Habib Yembering Diallo

Cher maître,

Vous serez certainement très surpris par cette lettre. Car depuis mon départ de chez vous, c’est la toute première fois que je m’adresse à vous à travers une lettre. Et comme vous le verrez plus loin, c’est aussi la toute première fois qu’il y a un événement suffisamment raisonnable pour que je le fasse. Avant d’entrer dans les détails, je vous prie de recevoir mes salutations les plus respectueuses ainsi que celles des miens.

Vénéré maître,

Vous avez dû apprendre ce qui s’est passé le mois dernier. De cet événement découle celui qui constitue mon sujet : ma récente nomination au poste de ministre. Après cette annonce, je me suis rappelé que vous n’aviez cessé de me dire que j’ai un bel avenir devant moi. Pour vous dire la vérité, avec mon âge avancé, j’ai failli commettre un sacrilège en mettant en doute vos prédictions.

Je voudrais donc entrer dans le vif de mon sujet. Lequel concerne bien évidemment ma nomination ses corollaires et ses conséquences. Si je me suis empressé de vous écrire, c’est qu’il y a eu quelque chose d’atypique après ma nomination. C’est en particulier le recours au livre sait pour obtenir notre loyauté et notre engagement à servir le peuple et non de se servir de lui. Il est vrai que je devais vous écrire après un événement aussi important qui intervient dans ma vie. Mais ce qui a précipité cette lettre c’est cette exigence de jurer sur la sainte parole de note Créateur.

Je me souviens que vous nous avez toujours mis en garde de nous amuser avec ce livre. Vous nous avez dit que le fait de jurer de manière désintéressée n’était pas grave. Mais que l’intention formulée pour jurer en toute connaissance de cause était dangereux voire périlleux. Surtout en faisant ce que j’ai fait récemment : poser la main sur le livre. Si je me souviens bien de ce que vous nous disiez souvent c’est qu’on ait raison ou pas, et même si on a les meilleures intentions du monde, qu’il fallait s’abstenir de faire cet acte.

Cher maître,

Je n’ai jamais été confronté à un dilemme comme celui que j’ai traversé quand mes bienfaiteurs m’ont dit que jurer la main sur le livre n’était ni discutable ni négociable. Pour eux le poste de ministre était à prendre ou à laisser. Et le recours au livre saint était la condition sine qua non. C’est pour cette raison que je vous mets devant le fait accompli. J’aurais pu vous appeler au téléphone pour demander votre avis. Mais, pour être tout à fait franc et sincère avec vous, je craignais que vous m’exigiez de décliner l’offre.

Devant cette patate chaude entre mes mains, j’ai demandé l’avis de celui que je consulte ici pour toutes les questions religieuses. Selon lui, ce qui est mauvais c’est de jurer de faire une chose et de faire une autre. Il m’a rappelé que durant la fin de règne de notre deuxième président, ce dernier, confronté au détournement de derniers publics, avait exigé à ses ministres de jurer sur le livre de leur croyance respective. Il m’a aussi rappelé le cas du troisième président qui avait commis un véritable blasphème en jurant sur non pas un mais deux livres saints. Ce qui, selon lui, a précipité sa chute. Bref, si l’idéal était de demander votre avis a priori, je vous prie d’avoir de l’empathie pour moi et d’accepter cette demande a postériori. La raison vous la verrez dans les lignes qui suivent.

Cher maître,

Si j’ai accepté le poste de ministre et si j’ai juré sur notre livre saint, c’est que je voudrais mettre à l’épreuve l’éducation sociale et religieuse que vous m’avez donnée. Je voudrais montrer à nos compatriotes qu’il y a une autre façon de diriger. Je voudrais honorer les miens que vous êtes en changeant de pratiques et de méthodes dans le département ministériel dont je suis désormais le chef.

Je sais que la dévotion vous laisse peu ou pas de temps à consacrer à autre chose. Ce qui fait que, probablement voire sûrement, vous ne savez pas forcément ce qui s’st passé dans notre pays ces dernières années. Je voudrais juste vous parler de quelques faits que l’ancien régime a commis. Des citoyens, rassemblés dans un cimetière pour enterrer d’autres citoyens tués par les forces de l’ordre  ont été violemment gazés et dispersés. Quelque part en région, une ambulance transportant des blessés a fait l’objet de tire à balle réelle et son chauffeur tué.

Dans la capitale, un vieux, allant prier à la mosquée, a été arrêté et molesté par des agents. Un imam, dont le tort était de se trouver au mauvais moment et au mauvais endroit, a été arrêté et emprisonné pendant près d’un an. Il a fallu la prise du pouvoir par mon patron pour qu’il recouvre sa liberté. Ce n’est pas tout, un journaliste et historien d’une renommée mondiale a appris à ses dépens l’adage selon lequel nul n’est prophète chez lui. Il a été arrêté et emprisonné dans les mêmes conditions que l’homme de la rue. Une centaine d’autres personnes ont péri en prison. D’autres laissant derrière eux des enfants de moins de dix ans.

Si je prends la peine de vous raconter tous ces faits c’est pour que vous compreniez les enjeux. Notre mission c’est redorer le blason à notre pays. Pour montrer au monde que s’il a été capable du pire, il est aussi capable du meilleur. C’est pourquoi, je sollicite vos prières et bénédictions pour réussir ma noble mission.

Votre dévoué élève, devenu ministre Habib Yembering Diallo, joignable au 664 27 27 47.

Toute ressemblance entre cette histoire ministérielle et une autre n’est que pure coïncidence.

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Guineematin