le taux d’accès de nos élèves à la télévision nationale ou au réseau internet, vous verrez que nous allons avoir l’un des taux d’accès les plus faibles de la sous-région. Alors, on ne peut pas prétendre toucher tous ceux qui sont concernés à travers des cours à distance transmis par la télévision nationale où les réseaux sociaux. Je ne maîtrise d’ailleurs pas le mécanisme véritablement utilisé. Je pense que le souci c’est faire beaucoup plus du buzz pour donner l’impression qu’ils ont fourni des efforts étant donné qu’il y avait beaucoup d’autres alternatives qu’on pouvait avoir par rapport à cette situation. En soi, c’est une façon de sacrifier l’avenir des jeunes. Tout le monde sait d’ailleurs que le secteur de la santé, le secteur de l’éducation étaient des parents pauvres de la gouvernance chaotique du régime d’Alpha Condé. Même en termes budgétaire, vous verrez que les ressources qui sont allouées à ces secteurs ne sont pas considérables au regard des normes sous-régionale et même mondiale. En plus, vous comprendrez que la médiocrité est encouragée dans ces deux secteurs. Celui de l’éducation en particulier, c’est une catastrophe. C’est extrêmement regrettable et ça risque d’avoir des conséquences sur le moyen et sur le long terme parce que tant vaut l’école, tant vaut la nation.

Guineematin.com : selon vous qu’est-ce qu’il fallait faire pour éviter cette situation dans ce secteur clé de la vie nationale ?

Aliou Bah : je disais tantôt que c’est une situation qu’on aurait pu gérer. Mais, nous ne sommes préparés à rien de positif par rapport à une quelconque crise. Avant même la crise du coronavirus, l’école vivait déjà sa propre crise avec les grèves à répétition, les reports impactés par la crise politique. Je pense que dans ces circonstances là, étant donné que le regroupement est difficile, on ne peut aussi se permettre de rouvrir les écoles, mais en passant moyen de temps dans la gestion de la crise qu’on peut avoir la chance de redémarrer les cours dans les salles de classes. Donc, tout est lié à la façon dont nous allons gérer nous-mêmes cette crise parce que ce n’est pas maintenant qu’on peut inventer le système des cours à distance ou de télé travail. C’est des choses qu’on aurait pu faire bien avant aujourd’hui. Alors, face à l’urgence, je crois que plus rapidement on sortira de cette crise, mieux on retrouvera une vie plus ou moins normale. Tant que cette crise ne s’arrête pas, je ne pense même pas que les parents auront le courage de laisser les enfants aller dans les écoles. Donc, il faut travailler nécessairement, fournir beaucoup d’efforts et concentrés nos efforts dans la gestion de la pandémie afin d’obtenir des résultats encourageants pour que les enfants reprennent le chemin de l’école. Je ne vois pas une autre alternative en dehors de celle-là.

Guinnematin.com : l’autre actualité c’est le bras de fer entre le FNDC et le gouvernement qui s’est transporté finalement vers la CPI. Est-ce que vous pensez que cela tournera à l’avantage des défenseurs de la constitution de mai 2010 dont vous faites partie ?

Aliou Bah : vous savez, le FNDC mène un combat pour la République, ce n’est pas un combat pour une entité. C’est un combat pour sauvegarder les acquis démocratiques obtenus de haute lutte dont entre autres : garantir le principe de l’alternance qui, tout le monde le sait, représente l’oxygène de la démocratie. Nous regrettons tous que quelqu’un qui dit avoir mené son combat pour l’alternance et les valeurs démocratiques soit aujourd’hui au  pouvoir pour s’ériger en nouveau dictateur pour la Guinée étant donné son engagement, son serment, les dispositions constitutionnelles du 07 mai 2010 et étant donné l’idéal démocratique que lui-même disait avoir porté. Donc, compte tenu des défaillances de la justice nationale, puisque nous savons tous que malgré toutes les victimes de la violence d’Etat, des familles ont porté plainte, des démarches ont été menées ; mais aucune plainte n’a prospéré au niveau national. Il y a même un mépris par rapport à cela et tout le monde  est arrivé à la conclusion que la justice guinéenne est aux ordres, elle est une justice politique. Les procureurs ne se bougent que quand ils reçoivent des injonctions ou des ordres du pouvoir exécutif. En soi, c’est très mauvais parce que la justice représente le fondement d’une nation et de l’équilibre de toute société. Aujourd’hui, la Guinée est devenue un pays complètement déséquilibré par le fait de la manipulation de la justice par le pouvoir exécutif. Alors, il ne nous reste que la justice supranationale. Puisque nous sommes signataires de l’acte fondateur de la CPI, le FNDC a engagé des démarches en collectant des données, des informations, il y a eu beaucoup d’organisations de défense des droits de l’homme qui ont aussi fait des travaux d’enquête par rapport aux tueries que ça soit à N’Zérékoré, à Labé, à Conakry et un peu partout sur le territoire national où il y a eu des cas évidents de violation des droits humains. Aujourd’hui, il y a le camp de Soronkoni qui est devenu une sorte du goulag, on parle même de fosses communes à N’Zérékoré. C’est assez horrible à entendre en 2020 et nous comptons poursuivre le combat. C’est pourquoi nos avocats guinéens et étrangers se sont organisés en collectif pour porter notre requête auprès de la CPI. Dieu merci que l’Etat guinéen nous a donné raison à notre démarche en s’engageant aussi dans cette même logique à travers sa démarche auprès de la CPI pour le signalement. Ce que l’Etat admet avec nous qu’il n’y a pas une juridiction nationale auprès de laquelle on pouvait tous se retrouver afin que justice soit rendue. Donc, cette démarche va prospérer…

Guineematin.com : votre mot de la fin ?

Aliou Bah : je dirais que nos compatriotes sont en train de traverser des moments extrêmement difficiles. En plus de la crise du Covid 19, nous vivons déjà une crise politique aigue, une situation sociale catastrophique avec l’extrême pauvreté. Et ce qui est plus regrettable, c’est le fait qu’il y a ce régime qui continue à se comporter en criminel, en kidnappant nos compatriotes, en faisant de la torture, des arrestations arbitraires et même cette histoire de couvre-feu, il y a des parties où on passe le temps à racketter les gens, il y a encore de la violence d’Etat. Aujourd’hui, il y a beaucoup de nos compatriotes qui sont en prison, d’autres ont été déportés à Kankan, plus de 44 personnes. Je leur exprime toute ma compassion et ma solidarité. J’ai une pensée particulière à mon cher ami et compagnon, Oumar Sylla Foniké Menguè ainsi que Saïkou Yaya Diallo qui est aussi un défenseur des droits humains et membre du FNDC. Ils sont tous aujourd’hui en prison de façon injuste et de façon arbitraire. Je leur exprime toute ma solidarité et aussi tous mes encouragements parce que cette situation sera bientôt derrière nous. En ce qui nous concerne, nous continuerons à mener ce combat au prix de notre vie et c’est ce que nous avons toujours fait. Il ne s’agit pas d’un combat pour ou contre un individu ou un groupe d’individus, encore moins une communauté. C’est plutôt un combat pour la République. Lorsque nous aurons l’occasion de consolider notre démocratie, c’est en ce sens que nous pourrons bâtir et espérer qu’on peut avoir un avenir dans notre pays. Et, c’est notre rêve, c’est notre souci. C’est vivre en Guinée, travailler en Guinée et être heureux dans notre pays et contribuer à son développement.

Interview réalisée par Alpha Assia Baldé pour Guineematin.com

Tél : 622 68 00 41

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