Habib Yimbering Diallo

Cher ami,

Sachant que tu suis de très près tout ce qui se passe dans notre pays, j’imagine que tu as suivi les derniers développements de l’actualité chez nous. Une actualité qui fut émouvante la semaine écoulée. Celle relative à l’enterrement de 8 jeunes tués suite aux manifestations contre ce qui s’est passé le 22 mars dernier. Après six mois de rétention des corps, le gouvernement, auquel j’appartiens, a finalement rendu ces corps aux leurs.

Tu ne peux pas imaginer le sentiment qui fut le mien suite à ce drame. En effet, je suis devenu deux hommes dans un même corps. Le premier affiche hypocritement une sérénité à toute épreuve. Le second est déchiré voire meurtri par tout ce qui se passe. Le premier a un cœur. Il a de l’empathie pour les victimes et les leurs. Le second est cruel et inhumain. Le premier veut démissionner de ce gouvernement qui, pendant que les autres dirigeants du monde comptent les infrastructures réalisées en faveur de leurs populations, lui compte ses propres victimes. Le premier veut claquer la porte de la manière la plus virulente voire violente. Le second est obsédé par les avantages, les privilèges et le prestige.

Le véritable homme que je suis est le second. Parce que, comme dit le dicton, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Aucun homme ne peut fendre mon cœur pour voir la souffrance qui est la mienne. Ce que les hommes voient, c’est ma présence dans un gouvernement qui ne daigne même pas publier un message de compassion aux parents de ses victimes. C’est donc ma solidarité avec l’équipe à laquelle j’appartiens qui est visible et jugeable.

Pour revenir à l’inhumation de ces jeunes, mon gouvernement a une nouvelle fois brillé par son absence. Confirmant ainsi que, pour lui, il y a deux guinéens : le bon et le mauvais. Celui pour lequel il compatit et celui qu’il méprise. Il apporte une enveloppe financière à la famille d’une victime et réprime celle d’une autre victime. C’est cela le drame qui entraîne d’autres drames dans notre pays.

Pour te dire la vérité, je voulais assister à cet événement douloureux. Mais, je savais que les deux protagonistes, que sont les familles des victimes et mon gouvernement, n’apprécieraient ma présence. Les premiers me prendraient pour un hypocrite collabo dont la présence en ces lieux constitue une souffrance supplémentaire à leur douleur. Le gouvernement, quant à lui, devait interpréter ma présence comme la preuve que je joue double jeu. Mon prédécesseur avait l’avantage d’appartenir à une minorité qui ne fait partie d’aucun camp en présence. Ce qui n’est pas mon cas. Je ne veux pas trouver une excuse pour mon absence à cet événement. Je suis en train de te peindre la triste réalité qui est la nôtre.

Je me suis donc abstenu d’y aller la mort dans l’âme. Par crainte d’être hué voire lynché par la foule. Voilà, au-delà de toutes les apparences, la situation de ton ami. Une situation peu enviable. Du moins pour ceux qui ont un cœur. Mon état d’âme résume parfaitement l’autre dicton selon lequel tout ce qui brille n’est pas or. A priori, être ministre est une fonction enviable, ici comme ailleurs. Mais, être ministre dans un pays où des citoyens meurent pour des raisons politiques n’est pas confortable, d’autant plus que les tueries ne sont pas suivies d’enquêtes encore moins de condamnation.

A la lecture de ces lignes, tu vas te demander pourquoi j’ai pris la peine de t’écrire. En réalité, je ne t’ai pas expliqué la raison qui m’a obligé de t’adresser cette lettre. Il est indéniable que je fus profondément touché par le meurtre de ces jeunes ainsi que l’indifférence et le mépris dont le gouvernement s’est rendu coupable. Il y a cependant un autre fait qui m’a bouleversé plus que tout.

Je ne t’apprends rien en te disant que dans chaque famille il y a un homme qui est considéré comme le fou. C’est celui qui dit tout haut ce que les autres murmurent tout bas. En ce qui me concerne, le fou de la famille est aussi malheureusement un petit-fils. Il se réfugie derrière ce prétexte pour cracher tout à son pauvre grand-père que je suis. Le jeune homme vient de me dire qu’il ne me reconnait plus. Pas physiquement. Mais dans mes discours. Il estime que moi qui faisais le tour des radios privées de la capitale pour parler de la démocratie, de l’Etat de droit et de la transparence dans la gestion et la répartition des ressources de notre pays, j’ai changé radicalement.

Ce garçon est allé jusqu’à me dire, et devant d’autres personnes, que quand il m’écoute maintenant il a l’impression que je suis une marionnette. Il m’a assommé avec cette phrase : « grand-père, quand je vous vois et vous entends parler maintenant à la télévision nationale, j’ai l’impression que c’est une machine branchée et à laquelle on fait dire ce qu’on veut ». Après un tel affront fait comme la plaisanterie d’un petit fils, qu’est-ce que je pouvais faire. Rien !
Mais, ce qui m’a profondément bouleversé, c’est de savoir que c’est cette image que je risque de laisser à la postérité. Devant cette situation, la seule chose qui puisse sauver mon honneur, redorer mon blason et incarner l’image d’un homme juste prônant la justice et la justesse, c’est de faire comme mon prédécesseur : jeter l’éponge. Ce dernier est aujourd’hui perçu par l’opinion publique tant nationale qu’internationale comme un patriote et intègre. Alors qu’il a fait partie du système pendant beaucoup plus longtemps que moi qui suis parmi les derniers venus. J’allais dire les derniers à se salir.

C’est aussi cela la gratitude ou l’ingratitude de l’histoire. Ces sont les derniers actes posés par l’homme qui sont retenus. Je suis donc obsédé par l’idée d’emboîter le pas à mon prédécesseur ; mais, en même temps, quand je vois l’enthousiasme de ceux qui viennent de nous rejoindre à l’occasion du dernier remaniement, je me dis que le poste de ministre est véritablement une patate chaude entre les mains de son titulaire. Particulièrement pour ceux qui, comme moi, sont à la tête d’un département à problème. Ce que j’appelle un département à problème est de faire partie d’une équipe dont les méthodes et les pratiques sont aux antipodes de la dénomination d’un département ministériel.

Comment comprendre en effet qu’un département comme le mien ne soit pas représenté à l’inhumation de 8 jeunes tués lors d’une manifestation. Décidément, tu diras que je ne parviens toujours pas à effacer cette terrible image de ma mémoire. Celle de la mort de ces innocents dont le seul crime est d’avoir exercé pacifiquement un droit et l’absence de ceux-là qui sont censés être les protecteurs de tous les citoyens. Qu’ils soient partisans ou opposants. Qu’ils soient originaires de la région du président ou celle de l’opposant. Ce sont avant tout des Guinéens. Et, comme tel, ils ont les mêmes droits et devoirs. Non, j’allais dire qu’ils devaient avoir les mêmes droits et devoirs.
Pour terminer, ne sois donc pas surpris, cher ami, d’apprendre demain que j’ai rendu le tablier. Pour être enfin et pour toujours un citoyen libre. Libre de ses mouvements et surtout libre de mes opinions. Mais, comment le faire ? C’est là tout le problème. Et, c’est pour cela que je t’ai adressé cette longue lettre. C’est pour que tu m’aides. Non pas matériellement ou financièrement. Je dois avouer que ma patate chaude m’a mis à l’abri du petit besoin. Ce sont des conseils que j’attends de toi. Et, le plus tôt serait le mieux. Car plus le temps passe, plus l’oublie s’installe. Et plus j’accumule des cas comme celui-ci plus mon avenir, mon devenir et ceux de mes enfants sont compromis.

Ton ami, le futur ancien ministre, Habib Yembering Diallo

Toute ressemblance entre cette histoire et une autre n’est que pure coïncidence.

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