Par Amadou Diouldé Diallo : Comme chez les AKAN du Ghana et de la Côte d’Ivoire, les Bagas de Guinée ont la particularité d’avoir sa puissance et ses pouvoirs dominants détenus par les femmes. Henriette Bangoura est l’une d’elles. Fille de François de Taigbé et de Jacqueline de Katako (dans la sous-préfecture de Kamsar). Fille de l’église, qui s’est très tôt imposée aux peuples de la Côte maritime dont l’étendue du Rio Pongo au Rio Nunez est occupée en grande partie par les Bagas. Monchon, Bigori, Maré, Kifinda, Binari, Kamsar et les villages dont le nom commence par KA et qui signifierait « chez ».

Comme bon nombre de jeunes filles, elle fréquenta l’école et mena des activités sportives, artistiques et culturelles. Ceux qui l’ont connu à cette époque se souviennent de la grande danseuse en tête du ballet de la troupe fédérale de Boké qui disputait la première place des festivals nationaux avec celle de Macenta. Il paraît que c’est justement au cours d’une séance de répétition de la troupe fédérale de Boké à la permanence que le capitaine Lansana Conté, alors commandant de la zone opérationnelle nord, succomba au charme de celle qui allait devenir sa compagne à la tête de la Guinée.

Pas si facile pour ce militaire trempé qui passe le plus clair de son temps au front du côté de Sansalé, s’il n’est pas en déplacement sur toute la frontière avec la Guinée Bissau, en guerre de libération contre le colonialisme portugais. De Foulamory à Gaoual, de Kandika à Koundara. Sans compter tous ses princes séducteurs du Kakandé avec à leur tête les charmants et élégants ministres délégués et gouverneur de région, le marin Abraham Kabassan Keita et le journaliste Alpha Ibrahima Mongo Diallo. Mais, dans la profondeur de son âme et les consultations secrètes, allant des cauris de Nga Gouli Guinée (la jumelle) qui vit actuellement à villejuif en France, à la voyance de l’érudit de Madina Bowé, en Guinée Bissau, Lansana Conté dont le caractère dominant est la discrétion, semble avoir trouvé en Henriette Bangoura la femme dont le portrait-robot lui a été fait.

Divorcé de Mme Cissoko de Mamou (la mère de Zenab Faye et de Moussa Conté), Lansana Conté épouse la déesse de l’île de Taïgbé.

Malgré toutes les convoitises et sollicitations avec l’accord appuyé, cette dernière aussi choisit le treillis de l’enfant de Bouramayah. Certainement que son choix de ce militaire teigneux à la taille olympique, à la barbe touffue, à l’allure martiale et aux petits yeux rougis par les tirs du grand artilleur qu’il fut, est une réponse aux messages venus des profondeurs de la mer ; car, en Afrique, le mariage a souvent des secrets mythiques. Lansana Conté et Henriette Bangoura convolent en justes noces à Kamsar, dans la pure tradition musulmane, chrétienne et civile, quelques mois seulement avant que le destin ne s’accomplisse.

Le 3 avril 1984, Lansana Conté, devenu colonel, devient le deuxième président de la République de Guinée. La suite, on la connaît. Pendant 24 ans de règne, Henriette Conté a été une femme au foyer, une Première Dame attentive, respectueuse, humble et généreuse ; et, au-delà de tout, une courageuse qui a donné raison à Simone Veil, quand elle donne le pouvoir à l’oreiller. Car, tenir et faire fléchir Lansana Conté, paysan et militaire sous toutes ses coutures et dans toutes ses fibres, n’était pas chose aisée. Mais, le fils de Hadja Nmah Camara savait mieux que quiconque que Henriette Conté était l’articulation portante de son pouvoir et que ceci expliquant cela, elle ne procréerait pas. Ainsi, en avait décidé les oracles.

Les ombres et les lumières du règne de Lansana Conté et le rôle majeur joué par Henriette ont été suffisamment évoqués et restitués. Me plongeant dans l’histoire et la sociologie, il me paraît essentiel de relever le fait que le noble statut de Première Dame de la République trouverait son explication dans la littérature populaire, brodée de légendes, de fables et de récits qui ont fécondé notre culture mémorielle. En effet, il semblerait que les femmes de Boké auraient reçu les bénédictions du roi de Labé, l’illustre Alpha Yaya Diallo qui, au cours de son séjour qui s’achèvera par son embarcation et sa déportation à Abomey, au Dahomey, actuel Bénin, en 1905, aurait été nourri et entretenu par les vaillantes femmes de Boké.

Les faits semblent corroborer.

-Henriette Bangoura, Première Dame.

-Madame Delphine Camara, épouse du Premier ministre Lansana Béavogui.

-Mme Koumba Diakité, qui a mené une longue carrière de responsable de jeunesse et de ministre.

-Mme mimi Koumbassa, ministre.

-Madame Kadiatou Ndiaye, ministre.

A celles-ci, viennent s’ajouter les dames de fer Marie Fédérale, Fatou Bah, Djiwoun Bah et tant d’autres anonymes dont la présence dans tous les domaines de la vie locale et nationale en font des amazones de la République.
Terre bénie ? On peut bien être tenté de répondre par l’affirmative au regard de la réussite de ses fils dont Henriette Conté est une incarnation. Entre la pléiade de grands commis de tous ordres, président de l’Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, de nombreux ministres comme Saliou Coumbassa, Mamadou Bah « Gobi » et Zainoul Abidine Sanoussy, l’ambassadeur Djebel Coumbassa, des hommes d’affaires Mamadou Sylla et le prince de Tchiconda KPC, le grand médecin Docteur « BIS » et celui qui a révolutionné l’espace médiatique guinéen, Lamine Guirassy. Des secrétaires fédéraux dynamiques comme Salif Sané, Fumiot Diakité et Guirane NDiaye. Le valeureux militaire, général Baïlo Diallo et le footballeur génie du dribble, Petit Sory.

Et, pour compléter ce tableau paré d’or, la naissance à Boké, le 4 mars 1938, du président de la République, le Professeur Alpha Condé et du banquier, homme politique et téméraire opposant, Bâ Mamadou Bhoye.

Comme quoi, Henriette Conté a tété à la belle barbe et au bon sein dans ce Boké multi-ethnique et multiculturel, bercé par la voix de toutes les sonorités de Ibro Diabaté et l’animation fulgurante de l’immense Aly Badara Diakité « ABD ».

Repose en paix Mama Henriette Conté. Amine !

Amadou Diouldé Diallo, journaliste -historien

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