Parfois pratiquée par des experts rompus aux subtilités théoriques du fiqh (droit), la justice est souvent une « discipline de terrain » dans la confédération théocratique du Fouta Djalon. Le compte-rendu d’une mission de Thierno Mahmoudou Lariya (m. 1925) dans le diiwal (province) de Labé révèle fonctionnement de l’administration, « fabrique de la justice » et valeurs d’une société.

Le fonctionnement de l’administration

Le dispositif administratif repose sur les lettrés – et Thierno Mahmoudou est l’un d’entre eux. Né vers 1850, il est le fils de Karamoko Alfa Nguériyanké et de Nennan Adama Bari – issue du Badiar (contrée située au nord du diiwal). Formé par Thierno Saïdou Bolaro (Bendékouré) et Thierno Mahmoudou Labé Déppéré (m. 1900), et résidant à Leysaré (Labé) et Lariya (7 km au sud de Labé), il jouit de l’estime des dirigeants comme des administrés.

Les habitants d’une localité de la misiide (entité administrative) de Labé s’opposent sur le tracé d’un chemin séparant leurs terrains. “Lihīni an amara wālī al-dāri / ḏā moodi Ibrāhīma ḫawfa al-‘āri. Wa amara al-hukkāma an yaqūmū” /Lillāhi wa al-rasūli aw yaṣūmū…” “En ce temps, Modi Ibrahim, gouverneur de la province, fut préoccupé par des troubles à l’ordre public. Ordre fut donné aux juges d’intervenir ». Voici pour le contexte, et les instructions du pouvoir exécutif.

« Les juges et l’émir de Labé ordonnèrent qu’on écrive et conserve la sentence afin qu’elle soit connue et respectée par les générations présentes et futures ». Cette tâche fut assignée à Thierno Mahmoudou Lariya, qui s’en acquitta en 1314/1896 – Alfa Ibrahima Bassanya étant landho diiwal pour le parti alfaya. Le document d’archives produit est un texte en arabe de 38 vers précédés d’une introduction en prose.

Rendre justice : un travail d’équipe pour l’intérêt public

« Pour rendre justice avec équité, il faut ignorer les informations infondées, n’accorder aucun crédit aux rumeurs, craindre Allah et le blâme (de son prochain) ». Après le rappel initial des principes et de la méthode, le document cite les individus ayant concouru à l’accomplissement de la mission. Il s’agit notamment des juges (Modi Abdoulaye et Thierno Sidi), assesseurs (Salli Oury et Salli Doura – tous deux muezzins) et d’un témoin (Modi Amadou mo Modi Ismaïla).

L’intérêt du jugement tient à la cohabitation entre responsabilité collective et individuelle. Une certaine personnalité juridique est conférée aux leƴƴi (lignages) en présence : « un jugement a été rendu concernant un sentier séparant les terres des Ndiobboyabhé et des Nguériyabhé à Diongassi ». Cependant, l’analyse du juriste souligne une question fondamentale : l’« injustice de la majorité » face à une minorité qu’elle « doit continuer à traiter en tenant compte de sa faiblesse ».

En outre, si la sentence établit la responsabilité de certains habitants (nommés), leur culpabilité n’est pas en jeu. Il leur est reproché d’avoir suivi des « fauteurs de troubles » ou d’avoir cru à « de proches parents sans réaliser qu’ils pouvaient répandre des calomnies ». Ni faute grave, donc, ni peine, car seule compte la concorde – et l’auteur de citer un hadith : « Ramenez le calme, facilitez, ne repoussez pas et ne faites pas pression (sur autrui) !» (Anas b. Malik / Sahih Boukhari).

Le sentier : une topographie naturelle

« Voie étroite, généralement tracée par l’homme ou marquée par le passage répété des gens ou du bétail » (CNRTL), le sentier (darb) est un bolol (en pular), très probablement l’artère principale du village. Son tracé fait l’objet d’une description succincte (en prose) puis détaillée (en 6 vers) qui s’ordonne en huit points de repères.

Un bosquet près d’une source (de la rivière Poréko), un lieu-dit (Téliwel Sigon), une termitière (dite « du prunier de Guinée » (parinari excelsa) – Wandé Kourahi) et des arbres remarquables. Téli (Erythrophleum guineense) de la mosquée, nétéhi (parkia biglobosa) et deux maaro-na’iji (albizia adianthifolia) mitoyens situés dans la concession de Dian Diongassi et celle de Modi Abdoulaye. La topographie recourt aux services des ordres minéraux et végétaux.
Après une zone non construite, le sentier se scinde et s’achève chez Modi Séga Saliou à Lafouwel et à Kouliwel, près de la rivière Poréko. L’exactitude du tracé vise à prémunir la localité de « ceux qui usurpent un terrain dont ils ne sont pas propriétaires », nuisent à leurs voisins et empiètent sur le domaine public. Car ce chemin fait fonction de « rue ».

Principes et valeurs d’une société

La méthode employée emprunte aux « archives orales » incarnées par certains mawbhè (Anciens). « Je vais énoncer une information indubitable » dit « Modi Amadou, le Doyen ». Elle s’ordonne autour des commandements de la Sunna (sourates et hadiths), des conseils de l’éthique (wa’z / adab | waaju / needi) et des valeurs du Fouta Djalon (jokkere endam / « liens de parenté »).

Si la « communauté de destin » des résidents d’un lieu prime sur les « liens du sang », respect, sincérité et harmonie doivent s’appliquer dans les deux domaines. L’intérêt général (maslaha) repose en partie sur le civisme de chacun – défini comme le bon comportement (makarim al-akhlaq). Par conséquent, intérêts particuliers et bien public (al-khayr al-‘am) sont indissociables.

« Et si deux groupes de croyants se combattent, (…) réconciliez-les avec justice et soyez équitables » (s. 49 – v. 9). A toutes fins utiles, les justifiables sont avertis : « Tout individu qui refusera d’appliquer ce jugement (…) sera puni du fouet et du bâton. J’en prends Allah à témoin, il en sera ainsi jusqu’à ce que cesse l’injustice ». Force doit rester à la loi.

« Conclusion »

« Wano Shaykhu men Mahmuudu Laariya fottanaaɗo e moƴƴugol mun, laaɓa diina, o tooñataa” (Cheikh Mahmoudou Lariya fait l’unanimité par sa bonté, la pureté de sa religion, et son refus de l’arbitraire). La notice que lui consacre Thierno Diawo Pellel (m. 1984) atteste du jugement de la postérité sur l’œuvre d’un ancien imam de la mosquée de Labé (vers 1885-1925). Ethique, foi et justice – au service de la Communauté.

Alfa Mamadou Lélouma

[email protected]

Dédié à Karamoko Yaya Fello Bantan (Dara Labé), cadi du diiwal de Labé (17 ans) sous le règne d’Alfa Ibrahima Mawdho (1855-1882) & en souvenir d’El Hadj Yaya, imam de Fello Bantan (m. 2016: https://bit.ly/34w5MSY) Yo Allah yaafo bhè, rokka malal e aljanna!

Ce travail n’aurait pu être mené bien sans le concours de Dr. Thierno Oury Diallo pour la mise à disposition du document et sa traduction. Qu’il en soit remercié – yo Allah yobbu !

Facebook Comments

Commentaires

Guineematin