Dr Morissada Kouyaté, directeur exécutif du comité interafricain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants

Le Guinéen Dr Morissada Kouyaté, directeur exécutif du comité interafricain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants, est l’un des lauréats du prix Nelson Mandela cette année. Une distinction honorifique créée en 2014 par les Nations Unies pour récompenser les personnes « qui consacrent leur vie au service de l’humanité via la promotion des objectifs et principes des Nations Unies ». Dans un entretien qu’il a accordé à Guineematin.com, l’intéressé a exprimé sa joie suite à cette distinction, mais aussi sa motivation à poursuivre son combat pour l’épanouissement des femmes et des enfants en Afrique.

Guineematin.com : vous êtes l’un des deux lauréats du prix Nelson Mandela cette année. Que représente pour vous cette distinction mondiale ?

Dr Morissanda Kouyaté : je remercie Dieu qui a fait que je sois sur terre, et puis que je fasse des choses qui soient appréciées par la communauté internationale. Mon deuxième sentiment, c’est de remercier mes parents qui m’ont donné cette éducation et surtout ma maman qui m’a toujours accompagné dans cette lutte avant son décès. Ensuite, l’autre sentiment, c’est les filles et les femmes de la Guinée avec lesquelles nous avons commencé tout ça. Et, parmi ces femmes et filles, il y a toujours ces deux filles : Hassanatou et Houssaïnatou qui ont perdu la vie dans mon hôpital suite à des mutilations génitales féminines en 1983.

Tout mon engagement pour ce combat est venu de là. Donc le premier sentiment que j’ai c’est de penser à ces filles et de voir que cette victoire est la leur. Toutes les filles guinéennes, les femmes, les hommes aussi, certains leaders religieux, certains leaders politiques, certains leaders du parlement qui nous ont accompagnés. Ce prix est tellement grand, (c’est l’une des plus grandes distinctions des Nations Unies), que je ne peux le porter tout seul, même si c’est fait à travers moi.

Guineematin.com : selon vous, qu’est-ce qui a prévalu à votre désignation pour bénéficier de ce grand prix international ?

Dr Morissanda Kouyaté : je ne sais pas comment ils ont sélectionné deux personnes, c’est-à-dire madame Maryanna Vardinnoyannis, une Grecque qui est aussi une grande dame qui se bat pour les droits des femmes, et moi-même. Moi, je ne suis pas seulement au niveau de la Guinée, je coordonne aussi toute la lutte en Afrique et dans le monde. C’est pourquoi je suis basé à Addis-Abeba (Ethiopie), au siège du comité interafricain. Je me dis que c’est peut-être dû à la persévérance. Depuis 1984, ça fait déjà 36 ans que nous nous battons. Peut-être que c’est ma persévérance, que j’appelle souvent mon entêtement, à faire coûte que coûte que les mutilations génitales féminines finissent dans le monde.

Deuxièmement, il y a le fait qu’on a osé faire ce que certains n’osent pas faire. Par exemple, mon voyage en 2018 en Somalie. Vous savez que c’est un pays qui est en guerre, et c’est le pays le plus frappé par les mutilations génitales féminines, avec 99%, devant la Guinée qui arrive en deuxième position dans le monde. Je suis allé là-bas en 2018. C’était vraiment risqué mais moi j’ai pensé qu’on ne peut pas continuer à dire que la Somalie est le pays le plus frappé sans rien faire. Il faut bien que quelqu’un parte là-bas. Il y a tout cela que la communauté internationale suit, que les personnes ordinaires suivent, je crois que peut-être c’est ça qui a prévalu.

Et puis, il y a le fait qu’on a créé le comité interafricain avec la date du 6 février qui est déclarée journée internationale tolérance zéro aux mutilations génitales féminines. Il y a les dépôts de couteaux par les femmes (les exciseuses), il y a le fait qu’on a pris des leaderships auprès de l’Union européenne pour avoir le protocole de Maputo, donc une loi africaine qui a été écrite dans mon bureau à Addis-Abeba, ensuite il y a cette grande résolution de l’Union africaine. Donc tout ça constitue des éléments qui peuvent être considérés comme quelque chose qui mérite un prix.

Guineematin.com : après avoir bénéficié de cette grande distinction, quelle sera la suite de votre combat ?

Dr Morissanda Kouyaté : d’abord, avoir le prix Nelson Mandela, c’est déjà quelque chose de très grand. Le président de l’Assemblée générale des Nations Unies disait : je suis sûr que ces deux hommes vont continuer le travail de Nelson Mandela. Donc être comparé à Nelson Mandela, pour moi, c’est un grand fardeau. Mais, c’est aussi un grand fardeau qu’il faut vraiment mériter. Donc moi, je vais redoubler d’ardeur avec ce nom là pour que je le mérite, pour qu’avec ce prix, on puisse faire bouger plus vite les choses surtout en Guinée et en Afrique. Pour ça, nous allons faire quelque chose, s’il plait à Dieu.

Guineematin.com : au regard des réticences dans notre pays, peut-on dire que la Guinée est un mauvais élève en matière de lutte contre l’excision ?

Dr Morissanda Kouyaté : je ne peux pas dire que la Guinée est un mauvais élève, mais la Guinée est un bon exemple. La Guinée est un bon pays où il y a de mauvais élèves. Ça on peut le dire comme ça parce qu’il y a vraiment beaucoup de choses qui se sont passées dans ce pays. Toute cette lutte contre les mutilations génitales féminines, on a commencée ici. Quand je suis allé au comité interafricain, ce que je faisais ici, c’est ça que j’ai expliqué dans les autres pays. Eux ils l’ont fait, ils réussi et ils ont fait tomber la prévalence.

Mais en Guinée ici, il y a des élèves qui ont les oreilles un peu dures. Parce que les gouvernements successifs disent non aux mutilations génitales féminines : la Guinée est le premier pays à prendre une loi contre les mutilations génitales féminines. Depuis 1965, on a cette loi. Il faut que nous nous battions tous ensemble pour mettre en œuvre nos propres lois que nous avons.

Guineematin.com : que préconisez-vous concrètement à ce niveau ?

Dr Morissada Kouyaté, directeur exécutif du comité interafricain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants

Dr Morissanda Kouyaté : ce qui manque aujourd’hui dans notre pays, c’est la force de l’Etat. Je ne parle pas de la force brute de l’Etat, je parle de la force de l’Etat, l’Etat de droit. Si on a un Etat qui respecte l’Etat de droit, les règles, les lois que nous avons établis nous-mêmes et qu’on les applique, on peut changer les choses. Mais, c’est ça qui manque ici. Au moment où le président de la République, le Premier ministre, les ministres, les organisations de la société civile, les partenaires techniques et financiers disent officiellement que les mutilations génitales féminines ne sont pas bonnes, quand vous sortez, vous verrez une file indienne de filles excisées. Elles ne sont même plus cachées, mais personne n’est là pour punir ça. Et tant qu’on fera ça, nos filles seront excisées et ça va être un crime qui va continuer.

Guineematin.com : l’autre fléau qui touche aujourd’hui les jeunes filles en Guinée, c’est le viol. C’est devenu un véritable phénomène dans le pays. Quel est votre regard là-dessus ?

Dr Morissanda Kouyaté : actuellement, il y a une épidémie de viol horrible. Ce ne sont même pas des viols sur des jeunes filles mais sur des bébés. Quand on voit ça, je pense que c’est un phénomène qui mérite d’être combattu par tout le monde, sans exception. Il n’y a pas à dire que c’est les activistes de la société civile ou des droits de l’Homme ou le gouvernement, tout le monde doit travailler sur ça. Mais ce qui nous manque, c’est de coordonner ce que nous faisons ensemble. Il faut que tout le monde se mette ensemble pour punir les actes de viols. C’est toute la nation qui doit se lever contre ça et que la justice fasse son travail.

Guineematin.com : nous sommes au terme de notre entretien, quel est votre mot de la fin ?

Dr Morissanda Kouyaté : je voudrais ici remercier les Nations Unies, les 193 pays membres de l’Organisation des Nations Unies qui m’ont choisi parmi des milliards de terriens. Ça c’est grand honneur pour moi. Je les remercie, j’en suis très reconnaissant. Je remercie l’Afrique qui m’a cru aussi et m’a soutenu : l’Union africaine, la population africaine, la Guinée, mon pays, le gouvernement guinéen, les communautés, les leaders religieux, les leaders politiques, les leaders parlementaires, mais surtout les jeunes filles et les jeunes garçons qui disent non à la mutilation génitale féminine, qui s’organisent eux-mêmes pour se défendre. C’est ça vraiment que je salue. Permettez-moi de dédier ce prix à ma chère mère que je viens de perdre et aussi à toutes les femmes de Kouroussa qui ont été les premières à déposer les couteaux de l’excision.

Entretien réalisé par Mamadou Laafa Sow et Ibrahima Sory Diallo pour Guineematin.com

Tel : (+224) 622919225 / 62110090818

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