Les mots et les maux du ministre

Habib Yembering Diallo

Cher ami,

C’est pour moi un réel plaisir de me livrer à un exercice que je ne fais pas depuis belle lurette. Le courrier électronique ayant fait de la lettre classique ce que l’iPhone a fait du photographe de mon quartier, on écrit rarement à la main. Ce qui n’est pas de nature à déplaire tous ceux dont l’écriture était un véritable casse-tête. Avec la correction des fautes par l’ordinateur, même les nuls en orthographe écrivent correctement maintenant. Ce qui n’a jamais été mon cas. Vous, mes amis, savez tous que j’écrivais avec beauté et élégance la langue de la France.

Je vais arrêter ma nostalgie pour parler de mon sujet. Car mes enfants me disent souvent que je suis un homme du passé. Parce que je ne peux rien dire sans évoquer le temps passé. Comme la belle époque où chacun de nous avait son chateur et son écrivain préférés. Les miens étaient respectivement Julio Eglisias et Guy des Cars. Et je me souviens parfaitement des tiens. Qui étaient pour la musique le duo camerounais : Francis Bébé et Marthe Zambo et pour l’écriture Agatha Christine.

Mais encore une fois, laisse-moi arrêter le temps passé pour te parler du temps présent. Plus particulièrement ma situation actuelle. Une situation qui n’est rien d’autre qu’un gros mirage. Et d’ailleurs mon état physique décrit parfaitement mon état psychologique. Récemment un ami m’a demandé si je suis malade. Selon lui mon état physique en dit long sur mon état de santé.

Cela n’a pas commencé aujourd’hui. Depuis le jour où, pour la première fois, on m’a proposé d’accepter cette responsabilité, mon état psychologique n’est plus en adéquation avec mon apparence physique. Surtout le jour où, devant les caméras de télévisons, les ténors du parti au pouvoir ont exigé de nouveaux venus, dont moi, de porter autour du cou le symbole de leur parti. C’est depuis ce jour que je suis entré en conflit fratricide avec moi-même.

Pour le reste, c’est sans commentaire. J’étais mieux portant avant d’être ministre qu’aujourd’hui. Et pour ne rien arranger, je suis pris entre deux feux : celui de mon patron et celui de mes techniciens qui sont mes proches collaborateurs. Le premier m’a sommé d’organiser quelque chose que les seconds ne veulent pas. Du moins dans l’immédiat. Alors que moi je ne peux pas dire non à mon patron, les autres, eux, me disent non. Et je ne peux pas transmettre leur non au patron. C’est qui me met dans d’une situation on en peut plus déstabilisante.

Tu me diras que je ne suis pas le seul ministre. Et je ne suis pas le seul qui sois confronté à une situation difficile. Je pourrais te rétorquer que ma situation est unique. La raison est simple. Parmi tous mes collègues, je suis le seul qui ai osé mettre fin à certaines pratiques mafieuses. Cela m’a valu beaucoup d’ennemis. Ceux qui ont perdu leurs intérêts sont si nombreux et si présents dans les différents départements de mon secteur, que tous se sont donné la main pour me mettre des bâtons dans les roues. D’ailleurs, mettre des bâtons dans les roues qui n’est pas l’expression qui sied pour mon cas. Ils ont décidé de me combattre ouvertement.

Or, il n’y a pas un ministre qui réussit. Il y a un ministère qui réussit. Ce qui fait que ma mission est un véritable chemin de croix.  La seule chance que j’ai eue, c’est que mon patron est au courant de ma situation. Il sait que nous, qui l’aidons à changer les pratiques d’un autre temps, ne sommes pas nombreux. Son soutien ne m’a jamais fait défaut. Autrement j’aurais jeté l’éponge depuis longtemps.

Dans la foulée, un oncle, qui est au courant de ma situation, m’a proposé son aide. Laquelle consiste à aller voir un marabout dans une préfecture lointaine pour solliciter son intervention. C’était mal me connaitre. Car, cartésien que je suis, je ne compte pas me laisser faire. Je ne suis pas prêt à faire du n’importe quoi. Comme recourir à la science occulte. Pour moi c’est une question de logique. Mon oncle prétend que son marabout est très efficace pour non pas faire mal à quelqu’un mais pour se protéger contre les ennemis. Selon lui, le premier est illicite tandis que le second est licite.

Mais ce que mon oncle oublie c’est que je suis au courant que lui-même avait été confronté à une situation comme la mienne. Et si son fameux marabout était capable de protéger quelqu’un il aurait commencé par lui. Toute cette histoire n’aura d’autre résultat que d’augmenter mes ennuis. Imagine qu’il va falloir trouver une somme faramineuse pour le marabout. Une autre pour le déplacement et l’argent de poche de l’oncle. Sans compter que, si jamais je cède et que cela coïncide avec la réussite de ma mission, le marabout va mettre ma réussite à son actif. A partir de ce jour je vais faire l’objet de tous les chantages de sa part. Parce qu’il va estimer que je lui reste devoir.

Pour toutes ces raisons, je préfère le pire que le marabout. Et bien évidemment, je termine avec l’objet de ma lettre, je souhaite avoir ton avis sur cette situation afin que je puisse prendre la meilleure décision.

Ton ami, le ministre.

Habib Yembering Diallo, 664 27 27 47.

Toute ressemblance entre cette histoire ministérielle et une autre n’est que pure coïncidence.

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