Violences faites aux femmes en Guinée : Moussa Yéro Bah dénonce les idées reçues et la banalisation des cas

Mme Sow Moussa Yero Bah, présidente de l'ONG F2DHG

« Surtout quand vous voyez la violence conjugale, où l’on suppose que la femme doit forcément passer par là pour avoir des enfants bénis. On suppose qu’il faut qu’elle soit violentée, qu’elle soit soumise, etc. Et si entre-temps elle meurt, on n’en parle pas. On suppose que c’est quelque chose qui est tout à fait normal. Cette banalisation fait que vous avez des enfants qui grandissent dans un environnement de violence », a-t-elle expliqué.

 

Le 25 novembre de chaque année marque le top départ de seize jours d’activisme dans le monde en faveur de l’élimination des violences faites aux femmes. Cette cause mobilise les gouvernants, les acteurs de la société civile et les partenaires techniques et financiers depuis des décennies. Mais en dépit des efforts, le mal persiste dans les sociétés. Environ 50 000 femmes et filles dans le monde ont été tuées en 2024 par leur conjoint ou un autre membre de leur famille, selon les Nations Unies.

En Guinée (comme partout ailleurs), ces violences prennent plusieurs dimensions, incluant des cas de viol sur des mineures. Le mal y est profond, comme le témoigne Moussa Yéro Bah, journaliste et présidente de l’ONG Femmes Développement et Droits Humains en Guinée (F2DHG), dans un entretien avec Guineematin.com à Conakry.

« Le 25 novembre de chaque année, on commémore ces actions que nous menons au quotidien, parce qu’il faut faire un arrêt, regarder un peu dans le miroir, connaître les avancées et regarder nos erreurs ou là où ça n’a pas marché pour pouvoir mieux rebondir sur la lutte que nous menons. Puisque ce combat se mène au quotidien, ce n’est pas que le 25 novembre ou le 8 mars. Nous venons de publier un film, Paroles d’une survivante, pour exprimer à quel point le mal (les violences à l’égard des femmes) est profond chez nous », a-t-elle indiqué.

Pour étayer son propos, Moussa Yéro Bah évoque des situations tendant à faire des violences conjugales un passage obligé de la femme pour des “enfants bénis”. Des idées reçues, largement partagées, qui sont de nature à encourager la souffrance des femmes dans leur foyer.

« Surtout quand vous voyez la violence conjugale, où l’on suppose que la femme doit forcément passer par là pour avoir des enfants bénis. On suppose qu’il faut qu’elle soit violentée, qu’elle soit soumise, etc. Et si entre-temps elle meurt, on n’en parle pas. On suppose que c’est quelque chose qui est tout à fait normal. Cette banalisation fait que vous avez des enfants qui grandissent dans un environnement de violence. Et quand un enfant grandit dans un environnement de violence, cet enfant-là sera forcément un enfant violent, parce qu’il essaiera de reproduire cette violence sur d’autres personnes, sur son épouse, sur ses amis, sur ses camarades », a-t-elle expliqué.

Pour cette journaliste et activiste des droits humains, la lutte contre les violences faites aux femmes est un combat quotidien, qui s’étend au-delà des dates symboliques de commémoration officielle.

« Au cours de cette année, depuis février, nous avons accompagné cinquante femmes victimes de violence, parmi lesquelles il y a des enfants qui ont été victimes de viol. Et le plus frappant, c’est la banalisation avec laquelle certaines personnes prennent ces cas de violence. Dans certaines communautés, on a tendance parfois à demander pardon pour quelqu’un qui a abusé d’une personne, d’une petite fille de moins de dix ans, comme nous le voyons le plus souvent. Il y a aussi des cas de désistement où des gens commencent une procédure, et à un moment donné, ils abandonnent en raison de la pression de la communauté », a-t-elle souligné.

En plus des violences physiques et sexuelles, Moussa Yéro Bah évoque d’autres formes de violences qui traumatisent les femmes ou les mettent à la merci des hommes. Il s’agit notamment des violences psychologiques et économiques tendant à ôter à la femme sa dignité et lui faire douter de ses capacités.

« Il y a plusieurs formes de violence. Cette année, par exemple, l’accent a été mis sur le cyberharcèlement. Certaines femmes se font avoir parce qu’elles ne connaissent pas les dangers : elles partagent avec des gens des images intimes qui deviennent après un outil de chantage. Le plus souvent, il y en a qui n’hésitent pas à publier ces images sur les réseaux sociaux pour faire chanter la fille. Il y a également les violences physiques, les violences sexuelles, les violences psychologiques. Il y a des gens qui ne vous battent pas, mais qui vous traumatisent. Vous avez aussi la violence économique où des femmes qui ne travaillent pas sont dépendantes d’une personne qui les tient à sa guise. Et, c’est là que la lutte doit se focaliser sur l’autonomisation des femmes », a-t-elle indiqué.

La difficile quête de justice

Face à ces violences, la quête de justice est souvent un autre lot d’épreuves pour les victimes. La plupart d’entre elles ignorent quoi faire et comment s’y prendre pour porter plainte et entamer une procédure en justice. Mais, il y a aussi la “peur” du regard malveillant et du rejet de la société où on est constamment pointé du doigt et indexé comme un paria.

« Nous avons fait une étude menée en 2020 qui montre que 80 % des personnes touchées ne savaient pas où aller quand il y a violence. Ça nous a poussé à faire une campagne nationale à travers le pays et dans différentes langues locales, pour sensibiliser les gens et leur dire que quand il y a viol, par exemple, vous avez 72 heures pour épargner la personne victime de développer une maladie contagieuse. A supposer que celui qui a violé la fille est atteint de VIH, vous avez 72 heures pour amener la fille à l’hôpital pour qu’on lui donne les ARV pour éviter qu’elle développe elle-même la maladie… Donc, c’est quelquefois difficile pour les victimes de déposer plainte, parce qu’elles ne sont pas suffisamment informées. Mais d’autres fois c’est difficile parce qu’on leur met la pression. Il y a, par exemple, la famille qui dit : attention, si tu vas voir telle, on saura que tu as été violée, et les gens vont te pointer du doigt. Donc, il y a la peur du qu’en dira-t-on… Les regards, les mentalités devraient changer dans nos communautés pour soutenir la victime et pointer du doigt l’agresseur », explique Moussa Yéro Bah.

Hadiatou Barry pour Guineematin.com

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