Dr Mamadou Barry

Lu pour vous ! La transition, une période marquée généralement par la réduction ou l’absence de financement des partenaires techniques et financiers (PTF). Alors que le pays doit faire face aux multiples enjeux de financements et développement. Pour parler de cette situation, votre quotidien économique a tendu son micro à Mamadou BARRY, Ph.D, Économiste.

Depuis le 05 septembre dernier, la Guinée vit sous une transition militaire avec à la clé, la suspension du pays des instances sous-régionales. Dans un tel contexte, quel mécanisme faut-il adopter plus la résilience de l’économie nationale ?

Dr Mamadou Barry : la dynamique économique d’un pays dépend principalement de trois éléments. La stabilité macroéconomique, la compétitivité de l’économie et l’insertion de cette dernière dans le commerce international. Tout mécanisme à adopter devrait prendre en compte ces trois éléments.

Pour ce qui est de la stabilité macroéconomique, il faudrait éviter que les décisions ne creusent le déficit budgétaire ou alimentent l’inflation. Il faudrait une politique macroéconomique prudentielle. J’avoue cependant que cela n’est pas aisé dans un contexte de transition. La compétitivité quant à elle déterminée les infrastructures comme les routes, le coût de l’énergie, le niveau de prélèvement fiscal, le coût/accès au financement, l’information sur les opportunités d’affaire ou encore des mesures de régulation du secteur privé. A cela, on peut ajouter une certaine capacité à innover. Il faudrait très vite agir sur les éléments qui dépendent principalement des choix des autorités.

Il faudrait par exemple instituer des types de régulation qui ne favorisent pas la lourdeur administrative ou des décisions discrétionnaires du fonctionnaire, introduire des politiques qui favorisent l’usage ou l’accès au crédit-bail par les entreprises nationales. Enfin, pour ce qui est de l’insertion, il est plus que jamais essentiel d’agir sur l’environnement des affaires en facilitant notamment les IDE et les exportations de la Guinée vers le reste du monde. Pour cela, il faut ouvrir les frontières et réduire fortement les lourdeurs (en simplifiant les procédures et en accélérant la transformation digitale) au niveau de ces dites frontières, qu’elles soient terrestres, maritimes ou aériennes.

Ceci dit, il ne faut pas perdre de vue que l’économie est surtout impactée par les mesures d’endiguement initiées dans le cadre de la lutte contre la Covid-19. Les premières évaluations menées par les Ministères économiques montrent que plus de ¾ des entreprises ont vu leurs chiffres d’affaires baissés suite à une contraction de la demande.  Cela cependant n’a pas empêché la Guinée d’enregistrer un taux de croissance significatif, au-dessus de 5% en 2020, tirée essentiellement par le secteur minier. La conséquence, pas vraiment heureuse, est l’accroissement de la part du secteur minier (18% environ) dans la production nationale.

Le climat des affaires est un indicateur non négligeable pour l’investissement. Aujourd’hui, quel levier les nouvelles autorités peuvent actionner pour rassurer les investisseurs ?

Dr Mamadou Barry : Il faudrait prendre cette question de climat des affaires au sérieux. Elle ne doit pas se résumer à l’objectif de performer dans le classement de la Banque mondiale ou rassurer quelques investisseurs étrangers.  Nous devons réformer notre climat des affaires pour transformer notre économie, pour favoriser la compétitivité et la croissance du secteur privé national, pour qu’elle offre plus d’opportunités pour nos populations, notamment les plus jeunes. Ceci dit que peut-on faire ? Il y a plusieurs mesures qui sont connues des acteurs du secteur économique. Tantôt elles sont à initier, tantôt elles sont à poursuivre ou encore à corriger/renforcer. On peut citer entre autres :

La réduction du coût et du délai de création des entreprises malgré les performances déjà significatives ; la réduction des coûts et délais d’importation et exportation ; le soutien à la centrale des risques et bureau d’Information sur le Crédit à la Banque Centrale pour une couverture plus étendue du secteur bancaire ; la mise en œuvre effective du nouveau Code des Investissements ; La réduction du nombre de paiements au niveau de la Direction Générale des Impôts (DGI) par mois ou trimestre ; Le soutien à l’opérationnalisation et le fonctionnement du Tribunal de Commerce à Conakry, ainsi que la création de tribunaux de commerce à l’intérieur du pays.

Avec la nouvelle donne, la Guinée pourrait-elle continuer à bénéficier de l’aide des institutions financières internationales notamment de Breton Wood (FMI-BM) ?

Dr Mamadou Barry : Il faut savoir que les institutions de Breton Woods ont des difficultés par principe à travailler avec les juntes, cela n’est pas spécifique à la Guinée. Le profil du PM pourrait toutefois aider dans les discussions avec ces institutions pour obtenir un soutien technique et éventuellement financier à la mise en œuvre du programme économique porté par les autorités de la transition. Un tel engagement pourrait constituer une caution par exemple pour la mobilisation des ressources auprès d’autres bailleurs bilatéraux.  Les nouvelles autorités ont besoin d’appui des acteurs internationaux en termes de ressources pour la mise en œuvre des politiques et des projets de développement puisque les finances publiques ont été malmenées par la covid-19 et la tenue de plusieurs élections. A cela s’ajoute le fait que les transitions coûtent généralement chères en raison de l’agenda souvent serré et contraignant en termes d’activités à réaliser dans un délai court. Il y a également plusieurs acteurs ou composantes à contenter.

Du point de vue économique, quelle place du secteur minier dans le cadre de cette transition ?

Dr Mamadou Barry : Dans la structure actuelle de notre économie, les mines comptent pour 18% du PIB contre 16% pour le secteur primaire qui occupe l’essentiel des populations guinéennes. Il ressort clairement un besoin de diversification.

Revenant à la question, à mon avis, il faut faire de telle sorte que le secteur minier ne soit pas déstabilisé. Mais je ne suis pas partisan de l’extension continue des zones d’exploitation minière sans que l’on fasse un bilan. On pourrait ainsi essayer de savoir si l’exploitation minière a conduit à un apport net ou constitue globalement un fardeau pour notre société. La transition pourrait aider à ce que ce débat citoyen ait lieu, d’autant que les mines constituent un bien commun et leurs effets négatifs un mal commun également. Les problèmes de pollution dans les zones minières illustrent l’aspect mal commun de la production minière.

Curieusement, l’on constate ces derniers jours que le franc guinéen regagne peu à peu sa valeur et se stabilise vis-à-vis des devises étrangères. Selon vous, comment cela peut-il s’expliquer ?

Dr Mamadou Barry : Il faut du temps pour avoir une explication robuste. Cependant, cela pourrait provenir de la fin du régime du Pr Alpha Condé, de l’enthousiasme lié au coup de force, des discours rassurant des nouvelles autorités. En somme, une confiance accrue en l’avenir de notre pays. Il se peut également que l’embellie provienne d’une baisse des demandes de devises en raison du ralentissement des activités de commerce avec le reste du monde (la Chine par exemple en dehors des mines) ou le fait que l’argent de la corruption circule moins.

Malgré cette embellie est-on tenté de dire, les prix des denrées ne baissent pas. Que vous inspire cette situation ?

Dr Mamadou Barry : La répercussion de cette embellie sur le prix pourrait prendre un peu de temps. Ce qui est normal à cause de la résilience à la baisse de prix (persistance). Il faut plus d’initiatives pour obtenir une baisse significative du niveau général des prix avec le retour de la confiance, la hausse des investissements, donc une politique d’offre et une politique d’infrastructure.

Sur le plan économique, quelles sont les réformes susceptibles d’être menées dans le cadre de la refondation de l’État tel que prôner par le CNRD ?

Dr Mamadou Barry : Il y a énormément de travail à faire en matière de réformes économiques. Dans le domaine fiscal, les autorités pourraient par exemple :

Soutenir l’extension de l’assiette fiscale pour réduire la pression fiscale qui pèse sur quelques opérateurs économiques. L’objectif est d’accroître la mobilisation et le recouvrement des recettes fiscales sans nuire à la dynamique économique ;

Digitaliser les procédures fiscales et la gestion de l’impôt pour rendre la gestion fluide et réduire les pertes ;

Produire les textes d’application de la révision le code général des impôts (CGI) ;

Veiller à l’actualisation annuelle du CGI ;

Organiser deux fois par an des matinées pour vulgariser les innovations fiscales auprès des acteurs du secteur privé ;

Mettre en place un bureau Spécial de Régularisation Fiscale (BSRF).

Dans le domaine budgétaire, les autorités pourraient par exemple :

S’assurer que la politique budgétaire reste soutenable avec un espace suffisant pour tenir compte des chocs ;

Réduire graduellement le niveau de subventions (transferts) inefficaces et non ciblées ;

Améliorer les taux d’exécutions de la dépense publique d’investissement ;

Réduire fortement le niveau de dépenses extrabudgétaires (autres que les projets financés par des donateurs), cela renforcerait la crédibilité du Budget ;

Améliorer l’allocation des dépenses vers les secteurs sociaux (santé et éducation notamment) et leur suivi ;

Réduire les risques budgétaires liés aux EPA et autres sociétés publiques ;

Mettre en place des outils permettant de recenser et d’analyser les risques associés à la dette intérieure et extérieure de tous les organismes publics et des PPP.

Dans le domaine financier et monétaire, les autorités pourraient par exemple :

Mettre en place un cadre de stabilité financière et de politique macro prudentielle et favoriser une plus grande coordination des politiques macroéconomiques et monétaires ;

Prendre des mesures pour soutenir le développement du secteur du crédit-bail ;

Développer les marchés domestiques (primaires et secondaire) des obligations du trésor pour diversifier les sources de financement à moyen terme ;

Accompagner les PME/PMI en facilitant l’accès au crédit.

Quel doit être le rôle du secteur privé ?

Dr Mamadou Barry : L’État a besoin d’interlocuteur pour mener à bien les réformes économiques. Il faudrait que les acteurs du secteur privé s’organisent sur des nouvelles bases, plus professionnelles/objectives et moins politiques. Il faut des vraies corporations économiques. Les réformes économiques devraient être discutées avec le secteurs privés avant toute adoption par le gouvernement.

Pour terminer …

Dr Mamadou Barry : Il serait souhaitable que les décisions publiques ou politiques prennent davantage en compte les réalités économiques. Le changement souhaité par les populations guinéennes passe également par cette rigueur ou ce principe de réalité.

Interview réalisée par Boubacar Diallo pour Emmergencegn.com

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