Les mots et les maux du ministre

Habib Yembering Diallo

Cher ami,

J’ai mis du temps à réfléchir. A peser le pour et le contre de la nécessité de t’adresser cette lettre. Finalement j’ai décidé de briser le silence pour me libérer en te racontant le regret, la douleur et l’amertume qui sont les miens. Et cela suite à mon départ de mon parti.

Dans cette affaire, il y a des choses que tu connais. Et d’autres que tu ignores. Parmi lesquelles, le véritable motif de mon départ. En réalité, je dois avouer avec le recul que les motifs que j’avais évoqués n’étaient véritablement pas ceux pour lesquels j’ai quitté ce parti.

Pour te dire toute la vérité, après notre échec à la présidentielle, je ne voulais pas attendre cinq longues années pour espérer redevenir ministre. Du coup, et comme tu l’as su, je me suis rendu au palais pour négocier quelque chose. Ce fut un pavé dans la marre. Le parti a crié au scandale et à la trahison. Il a voulu divorcer avec moi pour que mon cas serve de leçon à tous ceux qui auraient la tentation de fréquenter le palais.

Pour montrer à celui que j’avais rencontré sans l’aval de mon parti que je l’avais choisi au détriment de son éternel protagoniste voire ennemi, j’ai attrapé la perche qui m’a été tendue par le parti. J’ai œuvré pour le divorce. Me basant sur l’adage selon lequel l’ennemi de ton ennemi est ton ami, j’ai pensé qu’en devant l’ennemi de l’ennemi du président je devenais de facto l’ami de ce dernier.

En réalité, et même si j’aurais du mal à te convaincre, je n’étais pas et ne suis toujours pas ennemi à son ennemi. Mais je voulais donner une telle impression dans l’espoir d’obtenir un décret et changer de statut. Malheureusement, ce fut la désillusion.

Ma femme m’a dit que mon péché a été de créer un parti politique. Elle estime qu’après mon départ de mon parti je devais tout simplement rejoindre celui du président. Mais son argument ne tient pas la route. Il y a d’autres qui ont gardé leur parti tout en bénéficiant d’un décret. Sachant que, loin du pays, tu ne suis pas forcément tous les détails de l’actualité dans notre pays, je suis allé jusqu’à m’autoproclamer Porte-Parole de la Mouvance Présidentielle. Mais, cette auto proclamation est aujourd’hui un os coincé dans ma gorge.

Je dois t’avouer que j’ignore tout ce qui se passe dans la mouvance présidentielle. Et comment veux-tu que quelqu’un qui ne sait rien de ce qui se passe dans une entité donnée soit le porte-parole de cette entité. Mais, c’est moins que cela qui me fait mal que la risée dont je fais l’objet à cause de cette auto proclamation. Avec des gens qui m’appellent le porte-parole de la mouvance dans la rue.

Récemment, j’ai eu un choc terrible que je n’oublierai jamais. Ma vieille voiture est tombée en panne en pleine circulation dans cette ville où tout le monde connait quelqu’un qui a été ministre. Des amis, ou plutôt anciens amis, m’ont trouvé en train de pousser ma voiture, aidé par des jeunes passants. L’un d’entre eux a crié fort « que se passe-t-il Monsieur le ministre. Un autre l’a corrigé en disant plutôt Monsieur le porte-parole de la mouvance présidentielle ». Cela s’est passé dans un embouteillage. Tout le monde m’a jeté un regard moqueur.

Aujourd’hui, mon regret est à la dimension de ma situation. Parti de mon grand parti, j’ai un parti qui fait partie de ces petits partis que l’on qualifie de partis télé centre. Tu vas dire qu’au lieu de soigner les malades, je soigne désormais les mots. Ce n’est pas cela. Mais, ces années de traversée de désert m’ont changé. J’ai beaucoup lu pour noyer mes soucis.

Imagines qu’avec mon ancien parti, ministre, député ou pas, j’avais un statut. Un poste honorable et enviable. Je faisais partie de ceux qui comptaient au sein du parti. J’étais de toutes les délégations. J’étais honoré voire vénéré partout et par tous. Mais, j’étais jaloux de mon président dont la présence occultait la mienne partout.

Malheureusement, je suis en train de devenir à mon ancien président ce que les frères aînés du prophète Youssouf furent pour ce dernier. Jaloux de son aura, ils ont comploté contre lui. Finalement, Dieu choisit Youssouf et lui donna le savoir, la richesse et la primauté sur ses frères.

Sans doute que tu seras surpris que je te parle de religion. Mais, rappelles-toi que je t’ai dit plus haut que j’ai mis à profit ce temps de ni avec l’opposition ni avec le pouvoir pour lire. Parmi ce que j’ai lu figure en bonne partie le saint Coran. Ce fut le côté positif de mes difficultés. Contrairement à notre ami, qui avait sombré dans l’alcool pour noyer ses soucis, moi, je me suis orienté vers la lecture. Et, particulièrement sur la religion. Ce qui m’a permis d’encaisser les coups.

Bref, un livre ne suffirait pas pour te raconter ma situation. Je vais devoir passer au vif de mon sujet. Je souhaite, cher ami, que tu m’aides à relever un défi : celui de cette vieille voiture dont je t’ai parlé. J’allais dire cette épave. Je voudrais que tu me cherches une voiture là-bas dès que la crise sanitaire aura été un mauvais souvenir du passé. Je veux avoir un 4*4. Tu me l’achètes pour me l’envoyer ici. Pour le paiement, j’ai quelques économies qui ne suffiront pas. Mais, j’ai aussi quelques terrains que je compte revendre pour le besoin de la cause.

Si tu me fais cela tu auras sauvé mon honneur et ma dignité. Mais, je ne peux plus continuer à pousser une épave dans les rues de notre capitale où je compte plus d’ennemis que d’amis. En même temps, je souhaite que tu tâtes le terrain pour moi pour savoir si un retour au sein de mon ancien parti est possible. Je sais que tu as toujours gardé de bonnes relations avec le président. Je ne te dirai pas comment il faut procéder. Mais, essaie s’il te plaît.

Certainement que tu seras surpris par cette demande que tu as prônée dès les premiers jours de ce qui devait être mon regret à vie. En réalité, ce qui m’a poussé à formuler une telle demande, c’est le sort réservé à deux de mes anciens collègues. Le premier, après avoir quitté le parti, avait adhéré à un autre. Mais, il ne s’est jamais senti véritablement chez lui. Du coup, et quand les gens ont commencé à lui dire ce qu’un deuxième mari dit à sa femme : à savoir « pour les mêmes raisons que tu as quitté chez ton premier mari tu vas quitter ici », il a jeté l’éponge. Le second est très récent. Il s’agit d’un jeune qui avait claqué la porte à son parti pour adhérer à un autre qui l’a présenté comme candidat aux élections. Après la défaite, lui aussi a mis les clés sous le paillasson.

Ces deux cas constituent une grande leçon pour moi et pour tous ceux qui sont tentés de quitter leur formation politique pour une autre. Voilà, j’ai vidé mon sac. Attendant impatiemment tes réponses, je te prie de garder tout cela pour toi seul.

A bientôt.

Ton ami, le porte-parole autoproclamé !

Habib Yembering Diallo

Tél. : (00224) 664272747

Toute ressemblance entre cette histoire et une autre n’est que pure coïncidence

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