Amadou Toumani Touré, ATT

Une nuit dans un grand réceptif hôtelier de Dakar plateau. Mon frère, confrère, et ami, Abdoulaye Thiam, alors correspondant de Africa N°1, m’invite à l’accompagner pour réaliser une interview, sans me dire avec qui. Ce n’est qu’arrivé sur les lieux et dans la suite du prestigieux client que je vois sortir de la chambre, un homme légèrement voûté, certainement à cause des nombreux et difficiles sauts en parachute, en tenue traditionnelle bleue, sourire aux lèvres. Je le dévisage avant même la présentation d’usage. C’est le général Amadou Toumany Touré (ATT).

Sacré grand frère que ce Abdoulaye Thiam, peul de Kolda, dans le Fouladou sénégalais, qui m’avait également conduit à Ziniaré, situé à 25 km de Ouagadougou et présenté au président Blaise Compaoré, à la demande de ce dernier, alors que je couvrais la CAN 98 au compte de la Voix de l’Allemagne, au Burkina Faso. Depuis donc notre première rencontre de Dakar, il s’est tissé entre le général ATT et moi une solide amitié renforcée d’échanges fructueux à la faveur des rencontres que nous avons eues.

Comme en 2002, à la fiévreuse CAN du Diatiguiya, qui veut dire amitié. L’envoyé spécial de la Voix de l’Allemagne fut reçu par le général ATT grâce aux bons offices d’un de ses conseillers, mon frère Amadou Diakité, alors membre du comité exécutif de la CAF. Mon hôte connaissait bien et aimait beaucoup le sport et la musique et avait par conséquent, une admiration pour ceux qui les incarnaient au plus haut sommet.

 

ATT était aussi un passionné d’histoire dont il maîtrisait la géographie, les péripéties, et les circonstances de son évolution avec en prime celle du Macina, sa terre natale. C’est pourquoi cette matière prenait une part belle dans nos conversations parce qu’ayant en commun et en partage cet amour tyrannique pour la trilogie : passé, présent, avenir. Je pris congé du chaleureux général et cap sur Ségou et Sikasso. Pour le foot mais surtout pour l’histoire.

 

Cette histoire passionnante apprise en théorie à l’école que je tenais à toucher du doigt à Ségou, la ville aux 4444 balanzas, arbustes plantés par le roi Biton Koulibaly pour donner de l’ombre aux habitants. Je fonçai sur les bords du fleuve Niger pour voir là où Biton Koulibaly faisait ses offrandes avant de me rendre à Ségoukoro à la recherche de la famille de mon arrière-grand-père maternel, Abdoulaye Djibril Kouyaté, qui vint s’installer d’abord à Sogoroya, ensuite à Meneyga, dans le Bowé (Télimélé).

 

Et, je n’avais pas fini avec Ségou, qui est aussi le village d’origine de ma belle-famille Bokoum, dont certains membres s’installèrent dans le quartier Faladié, à Bamako, et d’autres suivirent Saïkou Oumar Tall, le fondateur de Dinguiraye, en Guinée. ATT m’avait vanté la bravoure et les exploits de l’Almamy Samory Touré, mais s’était plié à la vérité historique de la défaite de ses troupes conduites par son frère cadet et général de ses armées, Kémé Bouréma, pendant le siège de Sikasso avec l’imprenable Tata de Tiéba et Babemba Traoré. J’ai visité le Tata de Sikasso. Il résiste encore au temps.

 

L’autre ATT, c’est celui qui aimait beaucoup la Guinée en général, le Bembeya Jazz national et le Hafia FC, en particulier. Au cours d’une de ses visites à Conakry, il avait tenu à se rendre au stade mythique du 28 septembre, cadre enchanteur de la belle légende du football guinéen, dont les éminents acteurs étaient ses amis. Souleymane Chérif, Petit Sory, Maxime, Papa Camara, Thiam Ousmane, avaient été souvent invités à Bamako par ATT. Et ils livraient des matchs de gala avec l’écurie de leur époque : Domingo, Cheik Fantamady Diallo, Keïta Gigla, Bakoroba Touré, Sadia Cissé, etc. en présence du premier des Maliens, aux anges de revivre des moments palpitants de football de grande classe.

 

ATT n’oubliait pas les princes du micro de cette fabuleuse époque : Demba Koulibaly, Djibril Traoré, Karim Doumbouya, Pathé Diallo, Boubacar Kanté, Kabiné Kouyaté, et Gaoussou Diaby. L’immortel Bembeya Jazz national répondait aussi à l’invitation du soldat de la démocratie malienne. Des soirées féeriques étaient organisées, suivies d’audiences et de nombreux présents offerts à ces musiciens hors du commun, dont ATT se délectait du riche et varié répertoire.

 

Lui aussi avait répondu à l’invitation du général Lansana Conté à la finale de la coupe d’Afrique militaire de football qui se déroulait à Labé, en 1999. Ce jour-là, le général ATT qui avait organisé les élections présidentielles remportées par le professeur d’Histoire, Alpha Oumar Konaré, rendit les honneurs à son aîné, le général Lansana Conté. Toute l’assistance fut admirative des deux officiers supérieurs de grande valeur dont l’humilité le disputait à la tolérance, doublés d’hommes d’Etat que les circonstances de l’histoire de leurs pays respectifs ont propulsés au-devant de la scène politique.

 

C’est ce jour que le stade de Labé fut baptisé du nom de celui qui proclama l’indépendance de la République de Guinée, le Nguériyanké Saïfoulaye Diallo. Nous succombâmes au charme, à l’élégance et à la bravoure des deux hommes. L’intraitable artilleur, commandant de la zone opérationnelle nord, héros de la lutte de libération du peuple frère de la Guinée Bissau, et le para-commando Amadou Toumany Touré, le soldat de la démocratie malienne. Ma dernière rencontre avec ATT remonte à 2015, à Dakar.

 

J’accompagnai dans la capitale sénégalaise, le Horoya, qui disputait un match contre l’US Gorée. L’ancien président malien m’invita à diner dans sa somptueuse villa, sise à Grand Yoff. Il était entouré de ses petits-enfants, chaleureux et fraternel, comme à son habitude. C’est l’histoire encore une fois qui assaisonna le dîner. Celle du Macina dont Mopti, sa ville natale, était l’épicentre. Il m’expliqua ce que c’est que le Sudu Baba, cette responsabilité partagée de l’éducation de tous les enfants du village par tous les parents.

 

Il parlait un Pular propre et se plaisait à raconter ses séjours en tant que président de la République chez lui, à Mopti, les retrouvailles avec ses amis d’enfance, et le rappel de leurs souvenirs qui cristallisaient toutes leurs conversations. Sa mère venait de Bandiagara, comme le célèbre Amadou Hampaté Bâ, son père de Mopti. Il se rappelait avec fierté de ses déplacements dans sa famille maternelle et la rigueur de l’éducation reçue de son père que le métier des armes allait renforcer durablement.

 

Justement, s’agissant de ce métier des armes, une question me brûlait les lèvres. Celle de savoir comment et pourquoi on a perpétré un coup d’Etat contre lui à deux mois seulement de la fin de son deuxième et dernier mandat. Encore et toujours la question peule. Sa réponse l’atteste éloquemment. « Certains de mes compatriotes ont vu dans l’élection de Alpha Oumar Konaré, un Kassonké du côté de Kayes, une sorte d’influence de sa femme, la brillante professeure d’histoire Adama Bâ.

 

Je n’avais aucune intention de briguer un 3ème mandat et j’entendais organiser des élections libres et transparentes. Parmi les candidats à ma succession, figuraient en bonne place l’ancien gouverneur de la BCEAO, Soumaïla Cissé, et l’ancien Premier ministre, Modibo Sidibé. Tous deux sont des peuls. Le premier est de la région de Tombouctou et le second du Wassoulou. C’est donc pour parer à toute éventualité de l’accession au pouvoir de ses deux fortes personnalités que ce coup d’Etat a été fomenté contre moi par ceux qui craignaient ce qu’ils appelaient une hégémonie peule sur le pouvoir au Mali, étant entendu que moi-même j’en étais un.

 

ATT enchaîne : « au début de la mutinerie, j’ai envoyé des militaires de l’Etat-major et de ma garde au camp de Kati. Je ne savais pas que même le commandement de ma garde était dans le coup et que toutes les pièces d’artillerie des postes du palais de Koulouba avaient été démontées pour empêcher toute résistance. C’est alors que j’attendais le retour de mes envoyés au camp de Kati que j’entendis des coups de feu intenses, visant le palais présidentiel. Le connaissant bien, j’eus l’idée de quitter mes bureaux pour rejoindre mes appartements privés. Mais les tirs me suivaient dans tous mes déplacements.

 

J’avais mal au genou et devais me faire opérer. Devant l’urgence et la gravité de la situation, j’appelai au téléphone un ancien président d’une grande puissance qui était un grand ami, avant de décider de quitter le palais par un détour d’une ruelle menant à l’arrière du palais, grâce à l’aide d’un garde qui m’était resté fidèle. C’est ainsi que je parvins au camp des parachutistes, mon corps d’origine, et des négociations avec les mutins dirigés par le Capitaine Amadou Aya Sanogo, permirent mon départ pour Dakar, à bord de l’avion de commandement du président Macky Sall, dépêché à Bamako à cette fin ».

PAIX À L’AME DU PRÉSIDENT ATT. AMEN !

Amadou Diouldé Diallo, Journaliste historien

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