Ils sont plus de 300 responsables et militants de l’opposition guinéenne à croupir depuis plusieurs mois à la maison centrale de Conakry. Ils ont été arrêtés en raison de leur opposition au troisième mandat du président Alpha Condé, et sont pour la plupart détenus sans jugement. Ce mardi, 16 janvier 2021, Me Salifou Béavogui et Me Alsény Aïssata Diallo, deux membres du collectif d’avocats qui défend ces détenus politiques, sont allés leur rendre visite en prison.

Après cette visite, Me Salifou Béavogui a accordé un entretien à un journaliste de Guineematin.com, dans lequel il a fait le point de certains dossiers. Il s’agit notamment de celui d’Ismaël Condé, le 1er vice maire de Matam, qui a entamé récemment une grève de soins pour protester contre sa détention prolongée.

Décryptage !

Guineematin.com : Ismaël Condé, 1er vice maire de la commune de Matam (Conakry) et membre du bureau exécutif de l’UFDG, a entamé une grève le lundi dernier à la maison centrale de Conakry. Alors qu’il est malade, l’opposant refuse de recevoir tout soin médical pour protester contre sa détention prolongée sans jugement. Vous sortez d’une rencontre avec lui, comment se porte-t-il aujourd’hui ?

Me Salifou Béavogui, avocat

Me Salifou Béavogui : effectivement, je viens de sortir de la maison centrale, où j’étais venu avec Me Alsény Aïssata Diallo. Nous avons rencontré monsieur Ismaël Condé qui est en détention depuis plusieurs mois, dont le dossier est déjà clôturé, on n’attend que la fixation de la date du procès. Nous l’avons trouvé très affaibli parce qu’il a effectivement rejeté tous les soins. Il est asthmatique et fait aussi des crises de sinusite. Donc, il est très affaibli, malheureusement. On n’avait pas besoin de tout ça pour avoir un procès juste et équitable.

Depuis un mois, j’ai adressé un courrier à monsieur le procureur de la République près le tribunal de première instance de Mafanco. Pas plus tard que deux semaines, j’ai écrit à madame la présidente du tribunal de Mafanco pour lui dire que tout citoyen en conflit avec loi a droit à un procès juste et équitable tenu dans un délai raisonnable. C’est un dossier qui a été instruit. Donc, j’ai demandé à ce qu’un procès soit organisé le plus rapidement que possible pour que ce citoyen soit situé sur son sort.

Parce qu’on ne peut pas mettre quelqu’un en prison et le garder de façon indéfinie. Surtout que le juge d’instruction a eu le mérite de finir rapidement l’instruction. Après cet entretien, je dois me rendre encore à Mafanco pour rencontrer madame la présidente. Puisque jusque-là, nous n’avons aucune suite favorable. Ce qui est surprenant, inquiétant.

Guineematin.com : Oumar Sylla, alias Foniké Menguè, avait dû observer une grève de la faim à la maison centrale de Conakry pour que son procès soit programmé. Pensez-vous que cette décision d’Ismaël Condé va également porter fruit ?

Me Salifou Béavogui : oui, surtout que c’est un dossier qui est vide. C’est un monsieur qui a été simplement interpellé pour ses convictions politiques. Le changement de camp est la cause principale de son incarcération. Sinon, en réalité, il n’est pas seul dans le dossier. Il est dans ce dossier avec le maire de la commune de Matam et un autre. Pourquoi c’est lui seul qui a été emprisonné ? Certains diront qu’il a violé le contrôle judiciaire ; mais, même si on viole le contrôle judiciaire, il pouvait y avoir un palliatif au lieu de l’emprisonner systématiquement pendant trois à quatre mois.

Guineematin.com : puisqu’on parle de détention d’opposants, vous avez aussi le dossier des responsables et militants de l’opposition arrêtés lors de la crise postélectorale d’octobre 2020. Le pool de juges chargés de reprendre l’instruction du dossier a bouclé la première phase des auditions, quand est-ce que la deuxième phase pourrait commencer ?

Me Salifou Béavogui, avocat

Me Salifou Béavogui : là aussi, ce n’est que la tristesse et la désolation, parce que la procédure a trop traîné. Mais Dieu merci aujourd’hui, le dossier a pris son envol. Certes, tous nos clients ont été interrogés en première comparution, devant un pool de juges d’instruction, mais ça ne suffit pas. Il faut qu’on y aille vite. Nous exhortons le juge d’instruction à passer très rapidement à la seconde phase, l’interrogatoire de fond, pour que chacun de nos clients vienne déballer son innocence devant le juge.

Parallèlement à cette seconde phase, nous avons systématiquement relevé appel de toutes les ordonnances de placement en détention provisoire, nous demandons à ce que cette procédure-là dans les délais requis, soit examinée par la Cour d’appel de Conakry, notamment la chambre de contrôle de l’instruction. Donc, ils ont le moral au beau fixe, ils savent qu’ils sont des innocents, ils savent qu’ils sont des détenus politiques, ils savent qu’ils sont détenus pour leur conviction, ils nous encouragent à persévérer, à continuer à assurer leur défense.

Guineematin.com : Mamady Onivogui, coordinateur du mouvement Elazologa, un autre opposant au troisième mandat du président Alpha Condé, est également détenu depuis plusieurs semaines à la maison centrale de Conakry. A quel niveau se situe aujourd’hui son dossier ?

Me Salifou Béavogui : comme tous les activistes de la société civile, Mamady Onivogui a donné son avis par rapport à la situation politique du pays. Il a fait des publications, comme beaucoup d’autres Guinéens l’ont fait d’ailleurs. Donc, il a été arrêté pour ça. Et, après avoir passé un mois à la DPJ, il a été finalement déféré à la maison centrale de Coronthie. La semaine dernière, il passé au cabinet d’instruction. Et, le juge qui a le dossier aussi, nous lui avons demandé d’accélérer la procédure pour qu’il soit libéré ou jugé.

Guineematin.com : on apprend également que le procès en appel de Boubacar Diallo alias Grenade, un militant de l’UFDG condamné en première instance à 10 de prison ferme, va s’ouvrir vendredi prochain devant la Cour d’appel de Conakry. Avez-vous espoir que ce procès permettra à Grenade de recouvrer sa liberté ?

Me Salifou Béavogui : Boubacar Diallo est également une autre victime de l’arbitraire. Ce militant de l’UFDG a mené le combat démocratique au sein de ce parti. Après l’enterrement d’un des gardes de l’UFDG, un certain Thierno Sadou, (décédé peu après sa sortie de la maison centrale de Conakry où il était détenu dans le cadre du meurtre de Mohamed Koula) des échauffourées ont éclaté. Grenade avait alors reçu des balles qui l’ont frôlé au niveau de la poitrine. On l’a fait administrer des soins ici  et à l’extérieur.

Après sa guérison, il est revenu. Dès qu’il est revenu, il a été interpellé comme étant un des militants qui détenaient des armes. Donc, il a été accusé de détention d’armes de guerre, meurtre, tentative de meurtre sur la personne de deux gendarmes qui l’avaient accusé. Mais, tout au long de la procédure, depuis son interpellation jusqu’à l’ouverture de son procès, nous avons demandé la comparution de ces deux gendarmes pour qu’ils viennent attester effectivement qu’ils avaient vu notre client sur les lieux, et en possession d’une arme. Impossible.

Finalement, il a été condamné à 10 ans de réclusion criminelle, assortie d’une sureté de 5 ans. Nous avons relevé appel et aujourd’hui, par la grâce de Dieu, le dossier est programmé pour le vendredi à venir. Nous avons espoir qu’il sera libéré parce que le dossier est également un dossier vide.

Interview réalisée par Ibrahima Sory Diallo pour Guineematin.com

Tél. : (00224) 621 09 08 18

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