Algassimou Diallo, expert en développement

Expert en développement, le Guinéen Algassimou Diallo vit depuis deux ans environ au Burkina Faso, où il travaille au compte d’une organisation internationale. Activiste de la société civile et militant de la démocratie, il a suivi avec beaucoup d’intérêt les récentes élections en Guinée et au Burkina. Deux situations différentes qu’il a évoquées au cours d’un entretien avec l’envoyé spécial de Guineematin.com à Ouagadougou. Il s’est prononcé également sur la migration des jeunes africains vers l’occident et la question du terrorisme en Afrique.

Décryptage !

Guineematin.com : Le 24 novembre 2020, le Burkina Faso a organisé un double scrutin : élections présidentielle et législatives dans un contexte d’insécurité, marqué par des attaques terroristes qui secouent le pays. Mais malgré tout, aucun incident n’a été enregistré pendant cette période électorale. Que vous inspire cette situation ?

Algassimou Diallo : J’étais curieux de savoir dans quel climat ces élections allaient se tenir, sachant un peu le défi sécuritaire mais aussi et surtout, sachant que c’était des élections couplées présidentielle et législatives. Et j’avoue qu’au sortir du processus, je suis assez impressionné par ce que j’ai vu et entendu. Les élections, comme partout ailleurs, peuvent souffrir à un moment donné de contestation, mais à suivre les acteurs politiques qui ont participé au processus, ils ont tous accepté les résultats. Et aujourd’hui, ce pays s’oriente vers les défis majeurs : la sécurité et le développement.

Guineematin.com : Le parti du président Roch Mark Christian Kaboré a remporté largement la présidentielle et les législatives. Quelle lecture faites-vous de ces résultats ?

Algassimou Diallo : Je ne suis pas étonné parce que je sais qu’en 2015, cela avait été le cas aussi, le président avait remporté les deux élections. A mon avis, cela est dû à la configuration politique du pays. D’abord, en observant la situation au niveau national, il a un bilan qui lui est favorable. Au-delà de ça, son principal challenger qui est Zéphirin Diabré, malheureusement, a quelque peu perdu le terrain parce qu’il a connu des cascades de démissions, et non des moindres au sein de son parti. Mais aussi, le fait qu’il n’y a pas eu d’union dans l’opposition pour présenter une candidature unique n’a pas favorisé l’alternance.

Guineematin.com : La Guinée aussi a tenu récemment une élection présidentielle, qui a permis à Alpha Condé d’être réélu pour un troisième mandat. De loin, comment vivez-vous la situation dans votre pays ?

Algassimou Diallo : C’est vrai, je suis loin de par la distance, mais je suis de très près la situation qui prévaut en Guinée. Je suis activiste depuis plusieurs années au niveau de la Guinée, j’ai été membre de la coordination du FNDC (Front National pour la Défense de la Constitution). J’ai suivi le processus électoral depuis les législatives et je regrette beaucoup que le président Alpha Condé n’ait pas respecté sa parole et qu’il ait décidé d’aller à un troisième mandat, ce qui est contraire à la constitution guinéenne. J’avoue que je suis surtout choqué par ce qui se passe aujourd’hui en Guinée. Au-delà du processus électoral, ce qui est aussi regrettable, c’est le fait que la Guinée connait en ce moment un blocage politique et social sans précédent avec des acteurs politiques et sociaux totalement irresponsables et uniquement préoccupés par leurs intérêts personnels au détriment de l’intérêt général.

Ce qui choque encore davantage, ce sont les injustices que les Guinéens sont en train de subir suite à ce processus électoral. Moi, je suis de ceux-là qui pensent que le candidat de l’ANAD (l’Alliance Nationale pour l’Alternance et la Démocratie) est celui qui devait normalement être installé à la tête de la Guinée dans les prochains jours. Parce que j’ai suivi le processus notamment par rapport à ce qu’ils ont mis en place pour suivre le scrutin. Connaissant plusieurs acteurs qui sont dans cette alliance, j’ai échangé avec eux, j’ai reçu tous les rapports, et je considère que de par la vérité des urnes, normalement c’est lui qui devrait être installé dans les prochains jours.

Aujourd’hui, on est dans cette situation de contestation, et le président ne pose aucun acte pour réellement amener les acteurs à s’entendre. Vous avez vu ici (au Burkina), lorsque les candidats se sont retrouvés pour dire attention, nous on ne peut pas cautionner cette fraude électorale et qu’ils ont demandé à leurs représentants de quitter la CENI, cette institution a automatiquement arrêté la publication des résultats. Mais en Guinée, malgré le retrait du vice-président et quelques commissaires, le processus s’est poursuivi. Alpha Condé tend la main, qu’il veut un dialogue, qu’il veut un gouvernement inclusif, mais en réalité les actes que lui et son camp posent au quotidien ne rassurent pas mais contribuent plutôt à aggraver la situation.

Guineematin.com : En tant qu’expert en développement, selon vous, pourquoi malgré ses richesses naturelles la Guinée peine à prendre son décollage économique ?

Algassimou Diallo : En Guinée, je pense que depuis un certain temps, on a mis le processus de développement de côté et on a privilégié plutôt la politique. Normalement, dans un État, si on veut travailler à la résolution des problèmes que connaissent les populations en matière de pauvreté mais aussi et surtout d’accès aux services sociaux, le gouvernement s’attèle à travailler dans ce sens. Mais en Guinée, on a vu que nous avons une administration politique. Du Premier ministre jusqu’au dernier planton, tout le monde est en train de faire la politique. Donc, ça c’est un handicap majeur par rapport au développement national.

Et, au-delà de ça, je pense que nous n’avons pas mis en place des dispositifs qui permettent en réalité d’enclencher un processus de développement. La Guinée est en train de vouloir uniquement compter sur ses mines alors que normalement, le secteur minier, aussi important qu’il soit, doit venir en seconde ou en troisième position. Le développement, c’est avant tout une question de volonté politique mais aussi une question de mentalité. Cette mentalité n’existe pas encore en Guinée. Autres preuves que nous ne voulons pas le développement, regardez la politique de décentralisation, les collectivités sont aujourd’hui devenues des services déconcentrés. Elles n’ont aucune autonomie et jusqu’ici l’Etat refuse d’appliquer le nouveau général des collectivités notamment en ce qui concerne la mise en place des Conseils Régionaux qui doivent en principe définir et mettre en œuvre les politiques de développement économique au niveau de nos 8 Régions.

Guineematin.com : Le problème du développement est un dénominateur commun à la plupart des pays du continent. D’où les départs massifs des jeunes africains vers l’Europe. Quelle solution préconisez-vous pour réduire ce flux migratoire vers l’occident ?

Algassimou Diallo : La situation est assez préoccupante, d’autant plus que la Guinée est classée aujourd’hui au deuxième rang mondial des pays dont les ressortissants sont demandeurs d’asile en Europe. Cette situation dénote ce qui se passe au niveau national et prouve que les populations sont contraintes de quitter le pays dans l’espoir de trouver de meilleures opportunités d’insertion. Quand vous avez une population à 70% jeunes et que ces jeunes-là ne trouvent pas d’opportunités au niveau national, il n’y a pas d’autres alternatives que de fuir le pays. Et, c’est à cela aujourd’hui que nous assistons en Guinée. Malheureusement, tous les bras valides sont en train de partir. Quand vous partez dans les zones rurales, aussi bien au Fouta qu’en Haute Guinée et en Basse Côte, vous n’avez pas une main d’œuvre, il n’y a pas de jeunes.

Tous les jeunes qui ont pu se déplacer sont allés dans les villes et tous ceux qui ont eu l’opportunité d’avoir un peu d’argent ont pris la route de l’exil. Donc, cela montre qu’il n’y a pas de politique pour accompagner cette jeunesse. Le secteur éducatif est complètement à l’abandon, vous n’avez pas d’écoles professionnelles adéquates et les gens pensent que c’est à l’université de former des cadres qui vont travailler pour le pays. En Guinée, toutes les écoles professionnelles de renom que je connaissais sont à l’abandon. Donc, je me dis que les politiques actuels ne travaillent pas à aider les jeunes.

Guineematin.com : Comment rendre efficace la lutte contre la pauvreté en Guinée et sur tout le continent ?

Algassimou Diallo : La lutte contre la pauvreté commence par une meilleure offre éducative. Quand vous prenez les universités et les écoles professionnelles au niveau international, vous comprendrez que l’Afrique n’arrive même pas en troisième ou quatrième position par rapport aux autres continents. C’est un continent qui ne travaille pas à faire de sa jeunesse un vecteur créateur d’emplois et de richesses. C’est vrai que je suis de ceux qui pensent que l’Afrique ne doit pas se développer à la manière de l’occident, parce que normalement le développement est avant tout contextuel. On élabore les politiques de développement en tenant compte des potentialités locales mais aussi et surtout, des ressources qu’on a. Quand vous prenez l’Afrique et plus précisément l’Afrique francophone, je pense qu’on fait plus de la politique propagandiste que du développement. Et ça c’est une situation qui ne permet pas à l’Afrique de se développer.

Guineematin.com : Un autre phénomène qui préoccupe aujourd’hui le continent africain, c’est le terrorisme notamment au Sahel. A votre avis, quels sont les facteurs qui favorisent cette situation ?

Algassimou Diallo : Parlant des causes, pour moi, c’est la précarité. Quand vous êtes dans l’incapacité de pouvoir absorber cette jeunesse qui est majoritaire sur tout le continent, parce que l’Afrique est le continent le plus jeune, vous avez 70 à 75% de jeunes, si vous ne parvenez pas à absorber ces jeunes-là de manière à ce qu’ils soient dynamiques, ceux-là qui leur proposent des alternatives vont pouvoir les récupérer. Et aujourd’hui, les alternatives qui sont proposées à la jeunesse africaine, c’est la vente de la drogue, la prostitution et le terrorisme. L’autre cause, c’est la pauvreté endémique. C’est-à-dire que vous avez 90% de la richesse nationale qui est détenue par un groupe de personnes. C’est généralement le président et son clan qui profitent de toutes les richesses.

Et, les 90% de la population qui sont laissés pour compte ont tendance à vouloir ce que les autres ont. Dans ces circonstances, il y en a qui ont opté pour la violence et le terrorisme. Au Nigeria, malgré la richesse de ce pays, malgré qu’il soit classé premier ou deuxième en termes de PIB (produit intérieur brut), c’est un des pays les plus confrontés au terrorisme. C’est parce qu’il y a une grande partie de la population qui ne se retrouve pas dans ce classement. C’est aussi les frustrations internes, c’est le résultat des manipulations. Je ne le souhaite pas, si le terrorisme naissait en Guinée, il risque d’avoir un terrain fertile dans la frustration d’une partie de la population. Je ne souhaite pas que Dieu nous en garde. Mais, il faut que les Etats comprennent qu’il est indispensable de faire en sorte qu’ils puissent honorer les contrats publics.

Au-delà de ça, il faut accepter de dialoguer avec toutes les parties. Et, au-delà de ça, il y a la question géopolitique. Le terrorisme est lié parfois à l’accès aux ressources d’un pays. Il y a par exemple le Nigeria, où cela a commencé dans la zone pétrolière ; il y a aujourd’hui le nord Mali, une zone qui regorge certainement de richesses. Et donc, certains pensent que certaines puissances occidentales sont en train de s’exporter pour venir faire la guerre par rapport au contrôle de ces richesses. Cela a des conséquences énormes par rapport au mode de fonctionnement et la stabilité du pays. Maintenant, les solutions, à mon avis, commencent par le dialogue. Il y a des Etats qui ont décidé de ne pas dialoguer avec les terroristes, et c’est très dangereux.

Guineematin.com : Votre dernier mot pour clôturer cet entretien ?

Algassimou Diallo : Je voudrais témoigner ma solidarité et mon soutien moral à l’ensemble des Guinéens par rapport à ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui. Les populations qui sont en train de vivre de l’injustice dans des localités bien déterminées, je leur dirai que ce sont des épreuves, elles n’ont qu’à accepter. Mais aussi et surtout, comprendre que face à une injustice, il n’y a pas d’autre solution que résister. Tout mon soutien aux personnes injustement arrêtées et emprisonnées, notamment Ousmane Gaoual, Chérif Bah Foniké Menguè, Souleymane Condé et à tous ceux qui sont injustement incarcérés dans les geôles du régime de Alpha Condé. Je pense à leurs familles et je souhaite que le bon Dieu vienne au secours de la Guinée et des Guinéens.

Entretien réalisé par Abdoulaye N’koya SYLLA, envoyé spécial de Guineematin.com à Ouagadougou

Facebook Comments

Commentaires

Guineematin