Fodé Tass Sylla, ancien directeur de la télévision nationale

Comme annoncé précédemment, l’humanité a célébré hier, samedi 13 février 2021, la 10ème édition de la journée mondiale de la radio. A l’occasion de cette journée commémorative, Guineematin.com est allé à la rencontre de Fodé Tass Sylla, ancien directeur général de la télévision nationale guinéenne (RTG) pour parler entre autres de l’avenir de la radio en Guinée dans un paysage médiatique où la presse en ligne et les réseaux sociaux gagnent du terrain. L’ancien patron de la télévision nationale a mis cet entretien à profit pour dénoncer les patrons de presse qui maintiennent leurs employés (journalistes, techniciens…) dans la misère avec de maigre salaire.

« il y a évidemment certaines radios, certaines télévisions, certains sites, des orientations, des options qui n’apportent pas cette paix du cœur et de l’esprit. Et, moi, ça me fait mal parfois. Je ne trouve pas que la presse soit porteuse de cet esprit, la presse doit apporter la paix du cœur et de l’esprit… », a notamment dénoncé le doyen Fodé Tass Sylla.

Décryptage !

Guineematin.com : l’humanité commémore aujourd’hui les 10 ans de la journée mondiale de la radio. Vous êtes un doyen de la presse guinéenne et ancien directeur de la télévision nationale. Alors, que vous inspire la célébration de cette journée ?

Fodé Tass Sylla : Je trouve que le 13 février est une journée à célébrer par toute l’humanité. Parce que vous savez que celui qui parle de média, parle de public ; et, le public, c’est toute l’humanité. Donc, je considère que la journée des médias, c’est la fête de toute l’humanité. Parce que les journalistes sont au service de l’humanité.

Guineematin.com : pour le cas spécifique de la Guinée, est-ce que vous êtes satisfait du fonctionnement des radios dans le pays ?

Fodé Tass Sylla : ça, je crois que chacun apprécie à sa manière. A partir de 2006, nous avons vu ici le développement et la prolifération de la presse privée, surtout des radios privées et quelques télés privées. Lorsqu’on regarde aujourd’hui le paysage médiatique tel qu’il se présente, c’est que ces radios et ces télévisions ont pu quand-même apporter des tribunes d’expression à la population, surtout les émissions interactives que nous suivons sur certaines radios et sur certaines télévisions. Ça permet quand-même à la population de poser les problèmes réels, les problèmes à la base et ça permet aux décideurs s’ils ont l’oreille, d’écouter et de savoir comment marcher. Donc, moi, je trouve que la libéralisation du paysage médiatique a été une très bonne chose. Evidemment, comme dans toute activité humaine il y a des hics, il y a des options éditoriales qui ne vont pas dans le sens de l’apaisement, dans le sens du développement, dans le sens du progrès. Parce qu’à mon entendement, de mon expérience de journaliste, notre travail, c’est d’essayer d’apporter le meilleur à l’humanité. Et, je ne vois pas quelque chose de plus que la paix du cœur et de l’esprit. Si notre travail peut apporter la paix du cœur et de l’esprit à la population, je crois que nous aurons déjà beaucoup fait. Mais, il y a évidemment certaines radios, certaines télévisions, certains sites, des orientations, des options qui n’apportent pas cette paix du cœur et de l’esprit. Et, moi, ça me fait mal parfois. Je ne trouve pas que la presse soit porteuse de cet esprit, la presse doit apporter la paix du cœur et de l’esprit.

Guineematin.com : avec la prolifération de ces nouveaux médias, notamment la presse en ligne, selon vous, quel avenir pour la radio en Guinée ?

Fodé Tass Sylla, ancien directeur de la télévision nationale

Fodé Tass Sylla : je l’ai dit une fois, en 2017 à Pékin, que la presse en ligne est en train de tuer les autres presses. D’abord, vous avez remarqué, avant, avec notre génération ou la génération de notre papa, quand on se réveillait, la mode était de prendre le journal rapidement en prenant son petit café, pour s’informer en lisant le journal. Aujourd’hui, tu ne verras personne avec un journal papier en main, c’est dépassé. Les journaux paraissent ; mais, je ne sais pas qui les lit. Ça doit être un public très restreint. C’est un public tellement restreint que ces médias là ne peuvent pas se nourrir. Le papier est en train de disparaître, le bic est en train de disparaître, l’imprimerie est en train de disparaître dans le domaine des médias. La radio et la télévision qui avaient la primauté de la voix et de l’image sont en train d’être combattues par internet, par les réseaux sociaux. Aujourd’hui, le scoop ne peut même pas faire 3 heures, au maximum. Quand vous sortez un scoop, trois heures après, il y a d’autres scoops qui sortent. Parce que tout le monde est devenu reporter, tout le monde est devenu journaliste, tout le monde filme, commente et envoie l’information à l’immédiat. Ça veut dire que les hommes de médias n’ont plus la primauté sur l’information, le métier de journaliste n’est plus le seul qui peut informer la population. Il y a des personnes qui filment et qui postent sur Facebook alors qu’ils ne sont même pas journalistes.

Guineematin.com : avec votre expérience de journaliste, quel message avez-vous aujourd’hui à l’endroit des promoteurs des radios en Guinée ?

Fodé Tass Sylla : les promoteurs des radios aujourd’hui, à mon entendement, ont deux grands défis à relever. Ils doivent tout faire pour se mettre en ordre, pour se mettre au diapason des textes juridiques, des textes législatifs qui régissent cette nation et qui régissent le monde des médias. Chacun doit tout faire pour se respecter soi-même, pour respecter l’Etat guinéen, pour respecter la population guinéenne, pour respecter notre République. Chacun se doit de retourner à la base, mettre tous ses papiers en ordre et se conformer à ce qui est écrit dans sa feuille de mission. Ces promoteurs de radios doivent aussi permettre, et il faut le faire immédiatement, que chaque homme de presse, technicien ou journaliste, puisse vivre décemment de son travail. Quelque chose se développe dans ce pays qui n’est pas juste, qui n’est pas honnête et ça ne peut nous mener nulle part. Les gens vont faire semblant de payer leurs travailleurs et les travailleurs font semblant de travailler. Le pays ne bouge pas avec ça. Les gens placent les agents dans des conditions de vol, parce qu’ils sont harcelés par le quotidien. Vous-mêmes patrons de presse, vous savez qu’un million de francs guinéen est votre argent de poche. C’est peut-être trop moins que ce que vous donnez quand un griot vous chante dans une cérémonie de mariage. Vous prenez cet un million, vous donnez à un père de famille ou à une mère de famille pour son salaire d’un mois. C’est une injure. Vous-mêmes vous savez, vous avez regardé le marché, vous savez que votre agent, journaliste-reporter ou-bien votre technicien, votre cameraman, ne peut pas vivre avec un million ; et vous, vous le payer à un million, à moins d’un million. Il y en a même qui n’ont pas le SMIG. Comment un humain, parce que là il ne s’agit pas de politique, peut donner à l’autre humain ce que lui il ne peut pas supporter ? Les patrons qui donnent moins d’un million à leurs agents et qui leur exigent tous les sacrifices, d’aller dans le feu quand il y a des manifestations pour leur rapporter des informations, sont des humains, des pères de familles qui vivent en Guinée, qui connaissent le coût de la vie. Ils font exprès de payer les gens à moins de un million. Il faudrait que la HAC (Haute Autorité de la Communication) ou toutes les autorités, les associations de presse, les syndicats des journalistes, se retrouvent très vite et qu’on arrête de se mentir. J’ai créé une radio, j’ai recruté des pères et des mères de familles, il faudrait qu’ils vivent de leur travail et de ce travail seulement. Il ne faudrait pas que je les mette dans cette position de rabais et de vol. Parce que quand on leur donne ce montant, ils vont forcément tricher et se vendre.

Interview réalisée par Ibrahima Sory Diallo pour Guineematin.com

Tél : (00224) 621 09 08 18

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