Habib Yembering Diallo


Cher cousin,

Je m’empresse de t’écrire pour t’expliquer ce qui vient de se passer. Car je sais que tu dois être dans tous tes états après mon exposition comme un objet d’art sur les réseaux sociaux. Désormais, à chacun son jour sur ces réseaux. Ce weekend, c’est mon tour. Et, un triste tour. Partout, de l’intérieur comme de l’extérieur, les nôtres m’appellent pour me dire que je me suis fait crucifier. Aucun qualificatif n’est de trop pour me le coller.

Et, pourtant, je crois n’avoir commis aucun délit. Encore moins un crime. Mais, pourquoi alors les gens vont si loin pour me qualifier la honte de l’année. Un autre a même écrit que je suis la honte du siècle. Et pourquoi alors ? C’est exactement ce que je craignais. J’attendais anxieusement ce jour où il faudrait aller défendre ce que certains, parmi les nôtres, estiment être indéfendable. Et j’ai eu pour mon compte.

En réalité, la question que je me pose est celle de savoir pourquoi moi. Pourquoi pas les autres. J’ai l’impression que ceux qui sont avec moi sont plus contre moi que nos supposés adversaires. Sinon comment peux-tu expliquer que je sois photographié tout seul, avec un portrait grand format. Le symbole du parti autour du cou. Qui a pris cette photo pour ensuite la poster sur les réseaux sociaux. Ce ne sont pas les communicants de l’opposition. Ce sont les nôtres.

L’explication est simple, il y a parmi nous des gens qui en veulent à mort ceux qu’ils qualifient de militants de la 25ème heure. Ils estiment que nous sommes venus goûter à leur miel après qu’ils ont été chassés, piqués et même tués pour certains par les abeilles. D’autres ajoutent que c’est nous-mêmes qui étions ces abeilles. Ce groupe a un meneur. Un illustré qui me regarde en chien de faïence. Plus médiocre parmi mes collègues, il ne sait même formuler une seule phrase correctement. Entre celui-là et moi ce n’est pas encore une hostilité ouverte mais ce n’est pas non plus le parfait amour.

Je soupçonne ce monsieur d’avoir commis ses communicants à la tâche pour me livrer à la vindicte populaire. Malheureusement pour moi, il a bien joué et gagné largement son pari. Ce qui se passe sur la toile depuis hier est la preuve de sa réussite. Cette publicité dont je me passerais bien volontiers est un sujet tabou dans ma famille. Mais je sais que mes enfants et tous mes neveux et nièces sont navrés par le tollé suscité par mon image. Ils évitent tous de m’en parler. Quand j’ai surpris un d’entre eux en train de regarder ma photo, il l’a cachée comme si c’était une image indécente. Par contre, ceux qui ont sollicité en vain mon aide se frottent les mains.

Pour te dire toute la vérité cousin, j’étais hanté par ces moments. Ces derniers temps, j’étais dans une âpre lutte contre moi-même. Entre deux moi. L’un qui me dit que je suis un intellectuel et je devais le rester jusqu’au bout. Je devais refuser de salir ma brillante carrière d’universitaire avec la politique. Particulièrement celle de notre pays qui est une machine à broyer les cadres. Mais de l’autre côté, mon autre cœur me disait que je devais accepter la main tendue par un octogénaire qui m’a dit entre deux seuls « mon fils aide-moi à mettre de l’ordre dans ton secteur ». Cette confiance innocente et cette sincérité m’ont obligé à collaborer avec l’homme.

Malheureusement avec la politique, on envoie un doigt. S’il casse on le retire. Mais il passe on envoie tout le bras. C’est ce qui m’est arrivé en commençant par un modeste poste de conseiller pour obtenir ce que bon nombres de mes amis considèrent aujourd’hui comme un véritable cadeau empoisonné.

Il y a un adage de chez nous qui dit qu’on peut cacher tout sauf deux choses : l’aisance et la souffrance. Dans la croyance populaire, on a pas besoin d’étaler ses richesses. Elles sont visibles sur le visage. Tout comme on ne peut pas cacher sa pauvreté qui est tout aussi visible. Par mon expérience personnelle, il y a  un bémol à cet adage. Si la pauvreté se voit sur le pauvre, ce n’est pas toujours le cas de la richesse. On peut remplir les poches et même les comptes sans que cela ne se voie sur le physique.

Mon cas est une illustration de cette assertion. Je suis au sommet de ma carrière. Paradoxalement, mon corps trahit ce statut. Les plus téméraires parmi mes amis me demandent souvent si je suis malade. Je ne suis pas malade. Mon physique est le reflet de la lutte sans merci à laquelle mes deux êtres se livrent. Et ce combat a atteint son paroxysme ce weekend.

Parce que je suis convaincu que dans toute chose c’est la fin qui compte. Je n’avais jamais imaginé un seul instant que ma carrière finirait comme ça. Quelqu’un m’a dit que je ne devais pas me préoccuper de ce que les gens pensent de moi. Mais ce sont les hommes qui doivent nous juger avant le jugement dernier. Et les exégètes attestent que le Créateur tient beaucoup compte du jugement de ses créatures pour rendre son verdict final.

Tu vois cher cousin, la situation est telle que je suis en train d’aller sur un terrain qui m’est totalement inconnu : celui de la religion. Or ce n’est pas l’objet de cette lettre. Je reviens donc à ma situation pour te dire enfin et maniement le véritable objet de cette lettre. A ton avis, est-il encore possible de rectifier le tir ? Autrement dit, selon toi, qu’est-ce que je peux faire, quel acte je peux poser, pour me réconcilier avec l’opinion publique ? En attendant ta réponse, sache que je manage sans me rassasier. Je bois sans me désaltérer. Et je dors très peu.

Ton cousin, le ministre

Habib Yembering Diallo

Téléphone : 664 27 27 47

Toute ressemblance entre cette histoire et une autre n’est que pure coïncidence

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Guineematin