Cher ami,

Comme dit un adage de chez nous, il y a jour lointain mais jamais un jour qui n’arrive pas. Comme pour dire qu’un jour est arrivé. Un jour peu ou pas du tout confortable. Et tu sauras pourquoi dans les lignes qui suivent. Nous avons fait de ma dernière nomination un sujet tabou. Mais tout le monde sait que mon poste a été taillé sur mesure. Sur ma mesure en l’occurrence. Mais ce n’est jamais fortuit. Encore moins gratuit. Le département a été dépecé et son chef limogé plus tard. Uniquement pour moi. J’allais dire pour une cause.


Il fallait planter le décor pour te permettre de bien appréhenderma situation actuelle. Je voudrais te dire donc que le momentest venu pour moi de rendre l’ascenseur à celui qui me l’a envoyé. L’autre partie ayant honoré son engagement, à moi désormais d’honorer le mien. C’est-à-dire convaincre les miens de lui accorder une nouvelle fois leur confiance. Mais cela n’est pas une promenade de santé.

Car comme dit un autre adage, il est plus facile de mentir et passer que de mentir et rester. Qu’est-ce à dire ? Il y a dix ans,j’ai demandé aux nôtres d’accorder leurs voix à mon patron. Moyennant une promesse. Evidemment que cette promesse a subi le même sort que toutes les autres. Cinq ans après, j’ai trouvé des excuses à leur présenter. Leur demandant une nouvelle fois de me faire confiance pour aider mon patron à rester au palais. Une fois réélu ce dernier a oublié une nouvelle fois sa promesse.

Je suis confronté à cette difficulté. Mais je ne suis pas le seul. Mes collègues membres du gouvernement sont confrontés à lamême situation que moi. Avec toutefois une différence de taille. Contrairement aux autres, moi je fais face à deux problèmes. Le premier est celui auquel tous ceux qui doivent battre campagne seront confrontés. A savoir un bilan peu convaincant. Voire véritable opposant. Car il faut noter que, si l’élection était transparente, l’organisation de la présidentielle pendant la saison des pluies n’était rien d’autre qu’un suicide politique pour nous. Lorsqu’on arrive dans une localité donnée dans une voiture qui ressemble à celle qui sort tout droit d’une termitière, c’est ce que les journalistes appellent une seule image vaut mille mots. L’image des véhicules qui roulent sur nos routes illustre le bilan du sortant. Or tout le monde ne peut pas se déplacer en hélicoptère pour aller battre campagne.

Et même si c’était possible, ce serait une autre image. L’illustration d’un échec : celui de doter les citoyens de routes praticables. Et cette situation a un impact dans notre région  plus que dans les autres. Puisqu’elle est le grenier de notre pays. Mais elle a de plus en plus des difficultés à drainer ses produits dans les autres régions. Tu diras sûrement que ce discours est celui non pas d’un ministre mais d’un opposant. Mais n’oublie pas que je fus opposant avant d’être ministre. Et je peux redevenir opposant. Et d’ailleurs je ne me fais pas la moindre illusion. Je suis conscient que je suis à ce poste pour un besoin. Quand j’aurais accompli ma mission, qui n’est rien d’autre que cette histoire de troisième mandat, j’ai peu de chance de rester à mon poste.

Quel est donc le discours que je vais tenir aux populations de cette région. Auxquelles populations j’ai promis à deux reprises des routes. Mais cette question est de loin la moins sensible. Celle qui l’est plus est bien évidemment celle liée auretour de leur « fils » au pays. Au-delà des questions liées au développement local, c’est cette question de retour qui déchaine les passions dans la région. Et c’est elle qui constitue l’os coincé dans ma gorge. Qu’est-ce que je vais dire encore aux miens concernant cette question ?

Ne faudrait-il pas leur dire la vérité ? Qui consiste à avouer qu’il n’y aura jamais deux capitaines à bord du même bateau. Mais ils me rétorqueront que si l’un est capitaine l’autre est professeur. D’où la nécessité d’être plus explicite en leur expliquant que leur fils est très fort. Et que deux hommes fortsne peuvent pas vivre en même temps dans un seul pays. Peut-être que ce discours flatteur pourrait passer. En ajoutant l’autre argument que celui qui fut le plus proche collaborateur de leur fils, qui a pourtant aidé l’actuel homme fort à accéder au pouvoir est lui aussi en exil. Ceci dit, je ne dois pas prendre les nôtres comme des idiots. Un coup donné par un grand frère à son petit frère suscite moins de réaction et de colère qu’un coup donné par un voisin. C’est là qu’il faut trouver la différence entre les deux exilés.

En réalité, beaucoup d’entre eux nourrissaient l’espoir que leur fils reviendrait au terme de deux mandats constitutionnelsde l’actuel homme fort. Et c’est là exactement que se trouve ma principale difficulté. Comment leur dire qu’il faudrait désormais dans le meilleur des cas attendre six ans voire doux ans encore. Je risque d’être lapidé. C’est pourquoi, je fais appel à ton aide. Laquelle consistera à prendre la températuresur le terrain. Et surtout à le déminer avant mon arrivée.

Je souhaite que tu fasses le tour des villes et surtout la principale ville pour jauger le degré de la colère populaire etapaiser les cœurs. Il ne s’agit pas pour toi de faire le déplacement partout. Il faudrait utiliser le téléphone pour appeler les sages et les meneurs parmi les jeunes pour les sensibiliser. Leur dire que notre souhait était le retour de notre fils. Mais que la politique a des raisons que la raison elle-même ignore. Il faudrait chaque fois évoquer le cas de celui qui a transmis le pouvoir à mon patron qui est dans la même situation que le nôtre. L’autre argument de taille à leur dire est qu’un exil est mille fois mieux qu’une prison. C’est vrai que leur fils ne vit pas au pays mais il est libre.

Je vais t’envoie les frais nécessaires pour faire ce travail. En retour, j’attends dans les plus brefs délais tes premières impressions. Pour savoir quelle est la démarche à suivre. Mais il est hors de question pour moi de dire à mon patron que je ne vais pas sur le terrain. Cette question n’est pas négociable. Elle fait partie des clauses du contrat qui m’a permis d’être là où je suis aujourd’hui.

En attendant ta réponse, je te souhaite bonne mission.

Ton ami, le ministre

Habib Yembering Diallo

Téléphone : 664 27 27 47

Toute ressemblance entre cette histoire et une autre n’est que pure coïncidence.

 

 

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Guineematin