Habib Yembéring Diallo

Cher ami,

De l’intérieur du pays où je me trouve pour des raisons que tu n’ignores, je t’adresse cette lettre pour te raconter mes déboires. Et cela consécutivement à la campagne que je suis en train de mener pour la continuité de mon bienfaiteur. Tout d’abord, je dois t’avouer que j’ai du mal à ouvrir la bouche pour promettre à la population quoi que ce soit encore. Car, comme tu le sais, un sortant bat campagne non pas avec des promesses mais avec un bilan. Et celui-là nous fait cruellement défaut.

En voici quelques exemples. Il y a dix ans j’avais mené campagne. Et à l’intérieur du pays. Et pendant la même période qu’aujourd’hui. Mais il faut avoir le courage patriotique de reconnaître qu’à l’époque nos routes étaient nettement plus praticables. Cette année, c’est la mort dans l’âme que j’arrive dans une localité donnée avec une voiture qui semble sortir d’une termitière. Nos routes constituent notre principal et farouche opposant. Et d’ailleurs, tu as dû le constater, un opposant a justement axé un élément de sa campagne sur ces routes. C’est tout dire.

L’autre facteur qui nous fait rougir, c’est quand on arrive dans une ville et qu’il faille passer la nuit. L’électricité que nous avons promise il y a dix et cinq ans est un luxe. J’allais dire totalement inconnue dans certaines préfectures que j’ai visitées. Mais le plus grave c’est l’état des poteaux électriques que nous avions installés avec tambour et trompettes, estimant fièrement que c’était la première fois que certaines localités bénéficiaient de l’énergie électrique depuis notre indépendance. Dans toutes les localités que j’ai traversées, aucun de ces poteaux ne s’allume désormais.

Les habitants en font un autre usage. Ils attachent chèvres et moutons sur ces poteaux. Et que de dire l’eau. Pour te dire la vérité, je n’ai vu dans aucune ville, qu’elle soit grande ou petite, de l’eau couler au robinet. Dans les soi-disant hôtels qui nous hébergent, il y a dans le meilleur des cas, des forages. D’autres utilisent de puits. D’autres encore profitent de la tombée de la pluie pour remplir bassines et sceaux. Dans une de ces sous-préfectures j’ai dû me laver avec cette eau. Je l’ai su parce que cette eau tombée du ciel ressemble à une eau savonneuse.

Dans un de ces fameux hôtels, un pensionnaire a protesté. Ce qui est impossible pour un ministre que je suis. En effet, en tant que ministre, ces serait indécent de ma part de dire à un citoyen qu’il m’a servi une eau impropre. Tu sais pourquoi ? Parce que c’est moi qui devais justement lui servir de l’eau propre. Du moins mon gouvernement. Quand celui-ci n’a pas fait son travail il faut avoir la modestie de ne pas réveiller les morts.
Mais l’autre paire de manche à laquelle il faut faire face en province, c’est quand tu as besoin d’un comprimé. Dans de nombreuses sous-préfectures la seule pharmacie c’est celle du commerçant au marché. Mon collège et moi sommes rendu compte que nous avions oublié nos produits pharmaceutiques à l’hôtel où nous avons dormi la veille. Nous voulions juste du Doliprane ou de l’Efferalgan pour lutter contre le mal de voyage. Notre interlocuteur nous a expliqués que la seule personne qui vend des médicaments dans la ville est un commerçant qui se fait pompeusement appeler docteur. Non seulement il vend mais aussi il prescrit.

Finalement quand j’ai regagné ma chambre d’hôtel la nuit, j’ai eu du mal à fermer les yeux. J’étais confronté à moi –même. Moi qui avais sillonné le pays il y a dix ans et cinq ans, moi qui suis en train de refaire le même exercice. Moi qui avais promis monts et merveilles à mes compatriotes. Moi là, est-ce que je devais faire ce que je suis en train de faire. Est-ce que le plus crédule voire le plus naïf de ces populations peut me faire confiance. Et si eux ils me font encore confiance par miracle ou par ignorance, est-ce que moi-même je peux me faire confiance.

Or une sagesse de chez nous dit que si vous perdez la confiance de tout le monde mais vous vous faites confiance vous allez ronfler toute la nuit. Mais si tout le monde vous fait confiance mais vous ne vous faites pas confiance vous-mêmes vous ne pourrez pas dormir. Je suis dans le deuxième cas. J’en ai fait l’expérience ces jours-ci. Devant ce cas de conscience auquel je suis confronté, j’ai proposé à mes collègues de faire comme notre bienfaiteur : dire à nos compatriotes la vérité et toute la vérité. A savoir que nous reconnaissons volontiers que nous n’avons pas honoré tous nos engagements. Nous en sommes désolés. Mais que nous nous engagions, s’ils nous renouvellent leur confiance à rectifier le tir.
Ma proposition a suscité une levée de boucliers. Certains collègues me soupçonnant même de rouler à contre-courant. Devant le tollé suscité par ma proposition je l’ai vite retirée. Du coup, je suis en train de faire ce que l’adage populaire nous raconte, à savoir que la sincérité du cœur déteste la duplicité de la bouche.

Bref, si j’ai prie la peine de t’écrire, c’est principalement pour deux raisons. La première, cet exercice auquel je ne me suis pas livré depuis longtemps me permet de tuer le temps. Car je ne trouve pas le sommeil à cause de tout ce que je t’ai déjà raconté plus haut. Ensuite et surtout tu pourrais être demain un témoin capital pour moi quand les gens commenceront à faire notre procès. J’espère tu témoigneras que je faisais bien malgré moi ce que je suis en train de faire.

En te souhaitant bonne réception, je te prie de garder pour toi seul le contenu de cette lettre. En attendant un nouveau jour.
Ton ami le ministre, en campagne à l’intérieur du pays.

Habib Yembering Diallo

Téléphone : 664 27 27 47

Toute ressemblance entre cette histoire et une autre n’est que pure coïncidence.

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