Délits, dénis, délires et désordre en Guinée : Comment soigner les illusions fantasmatiques du changement ?

D’abord le diagnostic

De quelques manières que l’on tourne et retourne les problèmes guinéens dans sa tête, tout se passe comme si l’esprit de toute personne qui se livrait à un exercice de réflexion était en proie à la dérision. En d’autres termes, au regard de ce qui se joue et se rejoue sur la scène politique en Guinée, on est toujours médusé par ce qui s’offre au regard et qui emplit les oreilles. Si les colons ont exercé une violence sur les Guinéens pendant une soixantaine d’années, force est de constater que plus de soixante ans après l’indépendance, tous les gouvernements, qui se sont succédé à la tête du pays, ont fait de notre peuple une victime éternelle d’abus de pouvoirs. De ce fait, c’est généralement l’Etat qui se déchaîne contre ses propres citoyens. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui ont payé de leur vie sans fondement ; sauf parce que tuer fait partie tout banalement des mœurs politiques dont l’Etat guinéen s’est fait l’apôtre. Cette violence inouïe et intolérable est l’exemple-type du paroxysme de la bestialité humaine. Tel l’état-nature, la récurrence de ces tragédies au quotidien, en tant que forme d’anomie sociale, est un fait saillant des dérives du pouvoir en Guinée. Mais le plus ahurissant est que ces tueries, passant pour de simples faits divers, dans l’indifférence totale des autorités tombent aux oubliettes des ténèbres de l’histoire. Ce déni mémoriel, attitude de refus de reconnaître la réalité, est une des maladies les plus graves dont souffre notre pays.

Mais la forclusion ne concerne pas que la seule violence physique sur les citoyens, car la saillance de la déliquescence porte également sur la manière de gérer le pays. Il s’agit dans les faits de celle qui affecte l’exercice du pouvoir et impose la mal-gouvernance. C’est à ce niveau que délit et déni font corps commun. Ainsi, tout poste de responsabilité devient-il une propriété personnelle de celui qui l’exerce. Et puisque « la chèvre broute dans le périmètre où on l’a attachée », chacun en fait une ligne de conduite. C’est cette situation qui a gangrené toute la société, à tel enseigne que le recul des valeurs morales se passe de tout commentaire. S’adaptant à la situation, chaque guinéen adopte le principe de la débrouillardise aux dépens de toute morale. D’où la détérioration des valeurs qui est à la base du désordre social sévissant à grande échelle. Chacun étant dans le déni du délit, la Guinée, pays de la déliquescence, s’est progressivement enfoncée dans l’abîme pour la simple raison que l’habitude s’est imposée comme seconde nature voire comme mode de vie. Ainsi, toute personne qui, tel un caméléon, ne s’adapte pas à cette manière de vivre est perçu tout simplement comme un maudit. De ce fait, afficher la différence revient, d’une certaine manière, à affronter de plein fouet la censure sociale. Il faut être et faire comme tout le monde. L’ancrage social du déni de la déliquescence fait de chaque citoyen un coupable actif ou passif qui participe de l’ambiance générale du désordre guinéen.

C’est dans ce contexte que, de pays riche en sol et sous-sol, la Guinée est devenue l’un des plus pauvre au monde où la médiocrité règne en maître absolu. L’exercice du pouvoir présupposant faire main basse sur les richesses du pays sans scrupule, toutes les nominations se font par cooptation. Résultat : le communautarisme s’est invité dans les manœuvres politiques en vue d’accéder à la magistrature suprême. C’est pourquoi on conquiert le pouvoir par la violence et on l’exerce dans la violence en feignant d’être aveugle, sourd et muet devant l’évidence de la réalité qui prévaut et tant pis pour ceux qui en sont victimes. Et puisque l’accession à un poste de responsabilité ne repose ni sur des qualités morales ni sur des compétences professionnelles, voire des acquis intellectuels, ceux qui sont généralement promus n’ont pas conscience du poids des responsabilités qui leur incombent. De ce fait, leur seule préoccupation est l’enrichissement personnel. Bilan : le pays ne s’est jamais développé à la hauteur de ses immenses potentialités économiques. Comme une coutume ancrée dans les mœurs politiques des partis au pouvoir, le PDG, le PUP et le RPG, surfant sur leur hégémonie politique, ont quasiment géré le pays à l’identique avec au menu la mal-gouvernance qui rime avec violence, mauvaise gestion et ethno-stratégie.

Propositions pour guérir la Guinée de l’illusion fantasmatique du changement de pouvoir

Sur la base de ce bilan lapidaire, on peut se permettre de rappeler que bien de changements intervenus en Afrique ont suscité plein d’espoir ; mais au final c’est la désillusion totale. Aussitôt après l’accès au pouvoir d’une nouvelle équipe les habitudes déjà ancrées imposent la mal-gouvernance. D’où question comment guérir la Guinée des tares sociales qui pourrissent la vie des citoyens au quotidien ? Pour esquisser une réponse, on partira de deux principes : i) aucun pays ne peut aspirer au développement sans porter un regard sur son passé. C’est en faisant un retour en arrière qu’on répond à la question : que s’est-il passé pour que la situation socioéconomique du pays soit aussi désastreuse ? C’est ce diagnostic qui permet de poser les jalons sur la façon dont seront résolus les problèmes. ii) le deuxième principe consiste à postuler qu’aucun pays ne peut se développer sans un minimum de rationalité. Poser ce postulat revient à reconnaître la gestion routinière de la Gouvernance du pays. De ce fait, en Guinée, on gère mal le présent, à plus forte raison se préoccuper d’une projection dans l’avenir. La raison en est simple : il manque au pays des ressources humaines qualifiées et nécessaires pour se développer. Pour résoudre tous ces problèmes dans le contexte actuel :

On recommandera aux citoyens, à la société civile, aux partis politiques, aux syndicats de rompre avec le délire des manifestations publiques à la gloire des militaires qui se sont emparés du pouvoir. En adoptant cette attitude, toutes les couches et catégories sociales seront à même d’observer un minimum de lucidité et de vigilance. Dans ce cas, personne ne doit se laisser distraire par des annonces tonitruantes et illusoires, consécutives à la prise du pouvoir par des militaires qui ont besoin à présent de soutien et de légitimité. C’est ainsi que la société dans son ensemble pourra peser dans la balance et imposer à l’armée une attitude républicaine. C’est là où il y a du grain à moudre.

La couche intellectuelle ne doit guère se préoccuper de postes de responsabilité, mais son devoir est plutôt d’adopter une attitude de patriotisme en participant à une réflexion approfondie sur l’avenir du pays. Son rôle est alors de ne pas abandonner le sort du pays à la junte militaire, mais plutôt d’apporter son expertise pour remettre la Guinée sur la bonne voie.

La période de transition, qui ne doit ni être trop brève (6 mois), ni être trop longue (4 ans), doit permettre de jeter les bases d’un Etat de droit avec des réformes approfondies touchant tous les secteurs institutionnels, gouvernance, ministères, administration, éducation, justice, entre autres. De ce fait, la junte au pouvoir ne doit pas se laisser intimider par la CEDEAO et par toute autre institution, qui n’ont pas assumé leur devoir – sinon il n’y aurait eu ni troisième mandat en Guinée, ni violence accrue sur les citoyens. Le peuple de Guinée est souverain et le devoir des institutions internationales ne doit en aucun cas se borner d’une part à condamner au bout des lèvres les abus de pouvoir du président et imposer d’autre part des règles draconiennes à des militaires, auteurs d’un coup d’Etat qui allège les souffrances du peuple.

Pour que tout cela soit possible, il s’avère important dès à présent de procéder à des audits dans toutes les institutions, les ministères afin d’évaluer la manière dont la gouvernance a été menée. Les citoyens guinéens ont soif de justice et si ce travail est bien mené, il permettra de cerner toutes les malversations commises depuis 2010 jusqu’à nos jours et de traduire les coupables dans des juridictions adaptées. Ce qui revient à admettre que ni les ministres, ni le président déchu ne doivent être libres de leur mouvement avant la fin des audits.

Il s’avère important également de rouvrir le dossier du 28 septembre car si les victimes ont besoin de justice, tous les Guinéens éprouvent le besoin de comprendre ce qui s’est réellement passé et celui qui en est l’instigateur. Dans ce cas, le TPI est mieux adapté pour faire toute la lumière sur ce drame.

Enfin plusieurs aspects sont à prendre en considération par la junte militaire : i) elle doit se préoccuper de la sécurité des biens et des personnes, ii) veiller à l’amélioration des conditions de vie des citoyens, iii) se protéger contre toute influence à caractère communautariste, iv) restructurer en profondeur l’administration et les institutions en vue d’assurer leur bon fonctionnement, v) enfin la formation et l’emploi de la jeunesse doivent constituer dès à présent une préoccupation principale. Il suffira d’initier des programmes dans certains secteurs en vue d’améliorer les conditions de vie des citoyens pour résorber à grande échelle le chômage des jeunes. Un tel programme pourrait sûrement mettre fin aux drames de l’immigration.

Aujourd’hui, la Guinée se situe à un grand tournant de son histoire ; ou elle emprunte la bonne voie à suivre, ou alors elle s’égare encore pour longtemps. De la même manière, deux voies s’offrent aujourd’hui au CNRD : i) assurer une bonne transition, organiser des élections libres et transparentes et entrer dans l’histoire, ii) ou alors se cramponner au pouvoir avec son lot de protestations et de chaos. Feront-ils preuve d’esprit critique pour échapper à la tentation du pouvoir ? L’avenir réserve sans doute aux Guinéens bien de surprises bonnes ou mauvaises.

Alpha Ousmane Barry, professeur des Universités en France

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