Bah Oury, président du parti UDRG (Union des Démocrates pour la Renaissance de la Guinée)

Comme annoncé précédemment, la France a annoncé hier, jeudi 03 juin 2021, la suspension à titre conservatoire des opérations militaires conjointes avec le Mali. Cette décision fait suite au coup d’Etat perpétré en mai dernier dans ce pays de l’Afrique de l’ouest en proie au djihadisme depuis près d’une décennie. Cependant, cette suspension des opérations militaires conjointes intervient aussi à un moment où le sentiment anti-français est très répandu au sein de l’opinion malienne. Aujourd’hui, beaucoup souhaitent le départ de la force française Barkhane du Mali et déroulent, dans les discours, le tapis rouge pour la Russie et la Turquie. Mais, pour l’opposant Guinéen, Bah Oury, les maliens doivent faire très attention pour « ne pas faire rentrer le diable par la petite porte » au risque de voir leur pays exploser et se disloquer.

En tant que panafricaniste convaincu, Bah Oury rappelle que la France est « un partenaire majeur du Mali » et demande aux autorités actuelle de ce pays à faire preuve d’intelligence pour savoir conjuguer de la manière la plus optimale une coopération renforcée avec la France, tout en coopérant avec les autres pays comme la Russie ou la Turquie.

« Les contradictions entre blocs extérieurs au continent ne devraient pas s’infiltrer dans les contradictions que les maliens ont déjà en leur sein, du fait d’une incapacité d’assurer une totale souveraineté sur l’ensemble de leur territoire. Donc, il faudrait qu’ils fassent très attention… Il est très facile de mettre tous les torts sur l’extérieur en disant que nous sommes ceci parce que la colonisation, parce que la France… Mais, il faut être suffisamment responsable. Nos États sont indépendants depuis plus de 60 ans. Considérer que tout le mal c’est l’extérieur est une position qui n’est pas défendable, surtout quand on voit la mauvaise gouvernance, les incuries des gouvernants, l’incapacité d’avoir une vision qui unifie son pays et assure la stabilité. Il faut qu’on se remette en cause et qu’on se rende compte que nous sommes en partie les problèmes qui font que nos pays ne sont pas tout à fait viables. Nos populations sont désespérées, la pauvreté s’amplifie alors que de l’autre côté une petite poignée de gens s’enrichit de manière ostentatoire », a indiqué Bah Oury, tout en laissant entendre que la suspension des opérations militaires conjointes est une mise en garde de la France à la junte militaire au pouvoir à Bamako.

Décryptage !

Guineematin.com : La France a annoncé la suspension de la coopération militaire conjointe avec le Mali, un pays en proie au djihadisme depuis près d’une décennie maintenant. Alors, quelles conséquences peuvent avoir cette décision de l’Etat Français sur la situation actuelle de la république du Mali ?

Bah Oury : D’abord il faut préciser les choses. La décision française est une mise en garde pour rappeler la junte sur ses obligations qui doivent cadrer avec les recommandations de la CEDEAO (communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest) et de l’Union africaine. Donc, si dans les prochains jours la junte s’inscrit dans le cadre de la direction que les instances régionales et continentales africaines ont mis en relief, il va de soi que la France reconsidérera sa position pour continuer, comme par le passé, à mener des opérations conjointes avec l’armée malienne et à donner une assistance en termes de renseignement et de logistique à l’armée malienne qui en a besoin. En d’autres termes, dans le contexte actuel, c’est pour dire que la France ne cherche pas coûte que coûte à s’incruster au Mali. Il faut rappeler que sa présence est consécutive à l’appel des autorités de la transition malienne en 2012 qui étaient en proie à une situation désastreuse avec la vague djihadiste qui déferlait du nord. De l’autre côté, il faut que la junte au Mali se rende compte qu’une transition a des objectifs très limités et ne peut pas résoudre les problèmes stratégiques majeurs d’un pays. Ce sont des autorités légitimes, démocratiquement installées qui peuvent mettre le Mali dans une voie qui puisse remettre en cause des engagements fondamentaux. Ceci dit, il faut que l’expérience syrienne nous serve de leçon. La Syrie est avec des millions de réfugiés de par le monde, avec des centaines de milliers de morts, avec une destruction de l’économie et des infrastructures du pays. Aujourd’hui, la junte, aussi bien que la classe politique malienne, doit étudier ces expériences pour ne pas engager le Mali dans des voies sans issues. Les contradictions entre blocs extérieurs au continent ne devraient pas s’infiltrer dans les contradictions que les maliens ont déjà en leur sein, du fait d’une incapacité d’assurer une totale souveraineté sur l’ensemble de leur territoire. Donc, il faudrait qu’ils fassent très attention.

Guineematin.com : Peut-on interpréter cette suspension des opérations militaires comme une réponse pratique de la France contre le coup d’Etat de mai dernier au Mali ?

Bah Oury : Non, c’est une mise en garde. Cela veut dire : je suis là dans la mesure où nous pouvons continuer à avancer ensemble, la main dans la main. Si vous relâchez ma main et que vous considérez que je suis de trop, je suis disposé à vous laisser seul faire votre combat. C’est clair. Mais, vous savez, il faut que nous africains que nous soyons beaucoup plus responsables que cela. Très souvent, il est très facile de mettre tous les torts sur l’extérieur en disant que nous sommes ceci parce que la colonisation, parce que la France… Mais, il faut être suffisamment responsable. Nos États sont indépendants depuis plus de 60 ans. Il est inadmissible, dans le contexte actuel, que même pour assurer la souveraineté de nos Etats les gouvernants en sont incapables. Ce sont les autorités nationales qui doivent privilégier l’intérêt national et coopérer en conséquence et au regard des intérêts de leur pays avec tous les pays susceptibles de leur apporter une aide pour résoudre les problèmes de nos Etats. Considérer que tout le mal c’est l’extérieur est une position qui n’est pas défendable, surtout quand on voit la mauvaise gouvernance, les incuries des gouvernants, l’incapacité d’avoir une vision qui unifie son pays et assure la stabilité. Il faut qu’on se remette en cause et qu’on se rende compte que nous sommes en partie les problèmes qui font que nos pays ne sont pas tout à fait viables. Nos populations sont désespérées, la pauvreté s’amplifie alors que de l’autre côté une petite poignée de gens s’enrichit de manière ostentatoire.

Guineematin.com : Cette décision de la France intervient à un moment où le sentiment anti-français est très répandu au Mali. Aujourd’hui beaucoup de maliens veulent le départ de la France de leur pays et réclament inlassablement une arrivée de la Russie ou de la Turquie sur place. Ce scénario est-il vraiment envisageable aujourd’hui, quand on sait que la France est un partenaire stratégique historique du Mali ?

Bah Oury : Vous savez, il y a des guerres d’influence, des guerres de position, il y a un retour en première ligne d’une confrontation Est-Ouest avec des changements tels que nous le voyons ; mais, je dois dire qu’il faut faire preuve de responsabilité et avoir une vision longue et ne pas se contenter de vision à court terme. La France, dans le contexte actuel de nos Etats, est à l’heure actuelle un partenaire stratégique majeur. Mais, avoir une relation avec un partenaire stratégique majeur ne veut pas dire en faire une exclusivité. Donc, il est demandé à la junte et à la classe politique malienne de faire de ce point de vue d’intelligence et de sens d’opportunité pour savoir conjuguer et faire consider de la manière la plus optimale une coopération renforcée avec la France, tout en coopérant avec les autres pays comme la Russie ou la Turquie. Mais, il faut faire attention à ne pas faire rentrer le diable par la petite porte, au risque de voir le pays exploser et se disloquer totalement. La Syrie en est un exemple. Une bonne partie du territoire syrien est aujourd’hui sous d’autres dominations. Donc, tout ce qui brille n’est pas or. Donc, je dois dire à nos compatriotes et frères du Mali, faites preuve de beaucoup plus de sens d’à-propos et de responsabilité pour ne plonger votre pays dans une spirale où on n’en sortira pas de si tôt et qui risque de rejaillir sur l’ensemble de l’Afrique de l’ouest. Il faut que les gens prennent garde d’aller dans cette direction là.

Guineematin.com : A quoi pourrait-on vraiment s’attendre d’une éventuelle intervention de la Russie ou de la Turquie au Mali ?

Bah Oury : Je ne pense pas que ces deux pays, officiellement, vont avoir des politiques offensives pour essayer de prendre la place de la France dans le Sahel. La France, du fait de l’histoire et des intérêts géostratégiques, a une position et une longueur d’avance extrêmement importante au Sahel. Et, même nos États n’ont pas intérêt que cette situation géostratégique soit perturbée comme certains le prétendent. Vous voyez la Libye aujourd’hui, l’implication de beaucoup de puissances sur le théâtre libyen est un frein à l’entente des Libyens entre eux. Donc, si d’autres acteurs viennent pour bousculer les acteurs traditionnels, je pense que cela contribuera beaucoup plus à l’intensification des conflits, à la destruction de l’Etat malien, au lieu de conforter la stabilité, le retour à la paix et à la concorde nationale.

Guineematin.com : Au du ‘’Panafricanisme’’, beaucoup d’africains estiment aujourd’hui que la France doit maintenant se retirer du Mali. Apparemment, ces gens font beaucoup plus confiance à la Russie qui, il faut le rappeler, n’est pas un exemple de démocratie et de respect de droits dans le monde. Mais, est-ce vraiment cette substitution de puissances étrangères que réside le salut du Mali ?

Bah Oury : Vous savez, il y a des lobbies qui existent, il y a des idées comme ça qui existent. Paradoxalement, je vois des idées d’extrême droite d’Europe qui appuient ces genres d’idées. Donc, ne soyons pas naïfs, regardons les choses par nous-mêmes et sachons où sont les intérêts de notre continent. Personnellement, je suis profondément panafricaniste, je suis pour une émancipation et un renforcement de la coopération entre les Etats et une plus grande intégration. Donc, au lieu de chercher midi à quatorze heures, regardons d’abord comment mutualiser les forces de défense et sécurité au niveau de la CEDEAO. Ça permettra de contribuer avec plus d’efficacité à renforcer la sécurité dans le Sahel. Il doit y avoir un champ de réflexion de ce côté-là pour avoir une défense commune ouest-africaine qui permettrait, quels que soient les intérêts d’ailleurs, que nous puissions assurer la sécurité de nos Etats. Deuxièmement, en ce qui concerne les politiques de développement, de conforter le vivre ensemble dans l’ensemble de nos Etats. Parce que la question sécuritaire ne suffit pas à résoudre et à répondre aux questions auxquelles les pays sont confrontés. La pauvreté, l’absence de l’Etat dans beaucoup de zones fait que le désert politique a donné la possibilité à d’autres terreaux de prospérer. Donc, nous devons remettre en cause la gouvernance locale, la gouvernance de nos Etats, changer de paradigme pour faire émerger une idée de construction ouest-africaine plus conforme à nos intérêts. Et, dans ce cadre, il y a des partenaires stratégiques majeurs avec lesquels nous devons faire chemin ensemble pour pouvoir aller de l’avant. Mais, si on préfère l’aventure, certains de nos Etats risquent d’être comme la Libye actuelle, la Somalie, l’Afghanistan.

Entretien réalisé par Mamadou Baïlo Keïta pour Guineematin.com

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