Dr Mory Mandiana Diakité, écrivant

La situation sociopolitique de notre pays interpelle tous les intellectuels, peu importe leur statut social ou appartenance régionale ou religieuse.
En effet, personnellement, depuis l’année 2010, je continue à croire que seul un système de présidence tournante entre les quatre (4) régions naturelles du pays avec l’élection des gouverneurs de région au suffrage universel peut ramener la concorde nationale.

Il n’y a pas de formule universelle en démocratie. Car elle varie selon les pays avec pour dénominateur commun : le respect scrupuleux des lois, qui garantissent les droits de l’homme. Sans institutions fortes, la démocratie devient simplement une arme redoutable et destructrice des acquis socioéconomiques pour un pays. Malheureusement c’est ce qui caractérise la plupart des pays africains depuis des décennies.

La République de Guinée est l’un des pays les plus touchés par ce fléau. La situation sociopolitique de notre pays est si complexe, qu’il faut envisager rapidement une réforme politique profonde. Si la politique de présidence tournante entre le Nord et le Sud a permis de ramener, globalement, la stabilité sociopolitique au Nigeria, chez nous, elle doit être entre les quatre régions naturelles du pays. Des pays comme la Côte-d’Ivoire doivent impérativement s’inspirer de l’expérience nigériane pour bâtir une nation forte et indivisible. Avec un bon système de gouvernance politique, nul n’est indispensable. C’est cynique et dangereux de créer ou d’entretenir une situation dangereuse et incertaine juste pour justifier son maintien au pouvoir. Depuis au temps de la colonisation, les pays francophones souffrent beaucoup plus des effets pervers de la démocratie que leurs homologues anglophones !

Pour le cas spécifique de la Guinée, en plus de la politique de la présidence tournante entre les régions du pays, il faut aussi inclure dans la réforme politique l’adoption du bipartisme et l’élection des gouverneurs des régions, dont un par région. C’est-à-dire chaque région élit son gouverneur.

L’élection des gouverneurs au lieu de les nommer par décret pourra non seulement contribuer à la stabilité politique du pays, mais aussi booster le développement local ou régional. Ces derniers peuvent nommer les préfets et sous-préfets ainsi que les directeurs régionaux relevant de leurs juridictions respectives.

La particularité avec le système classique actuel, c’est que le vote est national mais les candidats aux élections présidentielles sont issus d’une même région, la région hôte.  Ce système de gouvernance participative prend en compte la diversité et considération ethnique. Aucune région ne sera exclue dans l’exercice du pouvoir avec ce système.

Ci-dessous, quelques questions pouvant être fréquemment posées par rapport à un tel projet de gouvernance politique participative.

1. Par quelle région faut-il commencer cette présidence tournante ?

Un simple tirage au sort suffit. Il sera organisé pour choisir la première région hôte de la présidence. Avant la fin du mandat de celle-ci, on organise un nouveau tirage pour choisir la seconde région hôte, et ainsi de suite. Une fois la troisième région hôte connue, la quatrième est automatiquement connue elle-aussi, car il s’agit les quatre régions naturelles du pays. Le schéma de la présidence tournante étant alors dessiné ou connu, on n’aura plus besoin d’organiser d’autre tirage au sort.

2. Quelle sera la durée de mandat de ce système de présidence tournante ?

Une durée de 5 ans non renouvelable pour chaque région et pour chaque candidat est suffisante. Avec les quatre (4) régions naturelles du pays, le cycle va durer 20 ans.

3. Qui pour être candidat au nom d’une région ?

Il faut recenser et établir des cartes biométriques où l’ethnie et la région d’origine de chaque citoyen seront clairement mentionnées dessus. Chaque candidat doit pouvoir maîtriser parfaitement une langue de la région dont il se réclame et y résider permanemment d’au moins 5 ans avant les élections primaires ; ces élections débouchent sur le choix des candidats régionaux pour les élections présidentielles. D’autres critères peuvent être éventuellement élaborés pour éviter l’amalgame et des conflits d’intérêts inutiles. On ne peut appartenir qu’à une seule région naturelle. Quoiqu’il en soit, ce sont aux électeurs de décider pour qui faut-il voter pour pouvoir être candidats de leur région. Sinon, avec l’ethnocentrisme exagéré et la lutte pour la suprématie ethnique que connaît notre pays depuis plusieurs décennies, les résultats des votes seront toujours truqués ou violemment contestés ; car chacun veut que le président soit issu de sa région.

4. Où sera situé le siège des institutions du pays avec ce nouveau système ?

Il serait mieux de créer une nouvelle capitale administrative (une nouvelle ville), de préférence dans le centre du pays, pour abriter le siège des institutions, dont la Présidence de la république.

5. Ce genre de système ne favorisera-t-il pas la division du pays ou l’ethnocentrisme au lieu de ramener la stabilité ?

Au contraire, ce système renforcera davantage la cohésion entre les communautés voisines. C’est la lutte pour la suprématie politico ethnique qui engendre le régionalisme ou l’ethnocentrisme, qui est une réalité palpable dans notre pays; le nier c’est d’être simplement un hypocrite. Même un système de bipartisme à lui seul ne pourra plus suffire pour pacifier le pays en période électorale, tellement que la situation est grave et complexe.

6. En corrigeant simplement les faiblesses du système politique actuel, ne pouvons-nous pas créer une Guinée nouvelle où il fera beau vivre, que de songer à un système de présidence tournante ?

Avec la corruption généralisée, l’avidité des hommes, l’implication excessive des hauts cadres de l’administration publique dans le processus électoral en faveur du parti au pouvoir, la volte-face des hommes politiques, l’influence remarquable de l’exécutif sur le judiciaire, les violations flagrantes et répétées des textes juridiques par ceux-là mêmes sensés les appliquer scrupuleusement, la haine ethnique profondément ancrée dans les habitudes, les tensions sociopolitiques vont toujours caractériser le pays, avec son cortège de dégâts, notamment en périodes électorales.

Les débats politiques étant essentiellement basés sur l’ethnie ou la région, donc si chaque région sait que le tour viendra pour lui de voir un de ses fils diriger le pays, la haine ethnique, à l’origine des violences électorales chroniques, va certainement disparaître dans les habitudes, insidieusement. La gouvernance s’améliorera significativement et le rêve de voir une Guinée unie et prospère deviendra une réalité. Une Guinée nouvelle où chacun s’y retrouvera et se glorifiera avec, sans gêne aucune. Chaque région va attendre une période de 15 ans pour revoir un de ses fils revenir à la magistrature suprême du pays. Ce système pourrait permettre l’indépendance des juges. Bref, l’origine de l’ethnocentrisme dans notre pays est politique, donc il faut des reformes politiques pour y remédier.

7. Comment fonctionnera l’administration publique et comment se fera la composition des membres du gouvernement avec ce système ?

L’administration publique fonctionnera comme elle fonctionne habituellement, tout en se modernisant sans cesse. Pour la composition du gouvernement, c’est le parti qui gagne les élections présidentielles qui gouverne le pays. En renforçant le pouvoir et l’indépendance des gouverneurs des régions vis-à-vis du pouvoir central, contrairement au système actuel, les gens s’intéresseront peu à la composition ethnique des membres du gouvernement.

8. Comment pouvons-nous passer du multipartisme avec une centaine de partis politiques agrées au bipartisme ?

On organise des primaires pour former des coalitions politiques. Une sorte de filtrage ou tamisage du paysage politique pour ne retenir que les gros morceaux. En d’autres termes, la première région hôte organise les élections primaires dont prendront part l’ensemble des partis politiques existants; mais ces partis seront présidés seulement que par les candidats issus de cette région. Les deux premiers candidats venus en tête du scrutin, sous la houlette de leurs partis politiques d’origine, peuvent former deux coalitions politiques. Ceux qui ne choisiront ni la gauche ni la droite, seront simplement des centristes ou des indécis. Ainsi, les délégués des formations politiques constituées au terme des primaires, sillonneront le pays pour l’implantation de leurs partis respectifs. Chaque fois alors que le tour d’une région arrive pour diriger le pays, sous label de ces deux blocs politiques, voire trois, nationalement représentés, cette région organise des élections primaires pour élire ses deux candidats.

Ces derniers seront départagés par l’ensemble des électeurs du pays. Le vainqueur est d’office le Président de la République, dont les prérogatives seront préalablement bien définies. Les questions à dimension nationale sont traitées par le Président de la République, celles qui sont régionales par les gouverneurs des régions.

9. Comment l’armée va-t-elle fonctionner avec ce système ?

Elle va fonctionner comme elle fonctionne habituellement. Mais elle doit être plus autonome dans ses prises de décision et dans le recrutement de son personnel. Elle sera plus républicaine qu’elle ne l’ait jamais été par le passé. Par contre, la police, la gendarmerie, la garde républicaine et forestière doivent être plus autonomes, donc régionales.

10. Peut-on adopter un tel système sans transition politique ? Si oui, va-t-elle durer combien d’années ?

Il faut forcément une période de transition, de préférence, gérée par un civil ou le Président en exercice. Elle sera précédée par un referendum. Elle peut durer de 5 à 10 ans. Il suffit juste qu’on prenne conscience de la nécessité de réformer notre système politique, pour ensuite organiser un référendum et définir les modalités de la transition; et cela peut se faire sans changement de régime ou coup d’État militaire. Tout est question de volonté politique et du patriotisme de la part des acteurs politiques du pays. Il faut qu’on pense maintenant à l’ avenir pour changer positivement.

11. Existe-t-il des risques pour que ce genre de réforme n’aboutisse jamais dans notre pays ?

Naturellement, il existe des risques et pas des moindres, dont : l’avidité des hommes politiques, la cécité intellectuelle, l’excès de haine et l’égoïsme. Pour certains, l’idée est bonne si seulement elle vient d’eux; alors que pour d’autres, si on a gagne-pain, peu importe le reste. Tout ceci relève du cynisme des humains.

En somme, la mauvaise gouvernance tout comme la bonne gouvernance, peut-être héréditaire. La cause principale de notre malheur est avant tout d’ordre idéologique. Personnellement, je refuse de croire à la fatalité. Dieu ne nous a pas prédestinés à un tel sort.

L’origine de notre mal est politique, il faut donc des solutions politiques. Je refuse également de croire qu’il nous manque des cadres intègres capables de réfléchir pour sortir ce pays de l’ornière, cette turpide politique chronique.

Je ne pense pas que l’Occident ait interdit à un chef d’État africain d’œuvrer pour la paix et la prospérité pour son propre peuple. On ne peut s’en prendre qu’à nous-mêmes. On est victime de notre propre égoïsme viscéral.

Veuillez réagir par le OUI ou par le NON à cet article. La voix de chacun compte, car il s’agit de l’avenir de notre patrie, de nos enfants et petits-enfants qui est en jeu. C’est une sorte de référendum virtuel.

Dr. Mory Mandiana DIAKITÉ

Enseignant-Chercheur- Écrivain.

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