Colonel Mamadi Doumbouya, président de la transition

Par Oumar Kateb Yacine : À votre prise du pouvoir le 5 septembre 2021 vous avez exprimé la volonté de mettre un terme à l’injustice, l’impunité et vous avez pris l’engagement de prôner le rassemblement, la démocratie et le développement afin de bâtir une nouvelle Guinée unie et prospère. Ainsi, depuis lors vous êtes en train de poser des actes significatifs et appréciés par l’écrasante majorité des Guinéens qui vous ont adoubé dès les premières heures de l’avènement du CNRD (Conseil National du Rassemblement pour le Développement) et l’ensemble des  forces armées sous votre conduite. 

 Vous vous êtes assigné  comme mission de rétablir l’Etat de droits en Guinée au sens noble du terme ?  Il m’échoit en tant que citoyen le devoir d’attirer votre attention sur certains agissements contre la presse privée. Des agissements inquiétants et susceptibles d’écorner la belle image que reflètent vos paroles et actions depuis le 5 septembre 2021 surtout lorsqu’ils  émanent du pouvoir que vous incarnez. Car pour l’instant la majorité de vos compatriotes restent convaincus de votre sincérité et de votre esprit patriotique ainsi que par l’humanisme et le respect de la dignité humaine que reflètent vos discours et actes posés. Quant à la presse, le quatrième pouvoir dans tout Etat de droit, elle constitue le baromètre de la démocratie dans un pays. Or ces derniers temps, cette presse rencontre des ennuis sous votre magistère.

Quelques illustrations. La presse privée, autrement dit la presse indépendante, se trouve exclue des  activités du CNRD, notamment lors des concertations que vous avez eues avec les forces vives de la Nation au Palais du Peuple du 14 au 23 septembre 2021, l’installation du Premier Ministre, Mohamed Béavogui le 7 octobre au Palais de la Colombe où des journalistes dépêchés sur les lieux par leurs organes respectifs pour couvrir l’évènement ont été congédiés par les forces armées. En fin, la visite des hommes armés, encagoulés, à des heures indues au siège du Groupe Djoma Média, le samedi 9 octobre sous prétexte qu’ils étaient à la recherche de véhicules appartenant à l’Etat, dit-on, et d’après les informations qui nous sont parvenues, ils ne portaient pas un mandat de perquisition.  Le hiatus dans cette démarche est de confondre le média et son propriétaire, Kabinet Sylla l’intendant du président déchu.

Monsieur le Président,

Votre arrivée au pouvoir a été vivement saluée par les Guinéens qui avaient beaucoup subi les dérives dictatoriales du Régime Alpha Condé. Aujourd’hui, elle suscite l’espoir pour ceux qui sont épris de paix, de démocratie et de liberté. Mais vous ne pouvez pas accomplir votre noble ambition sans la presse dans son ensemble, et singulièrement la presse privée. Aux yeux de l’opinion, malgré les insuffisances qu’on pourrait leur reprocher, les médias privés ont toujours fait contrepoids du pouvoir autoritaire en Guinée car non seulement les informations qu’ils divulguent sont voluptueusement dégustées par les populations mais aussi, ils servent des canaux de libre expression aux citoyens.

Le président Lansana Conté qui a restitué la libre expression aux Guinéens, n’a pas attendu la conférence de Baule (août 1990) pour ouvrir le pays à la libre opinion. Dès le début des années 1990, la libéralisation de la presse écrite est devenue effective. En 2006, celle de la presse audiovisuelle va suivre pendant que la presse en ligne exerçait déjà librement sur le terrain avant d’être dotée d’un cadre juridique (LOI ORGANIQUE L/2010 / 02 / CNT DU 22 JUIN 2010. Portant sur la Liberté de la Presse). C’était sous l’ère CNDD (Conseil National pour la Démocratie et le Développement). Cette loi, comparativement à plusieurs pays avait accordé à la Guinée des acquis juridiques considérables en matière d’application de liberté de presse: la dépénalisation de délits de presse et la légalisation des médias en ligne. Sans oublier la subvention accordée aux médias privés depuis octobre 2001.

Monsieur le Président, 

 Vous avez averti dès votre avènement au pouvoir que « nous n’avons pas droit à l’erreur ». Permettez-moi donc de préciser que le Capitaine Moussa Dadis Camara, président du CNDD, avait accordé un intérêt particulier aux médias privés. Sous son magistère, la presse (dotée de plusieurs avantages, en dépit du régime d’exception) a pu exercer librement ses activités.

Mais, le pouvoir du Pr Alpha Condé, issu des urnes, n’a pas suivi la voie de ses prédécesseurs pour accorder à la presse des conditions idoines de prospérer. Au contraire, il s’est évertué durant sa décennie du pouvoir à bâillonner la presse. Des journalistes ont été molestés et emprisonnés. La subvention, soit réduite ou ajournée. Pire, la Loiorganique no L/2010/003/CNT du 23 juin 2010 portant attributions, composition, organisation et fonctionnement de la Haute Autorité de la Communication (HAC) a été escamotée dans le but de phagocyter cette institution de régulation, pourtant qui était un modèle dans la sous-région. Tandis que la loi sur l’accès à l’information n’a jamais été appliquée.

Monsieur le Président

Veuillez rester sur votre volonté d’être la sentinelle de la liberté en Guinée durant cette période de transition.  « …une demi-liberté nous ramène nécessairement au despotisme » disait Robespierre.  Lansana Conté clamait souvent « Je n’ai pas peur des critiques !» lorsqu’il s’agissait pour lui d’exhorter les journalistes à jouer leur rôle. Et il n’a pas eu peur des critiques !

Veuillez au respect de la liberté de la presse – évidement les acteurs des médias doivent impérativement  se conformer au respect de la loi,  à l’éthique et la déontologie de leur profession- mais, n’acceptez jamais que des éléments nocifs et partisans d’un système répressif et révolu ne vous déroutent du chemin que vous avez entamé par amour de votre Patrie. Vous avez eu la chance d’avoir fait l’essentiel de vos formations académiques et militaires dans le pays (la France) qui a engendré la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Ce passage enrichissant de votre carrière est précédé de l’éducation que vous avez connue dans votre Guinée natale avec ses valeurs culturelles et la hargne de son peuple qui s’est toujours battu pour sa liberté. Au prix de son sang.

Qu’on ne vous amène pas à traiter différemment la presse (publique et privée), cela serait un recule démocratique qui vous porterait préjudice et renverrait  un mauvais reflet de l’image du pouvoir de la Transition dont vous avez la lourde charge de conduire. 

La nomenclature du gouvernement de la Transition que vous venez de projeter mettant la Justice et les droits de l’homme au premier rang de différents ministères nous amène à espérer et à vous faire confiance que cette fois-ci sera la bonne. D’où l’urgence de mettre en place ce gouvernement.

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la Transition, Chef de l’Etat, l’expression de ma plus haute distinction.

Que Dieu bénisse la Guinée

Oumar Kateb Yacine

Consultant-Analyste

Président de l’Institut Afrique Emergente

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