Elhadj Mamady Yaya Cissé, Directeur des Etudes à l’ISIC

« C’est en ce moment que l’Etat doit intervenir, sinon on va assister à la fermeture des médias audiovisuels. Ça veut dire que beaucoup de radios, beaucoup de télévisions privées vont fermer si on n’intensifie pas l’aide de l’Etat ». C’est l’appel lancé par Elhadj Mamady Yaya Cissé, le directeur général adjoint chargé des études de l’institut supérieur de l’information et de la communication (ISIC) de Kountia dans une interview qu’il a accordée à Guineematin.com, le samedi 13 février 2021. Une interview réalisée en marge de la journée mondiale de la radio et qui a porté sur l’évolution de ce médium en Guinée.

Décryptage !

Guineematin.com : l’humanité célèbre ce samedi 13 février 2021 la journée mondiale de la radio. Un médium que vous connaissez très bien pour avoir travaillé pendant plusieurs années comme journaliste radio mais aussi formateur radio dans certaines écoles de journalisme de notre pays. Parlez-nous de l’avènement de la radio en Guinée.

Elhadj Mamady Yaya Cissé : je rappelle d’abord que la radio est née en 1921, à Londres, par le biais d’un ingénieur italien. En Afrique de l’ouest, la première station de radio a vu le jour en 1935, à Dakar, qui était la capitale de l’Afrique occidentale française. Et puis, entretemps, pour des raisons économiques, nous avons connu la première station de radio en Guinée, la radio banane, avant l’indépendance. C’est cette radio qui a été récupérée par les nouveaux dirigeants à l’indépendance pour devenir d’abord Radio Guinée. Je crois que cette station de radio se trouvait à l’endroit qui abrite l’actuel commissariat central de Kaloum.

C’est après que nous avons déménagé au bord de la mer à Boulbinet qui était déjà un centre de traitement des tuberculeux, qui a été renforcé par la coopération allemande pour donner la première station de radio à la Guinée. De là, nous sommes passés de Radio Guinée à la Voix de la Révolution avec l’avènement de la révolution culturelle socialiste en Guinée. Cette radio, la Voix de la Révolution, a vraiment marqué l’histoire du continent africain. Voilà une radio qui était puissante et qui était à l’image du premier président de la Guinée indépendante.

Quand on parlait de la Voix de la Révolution, à l’époque nous on était encore très jeune, mais c’était une fierté parce que tous les africains suivaient la Voix de la Révolution. Et, avec la coopération tchèque, la coopération russe et les pays de l’Europe de l’est à l’époque, le président Ahmed Sékou Touré a renforcé les capacités de diffusion de cette radio. C’est à cette époque qu’on a construit un émetteur de grande puissance à l’actuelle implantation de Plazza Diamond qui était un centre émetteur qu’on appelait centre émetteur de Kipé. Ensuite, on a construit un autre centre émetteur entre 1660 et 1965 à la Cimenterie.

Ils ont aussi construit un autre centre émetteur à Dianyabhé, qui est maintenant un quartier de la ville de Labé. C’est cette antenne de Labé qui permettait à toute l’Europe du nord, l’Europe occidentale et les pays de l’Est de suivre les émissions de la Voix de la Révolution. Et, c’est cette antenne qui est utilisée aujourd’hui par la radio rurale de Labé, qui est appelée ailleurs Radio Fouta Internationale parce que les Guinéens qui sont en Europe suivent régulièrement les émissions de la station de la radio rurale de Labé par le biais de ce centre émetteur.

Guineematin.com : vous avez parlé tout à l’heure de Radio banane qui a été la première station de radio en Guinée. Aujourd’hui encore, beaucoup de Guinéens, notamment les nouvelles générations, s’interrogent sur l’origine de cette dénomination. Pourquoi le nom Radio banane ?

Elhadj Mamady Yaya Cissé : nous l’avons toujours dit à nos étudiants que c’était pour des raisons économiques. Quand les blancs (les colons) sont venus, ils se sont rendu compte que la culture de la banane pouvait bien donner ici. Il y avait le triangle bananier à l’époque : Forécariah-Mamou-Dubréka, où ils avaient des plantations. C’étaient des Français et des Libanais qui avaient des plantations et qui ravitaillaient toute l’Europe à l’époque. Donc il fallait un moyen de communication pour informer de l’arrivée des bateaux au port de Conakry.

C’est ainsi qu’ils ont implanté une station de radio au centre-ville où se trouve l’actuel commissariat central de police pour communiquer avec les planteurs. Et chaque matin, les gens entendaient la musique française et puis des petits communiqués sur l’administration coloniale, mais surtout les programmes des navires qui venaient au port de Conakry pour débarquer des marchandises et des colons, et puis transporter la banane, l’ananas et d’autres fruits pour l’Europe.

Et puis, on disait aux planteurs : les bateaux arrivent tel jour et le bateau va bouger tel autre jour. Eux-aussi, ils se préparaient en fonction de ça pour acheminer ces marchandises au port de Conakry parce que c’est une marchandise qui était périssable. Donc, il fallait cueillir à temps, transporter et puis embarquer à temps. Finalement, par dérision, certains habitants de Conakry ont dit que c’est la radio banane parce qu’on ne parle que de la banane.

Guineematin.com : d’une seule radio à l’indépendance, on se retrouve aujourd’hui avec plusieurs dizaines de stations. Une situation due à la libéralisation des ondes qui a permis la création des radios privées. Quel regard portez-vous sur l’évolution enregistrée dans ce domaine ?

Elhadj Mamady Yaya Cissé : je suis particulièrement heureux et fier d’appartenir à ceux qui se sont battus pour la libéralisation de l’espace audiovisuel en Guinée. En 2005, j’étais parmi ceux qui avaient reçu des mains des autorités guinéennes les premiers agréments des radios privées en Guinée. Nous étions à la RTG Koloma où la cérémonie s’est déroulée. Moi, j’ai pris entre les mains du ministre de l’intérieur et de la sécurité de l’époque, qui était Moussa Solano, l’agrément de la radio Soleil FM. Il y a aussi quelqu’un qui était là pour prendre l’agrément de la radio Nostalgie FM. Caleb Kolié était là pour prendre l’agrément de la radio Familia FM.

Voilà les trois premières radios qui avaient eu leur agrément de façon solennelle. Voyant aujourd’hui l’émergence de ces radios, c’est très bien ; mais, ces radios manquent aussi de moyens de fonctionnement. Ce qui est un peu dommage. Aujourd’hui, le constat est qu’aucun média, aucune entreprise de presse, ne peut se suffire sans apport extérieur. Parce qu’on le dit souvent, la vie des entreprises de presse est liée à la santé de l’économie nationale. Quand l’économie se porte bien, les médias vont bien ; quand l’économie ne se porte pas bien, les médias ne vont pas bien. Et, avec la pandémie de Covid-19 qu’on traverse actuellement, les activités économiques sont en berne.

Rien ne marche. Et cela joue énormément sur le fonctionnement des médias. Et, c’est en ce moment que l’Etat doit intervenir, sinon on va assister à la fermeture des médias audiovisuels. Ça veut dire que beaucoup de radios, beaucoup de télévisions privées vont fermer si on n’intensifie pas l’aide de l’Etat. Seule l’aide de l’Etat peut sauver la vie de ces médias de proximité qui jouent leur rôle de service public de l’information et de la communication, même s’il y a parfois quelques dérapages. Et là aussi, ça dépend de l’encadrement des professionnels guinéens de médias. Donc c’est bien les radios et les télévisions privées, mais il faut de l’aide de la part de l’Etat.

Guineematin.com : vous insistez sur l’aide de l’Etat ; mais, ne pensez-vous pas que cela pourrait avoir un impact négatif ? C’est-à-dire que les médias refusent de relayer toutes les informations qui ne sont pas favorables au pouvoir.

Elhadj Mamady Yaya Cissé : non, ils ne sont pas obligés (de faire cela). C’est une obligation de l’Etat de soutenir financièrement ces médias privés. Mais, c’est aussi une obligation des médias privés de préserver la paix et la sécurité dans notre pays, de promouvoir le développement socio-économique et d’améliorer l’image à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Il faut que chacun joue son rôle. Et ce qui reste clair, c’est que l’Etat a besoin de ces valeurs. Il a besoin d’avoir le maintien de la stabilité dans notre pays. Mais, l’Etat aussi doit passer par ces médias-là pour promouvoir tout ce que je viens de citer.

Guineematin.com : que pensez-vous de la prestation des radios guinéennes aujourd’hui ? A votre avis, leur travail est-il satisfaisant ?

Elhadj Mamady Yaya Cissé : par rapport à certains pays tels que le Mali et autres, on peut dire qu’en Guinée, ça va un peu. C’est vrai, je ne dirais pas qu’il n’y a pas de dérapages parce que je vous ai dit que ces médias fonctionnent dans des difficultés financières énormes. Et, qui dit difficultés financières, dit publicité subliminale. Si l’Etat n’est pas là pour combler le vide économico-financier, les individus qui ont les moyens vont passer par ces moyens-là pour combler ce vide tout en contournant le contenu informationnel de ces médias. Voilà pourquoi l’Etat doit intervenir. La publicité subliminale est aujourd’hui une pratique très répandue en Guinée.

Nous l’avons vu lors des dernières élections présidentielles. Moi, je suivais beaucoup de radios et de télévisions privées. On voyait des mains derrière. Même leur façon de traiter l’information, de prendre en interview tel ou tel leader, on sent qu’il y avait des mains derrière ces programmes. Mais, je le dis, l’Etat peut intervenir financièrement pour soutenir ces médias, pas pour mettre main sur leurs contenus comme le feraient d’autres forces occultes dans l’ombre ; mais, pour donner leur équilibre financier. Surtout intervenir dans le domaine de la formation parce qu’avec l’évolution technologique des médias aujourd’hui, nous professionnels des médias, sommes obligés d’aller vers la polyvalence et la modernité. C’est ce qui manque.

On ne peut pas exercer ce métier aujourd’hui sans la maîtrise de l’usage des outils et des services TIC. Cela va avec la formation (…). C’est pourquoi à l’ISIC de Kountia, nous avons trouvé moyen d’insérer les matières multimédias. En 1ère année, nous leur donnons l’initiation multimédia qui est purement théorique pour leur montrer comment l’internet est né avec les différentes péripéties. En 2ème année, il y a la pratique multimédia pour leur donner la main dans l’utilisation des plateformes d’échanges via les réseaux sociaux. En 3ème année, ils produisent dedans et en 4ème année, ils réalisent des œuvres journalistiques notamment dans la gestion des sites d’informations générales.

Guineematin.com : justement, quel genre de difficultés rencontrez-vous dans la formation de vos étudiants, notamment en ce qui concerne les nouvelles technologies de l’information et de la communication ?

Elhadj Mamady Yaya Cissé : il y a les problèmes d’équipements de formation. Mais, nous avons quand même une direction qui se bat pour combler le vide. Récemment, nous avons eu l’offre d’équipement du PNUD mais qui n’est pas encore livrée. Cela va d’ailleurs nous permettre de mettre en place un studio de formation des jeunes en JRI (Journaliste Reporter d’Images) cette fois-ci, avec des équipements de dernière génération, des outils et des services TIC. Donc, nous avons l’espoir.

Guineematin.com : avez-vous des conseils à donner aux jeunes journalistes qui sont actuellement sur le terrain ?

Elhadj Mamady Yaya Cissé : je leur dirais de ne pas s’oublier. De tout faire pour à chaque fois, se remettre en question parce que les technologies de l’information évoluent tous les jours. Nous qui sommes à la base ici pour la formation, nous le savons. Actuellement, le journalisme va avec la polyvalence. Il n’est plus question de se dire : moi, je suis journaliste de radio ou bien je suis journaliste de télévision. Quand j’ai été nommé ici comme directeur des études en 2018, je me suis rendu compte qu’on était en train de former des chômeurs.

Pourquoi ? Parce qu’un journaliste qui était formé de la 1ère en 4ème année en presse écrite, il ne connaît que la presse en ligne et le journal papier, il ne peut pas exercer ni à la radio, ni à la télévision. Et l’autre groupe qui est formé en radio-télévision de la 1ère en 4ème année, va être compétent en radio-télévision, mais chômeur en presse écrite et presse en ligne. J’ai dit non, je ne suis pas d’accord. J’ai tout de suite organisé un atelier et finalement, tout le monde m’a donné raison et nous avons complètement changé les choses. Aujourd’hui, un étudiant qui vient en 1ère année à l’ISIC de Kountia et qui suit les cours jusqu’en 4ème année journalisme, a la maîtrise de 5 médias de masse : journal papier, agence de presse, radio, télévision et journal en ligne.

Il a plusieurs spécialisations et c’est comme dans les rédactions d’aujourd’hui, il faut être compétent et polyvalent. Tu ne peux pas dire : moi, je ne connais que mon reportage, le montage c’est l’autre. Il n’y a plus de monteurs dans les stations de radios et de télévisions. Ceux qui peuvent faire le reportage journalistique, filmer et monter, ce sont eux qui voyagent actuellement avec les officiels. Ceux qui ne peuvent pas, attendent à la base. Donc, je demande aux jeunes journalistes de donner beaucoup plus d’importance à l’usage des outils et services TIC, c’est ce qui paie.

Guineematin.com : votre mot de la fin ?

Elhadj Mamady Yaya Cissé : je voudrais remercier votre site Guineematin.com d’avoir pensé à l’ISIC de Kountia et remercier les autorités politiques qui mettent tous les moyens à notre disposition pour la formation des journalistes et des communicants. Vous savez que sur les 17 institutions d’enseignement supérieur en Guinée, l’ISIC de Kountia est le seul centre public qui forme les futurs journalistes et les futurs communicants en République de Guinée.

Et aujourd’hui, nous tendons vers l’excellence. Mais, cela n’est possible que par le fait que les autorités politiques mettent la main à la poche pour supporter nos activités. Nous sommes un institut de formation d’élites comme l’institut de Mamou et celui de Boké, et nous sommes là pour relever le défi. Et, nous pensons que d’ici 2025 ou 2026, l’ISIC sera parmi les meilleures écoles de journalisme en Afrique.

Interview réalisée par Alpha Assia Baldé pour Guineematin.com

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