Dr Morissada Kouyaté, directeur exécutif du comité interafricain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants

C’est sous le thème : « unissons-nous pour transformer les normes sociales ; finançons des approches novatrices et celles qui se sont montrées efficaces ; agissons pour mettre fin aux mutilations génitales féminines à l’horizon 2030 » que l’humanité a célébré la journée internationale tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines.

Pour parler de cette pratique néfaste pour les jeunes filles dans notre pays, un reporter de Guineematin.com a joint au téléphone, Dr Morissada Kouyaté, Directeur exécutif du comité interafricain (CI-AF) qui est à la base de la célébration de cette journée, commémorée chaque 06 février depuis 2003. Notre compatriote assure que « le taux reste vraiment très élevé encore » et invite le gouvernement guinéen à sortir des déclarations pour poser des actes concrets allant dans le sens de la véritable lutte contre les mutilations génitales féminines en Guinée.

Décryptage !

Guineematin.com : la journée mondiale de lutte pour l’élimination des mutilations génitales féminines a été célébré ce 06 février 2021, quel est votre constat de cette pratique en Guinée ?

Dr Morissanda Kouyaté : je vous remercie de m’avoir contacté pour parler de ce phénomène contre lequel nous nous battons depuis plusieurs années. Effectivement, je suis heureux de parler de la journée internationale tolérance zéro aux mutilations génitales féminines, d’autant plus que c’est sur notre proposition que cette journée a été adoptée par les Nations-Unies. Et, c’est le 06 février qui correspond à la date du Comité interafricain (CI-AF) dont je suis le directeur exécutif. Alors, le 06 février a été adopté sur une proposition du comité interafricain en 2003 à Addis-Abeba pour célébrer la création dudit comité et en faire une journée de mobilisation mondiale contre les mutilations génitales féminines.

La Guinée, bien qu’elle soit toujours le deuxième pays le plus frappé par les mutilations génitales féminines, connaît quand-même une grande mobilisation actuellement et surtout la mobilisation de la couche juvénile. Des jeunes filles et des jeunes femmes qui collaborent avec d’autres organisations sur le terrain, avec la police, l’OPROGEM et le ministère de l’Action sociale et le ministère de l’Autonomisation des femmes, se mettent ensemble pour pouvoir se défendre elles-mêmes. Ça, c’est extrêmement important. Je suis sûr que même si les chiffres restent toujours alarmants, dans peut-être deux ou trois ans, quand on va mesurer la prévalence et les autres détails, nous verrons l’impact de cet engagement de tout le monde. Et, depuis longtemps la Guinée est engagée ; mais, je n’ai jamais vu autant d’engouement que maintenant. Si nous faisons très bien la sensibilisation et nous continuons les plaidoyers au près des leaders à tous les niveaux ; et puis, nous appliquons la loi telle qu’elle doit être appliquée, je pense que nous pourrons faire bousculer les chiffres vers la baisse.

Guineematin.com : vous avez parlé de chiffres alarmants, mais est-ce vous disposez aujourd’hui des statistiques par rapport à la pratique des mutilations génitales féminines ?

Dr Morissanda Kouyaté : pendant ces 20 dernières années, on a pu avoir une baisse de la prévalence, même si cette baisse n’est pas aussi significative. Parce qu’on est passé de 99%, pour ne pas dire de 100%, à 96%. Ce qui n’était pas du tout mal au vu de la situation guinéenne qui est particulière, parce que dans les autres pays, il y a des régions, des parties du pays qui font les mutilations. Il y en a d’autres qui ne le font pas. Ça, c’est presque dans tous les pays africains, sauf en Guinée où toutes les régions, toutes les préfectures, toutes les communautés font les mutilations génitales féminines. Malheureusement, c’est la chose la mieux partagée en Guinée. Donc, avec 96%, je pense que si le mouvement continue tel qu’on le voit actuellement, peut-être qu’on pourrait accélérer cette baisse. Je ne veux pas entrer dans les détails parce qu’avec ces 96%, l’enquête démographique de santé (EDS) a parlé de quelques petites disparités en Forêt, en Moyenne, en Haute Guinée et en Basse Guinée. Mais, ce sont des différences tellement minimes que ce ne serait même pas la peine de les signaler. Ce qu’on sait est que nous sommes à 96% et ce taux reste encore très élevé.

Guineematin.com : à vous entendre, on voit que le taux reste toujours élevé. Mais, selon vous, quelles sont les approches de solutions qu’on peut envisager aujourd’hui pour inverser la tendance ?

Dr Morissanda Kouyaté : il faut une mobilisation générale. Il ne faut pas laisser cette lutte seulement dans les mains des ONGs et des activistes. C’est un phénomène plus grand que tout ça. Je pense que comme le gouvernement a toujours été aussi engagé, il faudrait que ce même gouvernement puisse encore mobiliser beaucoup plus, fédérer les efforts et les initiatives et tirer tout le monde vers l’élimination des mutilations génitales féminines. Parce que si on regarde un peu, c’est que les gens ne sont pas très intéressés par la question. Imaginez que malgré tout ce que vous avez fait comme battage médiatique contre les mutilations génitales féminines, presque tous les mois on en parle depuis plusieurs années, mais jusqu’à présent on continue à voir des files indiennes de filles excisées dans la ville de Conakry et dans les autres préfectures sans que les gens ne réagissent. Tant que la réaction ne sera pas globale, elle ne sera pas automatique, on ne s’en sortira pas. C’est le gouvernement qui doit prendre l’initiative, c’est lui qui doit montrer la volonté dans la lutte. On a mis les mutilations génitales féminines à un très haut niveau, ce qui est une bonne chose ; mais, maintenant, il faut appliquer cela. Il faut sortir de la politique pour traduire cet engagement en termes concrets, en termes de sensibilisation, de plaidoyer et surtout avec l’application de la loi.

Guineematin.com : jusqu’à présent, beaucoup ne savent pas ou minimisent les conséquences de cette pratique. Est-ce que vous pouvez nous rappeler les dangers liés aux mutilations génitales féminines ?

Dr Morissada Kouyaté, directeur exécutif du comité interafricain sur les pratiques traditionnelles affectant la santé des femmes et des enfants

Dr Morissanda Kouyaté : avant de parler des conséquences, il faut savoir que la fille, quand elle naît, elle est intacte et complète. C’est une créature complète et les organes que les mutilations génitales féminines enlèvent chez la fille sont des organes extrêmement importants pour elle et que Dieu a mis là pour sa santé, pour son équilibre physique, biologique et physiologique.

Malheureusement, on s’attaque à cette belle créature de Dieu et on veut rectifier ce que Dieu a bien fait. Alors, en entrant dans le corps de la fille et en lui enlevant malheureusement des organes génitaux qui jouent leurs rôles, les conséquences sont énormes. Il y a d’abord cette douleur intense que les filles subissent puisque tout cela se fait sur un organe très innervé sans anesthésie. Donc, c’est une douleur extrême qui peut aller jusqu’au choc et à la mort, rien que la douleur. Il y a aussi les hémorragies, je vous ai toujours parlé des hémorragies qui ont tué les deux jumelles que je rappelle souvent. C’est par suite d’hémorragie qu’elles sont décédées ; et, cette hémorragie peut être non maîtrisable et ça peut vider les filles de leurs sangs. Il y a aussi les infections qui peuvent intervenir et les filles peuvent attraper des infections chroniques ou aiguës qui peuvent avoir elles-mêmes, si elles ne dégénèrent pas en cette glycémie, comme conséquences l’infertilité ou l’infécondité chez les femmes. Imaginez le drame dans une famille quand il n’y a pas d’enfant. Et, très souvent, ce sont les mutilations génitales féminines qui en sont les causes. Et puis, il y a d’autres conséquences pratiques, parce que l’acte n’est pas normal ; et, l’autre conséquence, ce que tout ce remaniement du tissu fibreux, du tissu élastique de la fille peut donner des mauvaises sensations pendant les rapports sexuels. Ça peut causer des douleurs, les difficultés pendant les rapports sexuels. Une grave conséquence aussi où la fille, parfois, ne veut plus partager le lit avec son mari et ça finit souvent par le divorce. Voilà des conséquences des mutilations génitales féminines qui peuvent arriver. Mais, il y a un fait qu’on oublie très souvent, ce sont les conséquences psychologiques. Parce que les douleurs de cette agression balafrent le psychique, la psychologie de la fille et elle devient marquante toute sa vie. Psychologiquement, elle est déséquilibrée.

Guineematin.com : aujourd’hui, quel message lancez-vous à l’endroit des Guinéens pour l’abandon de cette pratique ?

Dr Morissanda Kouyaté : c’est de dire que maintenant, on a mis les mutilations génitales féminines au plus haut niveau et ça devient une affaire de tout le monde. Je pense que ce qu’il faut faire, c’est de mener des actions concrètes pour accélérer la baisse de la prévalence des mutilations génitales féminines chez nous. Il n’y a pas de raison que l’on soit à la tête des organisations internationales, qu’on puisse être à la base de la proposition de la journée internationale que tout le monde célèbre aujourd’hui et que malheureusement on reste à la traîne. C’est pourquoi, je vais profiter du prix Nelson Mandela que j’ai reçu cette année, le prix des Nations-Unies, pour continuer à mobiliser en Guinée, en Afrique et dans le monde. Donc, j’en appelle à tout le monde pour qu’on puisse sauver nos filles, nos sœurs et nos épouses.

Entretien réalisé par Alpha Assia Baldé pour Guineematin.com

Tél : 622 68 00 41

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