Hôpital Ignace Deen : « Si je reste six mois sans laver de cadavre, je ne suis pas à l’aise… »

M’Mah Coyah Camara , laveuses de cadavres

Dans les morgues des hôpitaux, les travailleurs sont généralement des hommes. Ce sont eux qui lavent et enveloppent les défunts dans leur linceul. Dans ce domaine, une dame, M’Mah Coyah Camara, a brisé les codes. Depuis 36 ans, cette mère de 12 enfants exerce comme laveuse de corps à la morgue de l’hôpital Ignace Deen, dans la commune de Kaloum, à Conakry. Rencontrée par des reporters de Guineematin.com, elle est revenue sur son parcours dans un univers où les femmes sont très rares. Elle affirme : « Si je reste six mois sans laver de cadavre, je ne suis pas à l’aise, parce que ce travail apporte beaucoup de bénédictions… »

Nous vous proposons ci-dessous le contenu de notre entretien.

Guineematin.com : Comment êtes-vous arrivée dans ce métier, généralement dominé par les hommes ?

M’Mah Coyah Camara : je suis arrivée dans ce métier grâce aux femmes qui y travaillaient déjà. Elles sont venues me chercher chez moi, parce qu’il n’y avait plus de relève : aucun jeune ne voulait continuer cette activité. J’ai alors dit à mon mari que N’Gah Yelikha était venue me demander de les rejoindre.

Avant de commencer, j’ai expliqué à la femme qui m’avait approchée que j’étais encore jeune et en pleine période de maternité. Elle m’a répondu que cela ne posait aucun problème : “Quand tu viens, purifie-toi et nous pourrons commencer le travail.” À l’époque, les cadavres étaient lavés la nuit. Le matin, les familles endeuillées venaient récupérer les corps ; certains étaient ensuite transférés vers l’intérieur du pays. Cela fait maintenant 36 ans que je fais ce travail.

Pourquoi, en tant que femme, avez-vous choisi ce métier ?

J’ai aimé ce métier à cause de Dieu. Je suis satisfaite de ce travail. Parfois, lorsque je lave certains corps et que je fais ensuite la prière nocturne, il m’arrive de voir ces personnes en rêve venir me bénir. Cela me réjouit énormément.

Ce métier vous apporte-t-il un bienfait dans la vie courante ?

Pour nous qui faisons ce travail, certaines personnes nous donnent une somme “à cause de Dieu” après le lavage : parfois 100 000 GNF, 50 000 GNF ou 200 000. Pour les corps lavés au bureau, nous sommes rémunérées. Depuis 36 ans je viens ici, que je gagne de l’argent ou non. Je suis habituée. Parfois, on peut rester deux semaines sans rien, aucun corps à laver : dans ce cas, il n’y a ni travail ni paiement. Il nous arrive alors de demander 20 000 francs au patron pour rentrer à la maison. Si je reste six mois sans laver de cadavre, je ne suis pas à l’aise, parce que ce travail apporte beaucoup de bénédictions.

Comment se déroule le lavage des corps ?

Lorsqu’on lave un corps, on ne le met jamais totalement nu. On couvre toujours ses parties intimes avec un tissu, du nombril jusqu’aux genoux. Ce sont nos mains qui travaillent.
Qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, on ne lave jamais un corps entièrement nu. Si tu le fais, tu ne finiras pas l’année, et si tu meurs, les conséquences divines t’attendront. Le cadavre doit être respecté.

Avez-vous un appel à l’endroit des autorités pour améliorer vos conditions de travail ?

L’appel que je lance aux autorités, c’est de penser à nous et de nous payer, à cause de Dieu et à cause des cadavres que nous lavons. Qu’elles se souviennent que cet endroit est le terminus de chacun.

Propos recueillis par Abdallah Baldé et  Yayé Oumou Barry pour Guineematin.com

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