La question de la valorisation des langues africaines est un sujet d’actualité qui préoccupe les dirigeants et acteurs de la société civile du continent. Et, depuis quelques temps, des initiatives se développent sur le continent dans le but de valoriser ces langues.

Dans cette optique, Souleymane KANTE inventa, en 1949, son propre alphabet qu’il baptisera le N’ko qui signifie en français « je dis ».

L’Alphabet N’KO est donc une illustration de ce combat socio-culturel dans un monde où la mondialisation pose ses marques sur la société avec des effets pas toujours positifs.

Les débuts de l’Alphabet N’KO, son évolution, mais aussi son incompréhension, ainsi que les avantages et enjeux liés à sa vulgarisation, c’est dans cet entretien qu’a bien voulu accorder le fils de l’inventaire Ibrahima KANTE à Idiatou CAMARA pour Guineematin.com et radioenvironnementgn.com.

On parle beaucoup de l’Alphabet N’KO dont l’ambition est de promouvoir les langues africaines. Ce qui n’est pas chose aisée ! Mais, dites-nous, c’est quoi cet alphabet et comment est venue votre père Souleymane KANTE l’idée d’écrire cet alphabet ?

Solmana Kanté

Le N’ko pour le définir simplement je dirai que c’est un système d’écriture conçu par Souleymane Kanté pour transcrire toutes les langues ouest africaines.

N’ko a d’abord été utilisé à Kankan, en Guinée et s’est diffusé ensuite dans d’autres régions où l’on parle mandingue en Afrique occidentale. Son histoire remonte à 1949 lorsque l’érudit Souleymane KANTE, lui-même fils d’un érudit et grand maitre coranique décéda. Après le décès donc, il est allé en aventure en Côte d’ivoire comme la plupart des jeunes de son âge à cette époque.

Il s’agissait pour lui, de combler un vide, car considérant que la langue malinké (les langues mandé) méritait un système de transcription adapté à ses sonorités propres plutôt que d’en importer un, comme l’alphabet latin ou l’alphabet arabe.

Je dois rappeler que mon père était un grand amoureux de la lecture, il lisait beaucoup et aimait se cultiver. C’est ainsi qu’un jour il paya un livre, une revue précisément d’un journaliste libanais qui parlait de la vie des libanais, des ethnies dans les pays coloniaux notamment en Côte d’Ivoire.

A l’époque, parlant des ethnies, il y’en avait 67 langues reconnues en Côte d’ivoire, mais aucune de ces langues africaines n’étaient écrites. De plus, aucune d’entre elles ne répondaient à des règles grammaticales, selon les éditeurs de l’époque. Et cela choquait celui qui inventera prochainement l’alphabet N’KO.

Pour mieux faire comprendre vos lecteurs, il faut dire que N’ko c’est aussi en souvenir de l’école coranique de son père qu’il a choisi cette dénomination. N’KO. N’KO à l’époque était le seul terme commun à tous les dialectes parlés par les élèves de l’école coranique de Soumankoï.

L’alphabet rappelle également un discours de Soundiata Keita empereur du mandingue qui, en 1236 s’adressa a ses légions en ces termes : “ « Vaillants soldats, tous ceux qui disent N’ko ou qui ne le disent pas, c’est à vous tous que je m’adresse …». Donc progressivement, Souleymane KANTE parlant l’arabe, a su lier le N’KO avec le caractère malinké sa langue maternelle à la base en le liant avec l’arabe qu’il parlait parfaitement bien comme je viens de le dire. Voilà comment cet alphabet a marqué ses débuts.

Les écrits en n’ko incluent une traduction du Coran et une de la Bible, des manuels pédagogiques sur des sujets tels que les sciences physiques et la géographie, les travaux poétiques et philosophiques, les descriptions de la médecine traditionnelle, un dictionnaire et plusieurs journaux locaux. La langue littéraire est un mélange des principales langues mandingues.

Et depuis le N’KO est devenu le terme d’unification du mandingue. L’alphabet N’ko permet une transcription exacte non seulement des langues africaines, mais aussi indoeuropéennes : Chinois, Anglais, Russe et bien d’autres.

Certains disent que c’est une inspiration divine, le N’ko pour l’érudit souleymane KANTE ?

C’est vrai, donc je disais que depuis ce choc, avec son maitre qui affirmait que ses écrits n’avaient pas de phonétique, il a prié Dieu, puisqu’il était érudit je rappelle, pour qu’il l’aide à trouver ce qu’il faut pour le contenu de cet alphabet. Et Dieu l’a entendu dans son sommeil, un rêve qu’il a fait. C’est ainsi qu’est né l’Alphabet N’KO qui comprend 27 lettres. Il l’a baptisé N’KO, en malinké qui veut dire j’ai dit.

Il s’est aussi rappelé et inspiré de l’ouverture de la fameuse ouverture de la charte de kouroukan fouga, lorsque Soundiata KEITA disait en s’adressa aux peuples du mandingue, je cite « …je m’adresse à tous ceux qui disent n’ko et qui ne le disent pas.. ».

Le N’ko a une similitude avec l’arabe et le latin on le voit

Oui en effet, l’écriture n’ko a quelques similitudes avec l’alphabet arabe, notamment le sens d’écriture (de droite à gauche) et le fait que ses lettres soient reliées. Mais, contrairement à ce dernier, l’alphabet comprend, outre 20 consonnes dont une syllabique, toutes les voyelles, au nombre de 7 ; il comprend également 8 signes diacritiques destinés à marquer les tons.

Alors, que peut –on retenir des débuts de cet alphabet et comment il a été accueilli ?

Bien je dois dire, ses écrits ont été bien accueillis par le public en général. Souleymane KANTE a commencé par écrire un syllabaire, ensuite 2 et progressivement ses livrets ont commencé à faire du succès auprès des populations.

Dans son évolution, lors d’un voyage au Ghana, toujours pour répondre à ceux qui disaient que l’Afrique n’a pas d’histoire parce qu’elle n’’est pas écrite, l’érudit a constaté que les prêtres avaient transcrits la bible en ashanti avec le caractère latin.

A partir de ce moment, il s’est dit qu’il faut que sa langue soit aussi transcrite et reconnue. Liant la parole à l’acte, il a fait transcrire ses écrits en latin.

Une fois de retour en Côte d’Ivoire, il s’est inscrit dans une école de cours du soir, dont je vous parlais à l’instant en langue jusqu’à obtenir le baccalauréat, avec le gba, le ho, des langues du pays. Un jour, il a écrit une phrase qui s’intitulait comme suit : « satan est l’ennemi d’Adam et sa femme », en malinké, « Allama na mousso dioule setanadi. Malheureusement, cette phrase a été déformée, par son maitre coranique en lui faisant dire « allamani a mousso diou le setanadi » ce qui veut dire que « satan est la méchante épouse d’Adam », en écoutant ces propos déformés, il a réagi en disant que ce n’est pas ce que j’ai écrit avec un ton qui mentionnait qu’il n’a pas digéré le fait que ses propos soient déformés! Et le maitre à son tour a répondu en disant, qu’il n’y a pas de phonétique dans son écrit. Et depuis, Souleymane KANTE a juré qu’il remédiera à cela.

Pour toujours répondre à votre question, je dois dire que l’introduction de l’alphabet a entraîné un mouvement favorisant l’instruction dans l’alphabet du n’ko parmi l’élite des locuteurs des langues mandées, aussi bien en Afrique occidentale anglophone que francophone. L’instruction du n’ko a aussi aidé à la formation d’une identité culturelle malinké en Guinée, au Mali et a également renforcé l’identité linguistique mandée dans d’autres régions de l’Afrique occidentale.

Quelle est l’histoire du N’ko en Guinée terre de l’érudit ?

C’est une histoire qui remonte à 2005, où l’écriture n’ko a posée véritablement ses marques en Guinée mais aussi au Mali, au Sénégal et en Côte d’Ivoire (respectivement par des populations parlant mandingue et dioula), mais aussi par une petite (mais active) communauté malienne de langue bambara.

Malgré tous vos efforts le N’KO est encore incompris pour vous quelle est la raison ?

Vous savez les gens croient que le N’KO c’est le malinké, ce n’est pas vrai, et loin de là d’ailleurs, c’est un alphabet au service d’une langue il faut que l’on comprenne cela. C’est difficile de constater que le N’KO ne soit pas enseigné à la faculté des langues à Conakry, alors qu’on y enseigne les langues étrangères. Ce n’est pas mauvais en soi, mais il faut valoriser nos langues c’est notre identité et nous devrons en être tous fiers.

A l’Université de Harvard aux Etats Unis par exemple, il y’a 24 langues qui sont actuellement enseignées dont le N’KO, j’ai d’ailleurs eu l’honneur et le bonheur de participer au lancement du programme. Des étrangers viennent en Guinée rien que pour apprendre le N’KO et nos cultures, je trouve sincèrement que les Africains sont complexés, il faut le dire, on a du plaisir à singer les autres et pas à valoriser ce que nous avons et ce que nous sommes.

Le N’KO se modernise aussi à travers les technologies de l’information et de la communication ?

Oui, vous avez parfaitement raison, nous avons fait des avancées dans ce sens. Il y’a une tablette aujourd’hui avec l’alphabet N’KO, mon répertoire téléphonique est en N’KO également, donc nous sommes à l’ère de la technologie comme vous pouvez le constatez.

Aujourd’hui que faites-vous pour pérenniser cet alphabet et le valoriser comme cela se doit ?

Nous vulgarisons l’œuvre de notre papa, on sensibilise les populations et surtout nous faisons comprendre à l’opinion que le N’KO ce n’est pas que le malinké mais un alphabet, une idée noble qui valorise nos langues africaines. Par exemple, les 14 et 15 avril dernier, nous avons organisé les états généraux du N’KO à Kankan ville natale de l’inventaire Souleymane KANTE, la même activité avait été organisée à Siguiri bien avant.

Vous permettrez à cet instant que je remercie le fondateur de l’Université Koffi ANNAN de Guinée Docteur Ousmane KABA, qui a ouvert une faculté de l’enseignement du N’KO au sein de son université et ça marche plutôt bien on va dire.

Quel est le message que vous avez en direction des autorités Guinéennes ?

C’est important qu’elles nous écoutent, parce que nous nous sensibilisons, nous informons, nous montrons la valeur de l’alphabet et de son utilité pour l’identité culturelle africaine, mais nous ne sommes pas décideurs. Je pense qu’il faut valoriser nos langues nationales, le N’KO notamment, cela relève du domaine des autorités, car vous conviendrez avec moi que chacun à ses prérogatives.

Je me réjouis que le Président de la République se soit engagé récemment lors de la cérémonie d’ouverture des 72 Heures du livre, c’est une bonne chose mais nous attendons de voir cela dans les actes.

Nous invitons aussi les médias que vous êtes, certes, vous avez fait un travail remarquable, mais il faut continuer à informer et à sensibiliser car, le travail sera difficile et le chemin long, mais nous sommes déterminés à poursuivre la promotion de l’œuvre laissée par notre défunt père et restons confiants quant à l’avenir du N’KO en Guinée et dans le monde.

Propos recueillis et décryptés par Idiatou Camara

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