Plusieurs médias de la presse privée guinéenne et internationale dénoncent sans cesse la manière dont la corruption, les pots-de-vin ou le trafic d’influence affectent la société guinéenne. Ces médias montrent comment des personnes utilisent des positions privilégiées pour contourner les normes sociales et les règles afin de manipuler des informations, falsifier des documents, dissimuler une fraude ou une malversation financière, dans le seul but de préserver des intérêts individuels. Les conclusions du rapport de l’Agence nationale de lutte contre la corruption en Guinée (ANLC), publié endécembre 2019, montrent qu’entre 2011 et 2017, près de GNF 600 milliards de pots-de-vin sont payés chaque année.

Il y a de fortes raisons de supposer que ce chiffre est sous-estimé, car repose sur du déclaratif. En effet, il est improbable qu’un participant puisse répondre avec sincérité, même de façon confidentielle ou anonyme, à des enquêtes surtout s’il s’agit des questions portant sur la violation des règles de bonnes conduites. Tout de même, les résultats de l’enquête montrent que la fraude augmente soustoutes ses formes dans le quotidien des citoyens et des gouvernants. Le comportement de malhonnêteté a une influence directe sur le développement des valeurs morales au sein de toute société. Ce qui constitue un réel enjeu d’intégrité et d’éthique malmenant la réputation et la pertinence même des institutions du pays ces dernières années.

Le non-respect des lois, le mensonge, les petits et grands arrangements sont des réalités de tous les jours. C’est le chauffeur de taxi qui augmente le prix de sa prestation comme si le gouvernement n’a pas fixé le tarif à payer; c’est le commerçant qui revend des produits interdits par les services de douanes; c’est un religieux qui est accusé de viol sur mineur; c’est un ministre qui lit devant la presse les conclusions d’un rapport en s’éloignant des vraies conclusions; c’est un candidat à un emploi qui prétend avoir un diplôme qu’il n’a jamais eu; ce sont les sociétés de téléphonie, les banques, les assurances et les médecins qui dissimulent des frais dans les factures; ce sont des prestataires qui présentent des factures à des citoyens sans compteurs. Ces comportements fautifs qui sont contraires aux bonnes pratiques touchent tous les secteurs d’activités (économiques, éducatifs, etc.). Ils remettent en cause l’équilibre des structures qui sont mises en place et installent un déficit de confiance auprès des citoyens et dans le milieu des affaires.

Ce qui est inquiétant pour le cas de la Guinée, et ce, malgré les engagements répétés de nos décideurs, la pratique devient de plus en plus institutionnelle. La triche a certes toujours existé, mais lorsque dans un pays des cadres réussissent à faire promulguer par le Président de la République une Constitution falsifiée, dénoncée par Maitres Lama ou à faire lire par le Président de l’Assemblée Nationale un discours plagié comme relevé par un journaliste de guineenews, la situation devient plus qu’inquiétante et doit interpeller les Guinéens au-delà de toute considération politique. Mais, hélas, tout est politique dans ce pays. Même l’évidence est interprétée comme un jeu politique pour discréditer un adversaire.

Il est à rappeler que le développement du comportement malhonnête dépend du contexte dans lequel il se déroule. Cet environnement peut l’encourager ou l’entraver. En Guinée, la manifestation de ce comportement de malhonnêteté ne se fait pas en marge de la société et des institutions. Elle est favorisée depuis les familles, les écoles et est entretenue dans le milieu professionnel, dans les institutions et dans les administrations. Nous fabriquons et encourageons nos fraudeurs depuis le jeune âge. Avec l’échec de l’éducation familiale et scolaire, nos enfants développent des capacités pour tirer avantage de certaines situations. Si rien ne vient freiner ce processus, l’apprentissage des comportements malhonnêtes se poursuitdans nos milieux scolaires, une période pourtant déterminante pour le développement de l’intégrité et le sens des comportements éthiques.

Le système éducatif est laissé pour compte avec pour conséquence un milieu qui ne favorise pas l’engagement des élèves dans les études. De plus, la pression de réussir à tout prix et un environnement propice à des comportements malhonnêtes, les élèves sont encouragés (famille et société) à contourner les règles pour tricher. Ainsi, le développement des comportements malhonnêtes trouve un terrain doublement favorable : l’absence d’un code de bonne conduite encadrant toute forme de malhonnêteté (tricherie, plagiat, falsification de note) dans les établissements scolaires et des enseignants qui, de par leur position d’autorité, repère la possibilité de tirer un bénéfice. Nous avons vu des sujets des examens nationaux circulersur internet, aucun ne s’est levé et aucune mesure disciplinaire n’a été prise pour sanctionner les responsables de la triche. Nous avons plutôt accepté que les élèves organisent des manifestations pour dénoncer les enseignants qui ne les ont pas laissés copier. Donnant le signal au tricheur que la fraude est acceptée dans nos écoles.

Seulement nous avons oublié ou ignoré qu’un diplôme obtenu par la triche ne peut que conduire à des cadres ou à des citoyens malhonnêtes. Par la suite, ceux qui ont la chance d’avoir un emploi ne pourront que répliquer ce qu’ils ont appris et maitrisé depuis l’école : la fraude, la manipulation, la tricherie, la falsification, le plagiat, en privant les autres de leur droit directement ou indirectement (l’eau, l’électricité, les écoles, les routes,). Et, maintenantnous sommes étonnés de constater que se reproduit tous les modèles criminologiques (corruption, collusion, pots-de-vin, falsification, plagiat, etc.) dans notre société ou encorequ’un mauvais traitement soit administré à un patient ou que nos programmes économiques et financiers successifs aient échoué depuis 1958. Non, nous devons revenir à la case de départ : assurer une éducation de qualité en formant des cadres qui soient des citoyens avant tout au service des autres. Oui je rêve ! Mais, c’est bien possible. Sinon, à quoi bon mettre tous les Guinéens à l’école si le résultat est cette honte nationale, l’humiliation collective à cause dintérêts personnels ?

Au lieu de justifier tel ou tel acte de malhonnêteté, il est indispensable d’identifier les acteurs (personnes et environnements) impliqués à la fraude et de se concentrer sur les mesures à prendre pour mieux intervenir afind’inverser la tendance. Soyons clairs, je ne demande pas de prendre des mesures drastiques envers eux, il a été démontré que l’individu triche parce que le risque d’être pris est minime et que son comportement n’affecte pas sonimage au regard de l’entourage. D’ailleurs, il est difficile,voire impossible, d’appréhender les caractéristiques individuelles des fraudeurs. Mais, il est possible dagir sur les contextes et les environnements qui favorisent le développement d’actes répréhensibles.

Une lutte réussie contre la malhonnêteté qui prolifère dans notre société doit commencer dans le noyau familial et au sein des établissements scolaire et académique. Dune part, le rôle et l’implication des parents dans la transmission des valeurs de la République doivent être renforcés et vulgarisés. Et dautre part, nous devons impérativement faire comprendre depuis l’école que ce comportement vicieux remet en cause les règles qui sont mises en place pour garantir l’équilibre au sein de notre société. Il en résultera des répercussions majeures plus tard. Si les codes de bonne conduite ou des équivalents existent, ils doivent être revus pour fixer les règles et les sanctions à tout manquement. De plus, les citoyens devraient être sensibilisés aux conséquences associées à toute forme de malhonnêteté. C’est en agissant de cette façon entre autres bien sûr, que nous réussirons à avoir un citoyen guinéen modèle, doté d’une exigence fondamentalement éthique. C’est ainsi que collectivement nos tentations, nos penchants, ou au contraire les contraintes extérieures qui s’exercent sur nous, ne pourront plus déterminer notre conduite. 

Mettre l’accent sur le fait que les individus qui s’adonnent à cette pratique s’approprient des avantages et des droits des autres et déséquilibrent la structure qui est mise en place. Ils enfoncent le pays davantage dans les inégalités, violentles règles, les normes et les coutumes de la société guinéenne.

La génération actuelle, dirigeante ou non, devrait se sentir responsable de léguer aux générations futures un meilleurhéritage. Nous devons impérativement mettre fin à ce cycle infernal et léguer à la postérité des bases solides pour continuer le travail impulsé. Au regard de la direction et les révélations répétées qui portent atteinte à l’image et à la crédibilité de la Guinée, il ne sera pas étonnant que d’autres Guinéens reviennent sur tout ce qui se fait actuellement.Mais à quel prix encore ?

Abdoul DIALLO

Étudiant au doctorat, Université Laval, Canada

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